Géopolitique et stratégie

Le séparatisme est-il profitable à la Russie?


Tout compte fait, la reconnaissance internationale des Etats autoproclamés dans l'espace postsoviétique désavantagerait la Russie. Elle sera donc obligée, comme toute la communauté mondiale, de chercher de nouveaux moyens de résoudre ce problème.


Alexandre Pogorelski
Jeudi 21 Décembre 2006

Le séparatisme est-il profitable à la Russie?

Par Alexandre Pogorelski, directeur de l'Institut de l'Europe de l'Est - RIA Novosti

Abkhazie, Haut-Karabakh, Transnistrie, Ossétie du Sud. Le problème de ces Etats non reconnus qui ont émergé des ruines de l'Union soviétique et sont restés ces quinze dernières années de fait indépendants devient de plus en plus pressant. Et ce, non seulement en raison des attentes d'une prochaine reconnaissance internationale du Kosovo, capable, de l'avis de certains experts, de créer un précédent en mesure de résoudre le problème dans son ensemble. Les élections présidentielles qui ont eu lieu en Ossétie du Sud et en Transnistrie et le référendum sur la constitution du Haut-Karabakh, quoique non reconnus par la communauté internationale, témoignent d'une activité grandissante de la vie politique dans ces républiques. Dans le même temps, les "métropoles", et tout d'abord la Géorgie, se montrent enclines à récupérer de force les territoires perdus. Naturellement, cela se répercute sur la situation internationale générale dans la région en aggravant, entre autres, les relations russo-géorgiennes. Il semble que la fin de cette période de quinze ans soit un test de résistance pour les républiques autoproclamées qui constituent les plus petits fragments de l'ancienne union éclatée.

Il est évident que le problème des Etats non reconnus est en premier lieu un défi tant pour la Russie que pour toute la communauté mondiale. Le droit des nations à l'autodétermination et le principe de l'inviolabilité des frontières ne sont le plus souvent séparés que d'une virgule dans les documents internationaux. Mais la contradiction, aujourd'hui insoluble, entre ces deux principes est de nature à ébranler la pratique internationale relativement stable de règlement des litiges territoriaux frontaliers et du problème de l'intégrité des Etats existants. Le futur "précédent du Kosovo" est imaginé par certains comme une clé universelle qui menace d'ouvrir toutes les serrures frontalières et de briser les frontières qui se sont établies en Europe et dans le monde. Le fameux "droit des nations à l'autodétermination jusqu'à la séparation" devient plus que jamais une arme pour les aventuriers politiques et les extrémistes. Les abus de ce droit sont extrêmement dangereux, notamment pour la Russie et pour ses voisins, car tout exemple de séparation réussie dans l'espace postsoviétique est capable de déclencher un effet domino.

Nul doute que l'intérêt national de la Russie consiste à soutenir l'inviolabilité des frontières et l'intégrité territoriale où que ce soit, bien que ces principes ne soient ni absolus, ni universels, mais soit assortis de limitations. Par exemple, si le pouvoir central et le peuple constitutif d'un pays empiètent sur les droits des minorités nationales, s'ils négligent leur droit à l'autonomie ou si, qui plus est, ils mettent en oeuvre une politique d'assimilation brutale, alors un tel Etat perd le droit à l'intégrité territoriale. Une violation des droits inaliénables de l'homme, dont le droit à la vie, a également lieu lors de l'oppression des mouvements nationaux. Dans ce cas, le séparatisme devient une forme de lutte pour la survie des petites ethnies, pour leur droit à avoir une identité et une autonomie dans le monde multiculturel contemporain.

Comment trouver le fin mot susceptible de trancher cette flagrante contradiction du siècle? Les remèdes universels sont ici inopérants, mais il existe sûrement nombre de principes généraux capables de servir de base à chaque décision concrète. Dans tout semblable conflit, le plus important est le principe de la responsabilité mutuelle et de la concertation pragmatique des intérêts entre l'Etat "métropole" et le territoire qui aspire à l'indépendance et à la reconnaissance internationale. Si un Etat est multinational, il a l'obligation de prendre en considération les droits de toutes les ethnies habitant son territoire. Un tel Etat ne saurait être unitaire et encore moins ethnocratique. Si aujourd'hui les autorités géorgiennes refusent de reconnaître l'autonomie de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud, rien d'étonnant à ce que ces anciennes républiques autonomes aspirent à l'indépendance: elles ne s'imaginent tout simplement pas l'existence au sein de la Géorgie. D'autre part, si une entité autoproclamée apporte pendant une longue période des preuves que ses institutions publiques fonctionnent normalement, que les droits de ses minorités nationales sont respectés, qu'il y a un consensus entre ses élus, que l'entité a une économie autonome et une identité culturelle, et que la marche vers l'indépendance s'opère par des moyens pacifiques et démocratiques, par des accords et des compromis, apparaît la possibilité de la reconnaître à l'échelle internationale en tant qu'Etat indépendant et accompli.

Cependant, un tel développement des événements est objectivement désavantageux pour la Russie, malgré sa tendance émotionnelle à aider à l'autodétermination et à la reconnaissance internationale de ses voisins autoproclamés. Et cela non seulement parce que la menace du séparatisme n'est pas encore définitivement écartée de son propre territoire. L'attribution du statut de personnalité juridique internationale priverait automatiquement Moscou de son monopole des relations de patronage avec les Etats non reconnus. Pour user du langage imagé, de nouveaux "chips" pourraient s'introduire dans la "bourse politique internationale", sur lesquels pourraient miser les concurrents de la Russie. Nul ne peut garantir qu'ayant accédé au statut de personnalité juridique internationale, les anciens "amis de Moscou" ne feront pas un demi-tour pour se tourner vers la communauté euro-atlantique, car telle pourrait être l'une des conditions de leur reconnaissance complète. De surcroît, la menace de conflits armés, surtout entre la Géorgie et l'Abkhazie et entre la Géorgie et l'Ossétie du Sud, pourrait avoir des conséquences imprévisibles pour le Caucase du Nord russe.

La Russie doit être beaucoup plus intéressée au rétablissement de l'intégrité territoriale de ses voisins: la Géorgie, la Moldavie, l'Azerbaïdjan. Malheureusement, on ne peut pas espérer actuellement que cela puisse être fait par des moyens pacifiques et de manière civilisée. Pour cette raison Moscou sera obligé de chercher et d'imaginer de nouveaux principes de règlement du problème des Etats non reconnus. L'une des voies possibles à emprunter pourrait être la création d'une nouvelle association supranationale, à l'instar de l'Union européenne. On pourrait ainsi résoudre le problème du séparatisme et du régionalisme en regroupant les "métropoles" et les territoires indépendantistes au sein d'une identité plus large et acceptable pour toutes les parties concernées. Reste à savoir si les Etats et les élus de l'espace postsoviétique sont suffisamment mûrs pour s'engager dans cette voie.


Jeudi 21 Décembre 2006

Géopolitique et stratégie | Diplomatie et relation internationale

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