Proche et Moyen-Orient

Le sécularisme : trop de fierté, pas assez de compassion, tant en Turquie qu’en Israël. Un dialogue entre Hillel Schenker et Israel Shamir


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Mercredi 18 Juin 2008 - 19:09 Coup d’Etat pro-sioniste en Turquie

 

Notre ami israélien Hillel Schenker, un des coéditeurs de la revue Palestine-Israel Journal, a manifesté son désaccord à propos de la description négative, par Shamir, du sécularisme. Nous livrons ici leur échange.


Jeudi 19 Juin 2008

Shamir a écrit :

Des développements dramatiques en Turquie, où les juges de la cour constitutionnelle (la composante la plus réactionnaire de l’establishment), conjointement aux kémalistes alliés aux généraux pro-américains, soutenus par les sionistes et les néocons, ont mis en scène un coup contre Erdoðan, un modéré, ami de la Russie et de l’Iran, démocratiquement élu.
L’article qui suit est d’un analyste indien reconnu, Bhadrakumar. Les ennemis de la démocratie et nos ennemis sont athées – et cela nous amène à y réfléchir à deux fois au sujet des projets d’ « Etat laïc », de « medina chilonit », des juifs antisionistes. Notre ami Paul Eisen, de Londres, l’a résumé de manière succincte : un « Etat laïc », c’est une autre forme de domination juive. Nous l’observons tout aussi bien en Europe – les plus laïcs des pays, la France et l’Angleterre, sont les plus lourdement influencés par leurs communautés juives. En revanche, un pays très influencé par l’Eglise comme la Grèce est parmi les plus libres par rapport à l’influence judéo-américaine. La Russie et l’Iran sont des Etats non-laïcs. En Turquie, le sécularisme n’est qu’une forme, parmi d’autres, de soumission à Sion


Hillel a répondu :

Israël,

Ne voyez-vous donc aucun rapport entre le sécularisme, les droits de l’homme et la liberté d’expression ? Je trouve que dès lors que la religion a une influence accrue sur une société, il y a une tendance à des limitations pesant sur les droits de l’homme, sur la liberté d’expression, sur les droits des femmes, etc ?
Bien à vous

Hillel (un Israélien laïc, fier de l’être, préoccupé par l’influence croissante des forces religieuses en Israël, lesquelles, s’alliant avec des forces laïques de droite, rendront une possible solution du conflit israélo-palestinien encore bien plus difficile).

P.S. : J’avais comme l’impression que le plus grand degré de liberté d’expression en Russie durant les dernières années, c’était durant la période de la Glasnost et durant les années Yeltsin. Les années Poutines se caractérisent par une limitation croissante de la liberté d’expression et des activités politiques alternatives, et l’influence accrue de l’Eglise n’a fait qu’exacerber ces tendances.

P.P.S. : Je suis sûr que vous n’étiez pas d’accord avec la tentative déployée par George Bush afin d’accroître le rôle de la religion dans le discours public aux Etats-Unis, ni avec son alliance avec les chrétiens évangéliques de droite. A une question à propos de ce qu’il pensait du fait que son père, George Bush Senior, était opposé à la politique de changement de régimes et à l’invasion de l’Irak, Bush junior a répondu qu’il avait un « père, au-dessus de son propre père », lequel guide ses actes.


Shamir a répondu :

Cher Hillel,

Commençons par votre post-scriptum. C’est vrai, la Glasnost (1987-1991) et l’ère Yeltsin (1991-2000) ont été des années de grande liberté – non pas tant de liberté d’expression, mais bien plutôt de liberté libérale d’amasser des fortunes ou de mourir de faim. Les entreprises nationalisées ont été cassées et privatisées, les médias d’Etat ont été privatisés ; le paradigme de la Société Ouverte a été vécu et expérimenté par les Russes dans toutes ses conséquences. Comme par hasard, ce furent les pires années qu’aient jamais connues les générations de Russes vivant de nos jours. Ce furent des années de privations matérielles pour des multitudes, d’ascension et de domination des oligarques (juifs, pour la plupart), de soumission de la Russie aux Etats-Unis, de démantèlement du pays, réduit en pièces, avec des millions de réfugiés, des guerres civiles sur le limès méridional, la paupérisation d’une très large majorité de la population, une espérance de vie raccourcie de plus de dix ans, une mortalité infantile augmentée, une recherche scientifique vendue à l’étranger, l’anéantissement de la production cinématographique, comme du reste celui de toute autre forme de production.

Quant à la démocratie, parlons-en ! Le Parlement démocratiquement élu a été bombardé par les troupes d’élite de Yeltsin, et les députés ont été jetés en prison. Les élections de 1996 ont été truquées sur une échelle sans précédent. Quant à la liberté d’expression, les mass médias sont passés sous le contrôle d’une poignée de juifs, et seules les informations qui avaient leur agrément pouvaient être exprimées, durant ces années-là – exactement comme partout ailleurs dans le Monde Libre. Pour dépouiller les Russes de leurs biens publics, ils les ont séduits au moyen d’une estime de soi extrêmement basse ; et nation autrefois fière de Tolstoï et de Lénine, du Spoutnik et des SS-300 devenue un troupeau de misérables créatures brisées, prêtes à vendre leurs bijoux de famille contre pour un collier de verroterie. « American boy, take me along with you ! » était au hit-parade, durant ces années-là.

Ce furent des années infernales, pour les Russes ordinaires. Aujourd’hui, sous Poutine, l’estime de soi est de retour, les oligarques sont en tôle, ou ils sont partis se réfugier qui à Tel-Aviv, qui à Londres. La vie des Russes ordinaires s’est améliorée, bien qu’elle soit toujours pire qu’avant la Glasnost. Il n’y a pas beaucoup de Russes (que ce soit en Russie, ou en Israël), qui partageraient votre sentiment – à moins qu’il ne s’agisse d’un oligarque en fuite. Poutine n’a pas limité la liberté d’expression. Il a arraché la télévision des mains des oligarques. Aujourd’hui, vous pouvez insulter le gouvernement et le président dans un quotidien qui vous appartient. De fait, beaucoup de journaux le font, et de quelle manière !
Peut-être que vous ne pouvez pas le faire à la télévision d’Etat, mais citez moi un pays où il en va différemment ?

Quant à l’Eglise, c’est la colonne vertébrale spirituelle du peuple russe.
L’Eglise orthodoxe, l’Eglise de Byzance, unit les Russes au peuple de Bethléem et de Nazareth. L’Eglise les protège contre la prise de contrôle par les juifs qu’ont subi les Français et les Américains. Un candidat à la présidence russe n’a pas à se rendre à l’Aipac la corde au cou, ni à ramper devant le Crif. Les Russes d’origine juive sont des citoyens égaux aux autres et respectés, ils ne constituent pas je ne sais quelle caste dirigeante au-dessus de tout reproche. Ils ne protestent pas contre les sonneries de cloches des églises, ils ne haïssent pas les fêtes de Noël et de Pâques, ils n’imposent pas le culte holocaustique. De toutes les façons, ils sont bien mieux dans la Russie Pravoslav (orthodoxe, ndt) qu’en Israël, si laïc, mais tellement juif, et d’ailleurs, plus de cent milles d’entre eux sont retournés en Russie du temps de Poutine, et le nombre de ceux qui y retournent ne fait que croître, mois après mois.

Passons à votre post-post-scriptum. Le « père suprême qui guide les actes du président Bush est bien plutôt une incarnation collective de ses mentors néocons-ADL-Aipac que Celui-auquel-vous-pensez-sans-doute ! C’est le même « père suprême » qu’Obama, Clinton et McCain sont allés adorer, la semaine dernière. C’est le « père suprême » de la secte douteuse crypto- judaïque des chrétiens sionistes. Cette secte a été créée et lancée par les magnats juifs des médias. De fait, avant que Robertson n’ait découvert la lumière de Sion, c’était un prêcheur sans un rond. Après cette révélation, il a reçu une chaîne de télévision bien à lui, une couverture très favorable dans les mass media, et même un avion privé. Après quoi, d’autres prédicateurs se sont convertis au sionisme, comme si celui-ci était le Klondike de la ruée vers l’or. Si, demain, Obama se comportait comme Poutine et rendait la télévision au peuple, le sionisme chrétien disparaîtrait, comme par enchantement..

Quant au rôle de la religion dans le discours dominant américain, on en redemande. Le peuple américain aspire au Christ, mais les prêtres du sécularisme les empêchent d’y accéder directement. Ils leur interdisent même de faire allusion à Noël. C’est la raison pour laquelle les Américains se tournent vers des formes de religion abâtardies, que leur offre leur soi- disant « père supérieur ». De la même manière, des hommes privés de femmes, en prison, recourent à la sodomie. Si la religion était libre, aux Etats-Unis, il n’y aurait pas la guerre en Irak ; cette guerre, rappelons-le, a été condamnée par le Pape, par le Patriarche et par les Oulémas.

Et puis, pour finir, venons-en à votre signature. Vous vous qualifiez vous- même d’ « Israélien laïc fier de l’être, préoccupé par l’influence croissante de forces religieuses de droite en Israël, lesquelles, alliées aux forces laïques de droite, rendront la solution du conflit israélo-palestinien encore beaucoup plus difficile ». Je me demande bien de quoi vous êtes fier ? Les Israéliens laïcs ont perpétré le crime horrifiant de la Nakba. Ce sont des Israéliens laïcs qui ont institué l’apartheid. Les Israéliens laïcs ont bloqué et fait échouer « une solution possible du conflit israélo-palestinien ». Tous les Premiers ministres et tous les ministres de la défense et tous les chefs d’état-major israéliens étaient laïcs, et le sont aujourd’hui. Barak, de la gauche, comme l’instigateur de la Deuxième Intifada et l’idole de la droite, Sharon-le-Boucher, étaient aussi éloignés l’un que l’autre de la Synagogue.
Une expression religieuse, en Israël, est, en revanche, celle d’un Avrum Burg, qui est bien plus éclairé que n’importe quel politicien laïc. Je vous en prie : ne cherchez pas à nous faire peur avec « l’influence croissante de forces religieuses de droite en Israël » : celles-ci ne sauraient être pires que la bande des laïcards.

Les juifs religieux ne se préoccupent guère des non-juifs ; c’est exact. Mais les Israéliens laïcs – dont naturellement les Ashkénazes blancs et éduqués votant travailliste – ne se comportent pas en frères, même pas avec d’autres communautés juives, quant aux Palestiniens, je n’en parle même pas… Ils (les Ashkénazes travaillistes laïcs) ont essayé de briser et de réduire en esclavage les communautés juives orientales, sapant leur estime d’elles-mêmes et détruisant leurs traditions familiales. Ils ont essayé de faire la même chose avec ma propre communauté russe.
Maintenant, ils ont réussi à imposer le paradigme néolibéral, ils ont érigé le Mur, ils ont paupérisé et méprisé d’autres Israéliens.

Ça n’est absolument pas une coïncidence : les athées (les « laïcs ») sont sans compassion et extrêmement arrogants, bien que je ne voies vraiment pas de quoi ils pourraient être fiers. Ce n’est pas un hasard si le premier parti politique indépendant qu’aient créé les juifs orientaux fut un parti religieux, le Shas, qui était un parti pacifiste. Le leader qu’ils s’étaient choisi avait été immédiatement emprisonné, pour un motif bidon.

Etant exempts de toute compassion, les Israéliens laïcs sont incapables de faire la paix avec leurs voisins – ils veulent gouverner, c’est ce qui les intéresse, plus que tout. Regardez l’icône de l’Israël laïc amoureux de la paix qu’était feu Yitzhak Rabin. Il a importé le Fatah de Tunisie afin de lui faire écraser la Première Intifada « sans être soumis aux limitations de la Cour Suprême » ; et il en a formé les forces de sécurité à obéir à Israël et aux Etats-Unis. Naturellement, ces forces de sécurité « palestiniennes » ont été cruelles envers les Palestiniens, et elles leur ont volé tout ce qu’elles ont pu. C’est la raison pour laquelle les Palestiniens ont préféré, au Fatah, le Hamas, qui se caractérise par la compassion. C’est aussi la raison pour laquelle les Israéliens laïcs combattent le Hamas, jour et nuit : parce qu’ils ne peuvent traiter avec des gens qui croient en Dieu ; ils ne peuvent le faire qu’avec des Sans-Dieu (comme eux).

Prenons une autre idole de l’Israël laïc, j’ai nommé la Cour Suprême. Ces hommes et ces femmes ont autorisé la torture, donné leur feu vert au kidnapping de Vanunu, aux « assassinats ciblés », ils ont béni le Mur. De fait, si la guerre entre les juifs et les Palestiniens a commencé en 1987 (avec la « Première Intifada »), c’est à cause de Dorit Beinish, la présidente actuelle de la Cour Suprême, ce parangon de l’Israélienne laïque. Beinish a inventé un arsenal quasi-légal permettant de confisquer les terres arabes : elle a déclaré que les terres communales, les « terrains du Sultan » appartiennent désormais à l’Etat juif, et elle a rendu légal de les donner aux colonies réservées exclusivement aux juifs.

Et voilà. Maintenant, je peux répondre à votre principale question : existe- t-il un lien entre le sécularisme, les droits de l’homme, les droits des femmes, et la liberté d’expression ? Je veux, mon neveu ! Le sécularisme est un déni de compassion et un déni de fraternité entre les hommes ; c’est une forme d’arrogance suprême, qui conduit à la dictature totalitaire – qu’il s’agisse de la dictature nietzschéenne d’un tyran, ou de celle d’une Main Cachée straussienne. Le sécularisme dénie les droits humains des gens ordinaires, de l’immense majorité – leurs droits humains à la dignité, leur droit à l’emploi, leur droit à leur tranquillité d’esprit – et ce, dans l’intérêt d’une minorité. C’est la raison pour laquelle il a été aussi facilement converti au culte de l’Holocauste, sous l’égide du grand prêtre laïc s’il en fut, j’ai nommé Yehuda Bauer. Quant aux droits des femmes, le sécularisme est particulièrement doué à faire de la Femme une veuve ou une divorcée. La liberté d’expression ? Commencez par essayer de publier l’un quelconque de mes textes dans une quelconque publication laïque israélienne consensuelle ; après quoi, nous en reparlerons !

traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier


Jeudi 19 Juin 2008

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