Politique Nationale/Internationale

Le rôle des États-Unis au Darfour


Chaque fois, inlassablement, on nous répète qu’il faut faire « quelque chose ». Les « forces humanitaires » et les « garants américains de la paix » doivent se déployer sans attendre pour mettre un terme aux « épurations ethniques ». Il faut engager les troupes de l’ONU ou celles de l’Otan pour faire cesser le « génocide ». Le gouvernement américain a la « responsabilité morale d’empêcher un nouvel holocauste ».


Mercredi 7 Juin 2006

Le rôle des États-Unis au Darfour

Sara Flounders

Worker's World


L’indignation est provoquée par les récits des médias à propos de viols massifs et par les innombrables photos de réfugiés désespérés. Les accusations prétendent que des dizaines de milliers d’Africains sont tués par les milices arabes soutenues par le gouvernement soudanais. Le Soudan est catalogué à la fois comme « État terroriste » et « État raté ». Même lors des rassemblements contre la guerre, on a distribué des signes proclamant « Hors de l’Irak ! ». Le New York Times a lui aussi répété l’appel.


Qui se trouve derrière la campagne et quelles actions ces personnes réclament-elles ?

Même un regard superficiel sur les personnes qui soutiennent la campagne montre le rôle proéminent des chrétiens évangélistes de droite et des principaux groupes sionistes dans cet appel pour « sauver le Darfour ».

Un article du Jerusalem Post du 27 avril, intitulé « Les juifs américains dirigent la planification du rassemblement en faveur du Darfour », a décrit le rôle des principales organisations sionistes dans la mise sur pied du rassemblement du 30 avril. Dans le New York Times, une publicité d’une page entière en faveur du rassemblement était signée par bon nombre d’organisations juives, y compris UJA Affairs.

Mais il n’y avait pas que des groupes sionistes, dans cet appel. Le rassemblement était sponsorisé par une coalition de 164 organisations comprenant l’Association nationale des évangélistes, l’Alliance évangéliste mondiale et d’autres groupes religieux qui ont été les plus fervents supporters de l’invasion de l’Irak décidée par l’administration Bush. Le groupe évangéliste Sudan Sunrise, du Kansas, a contribué à affréter des cars et à fournir des orateurs, a effectué de très larges collectes de fonds et a mis sur pied un dîner rassemblant 600 personnes.

Ce fut à peine un rassemblement contre la guerre ou en faveur de la justice sociale. Les organisateurs ont bénéficié d’une entrevue personnelle avec le président George W. Bush juste avant le rassemblement. Il leur a dit : « J’accueille favorablement votre participation. Et je tiens à remercier les organisateurs d’être présents ici aujourd’hui. »

À l’origine, la manifestation projetait d’attirer plus de 100.000 personnes. La couverture médiatique fit état de « plusieurs milliers de participants », allant de 5.000 à 7.000. La manifestation rassemblait une écrasante majorité de Blancs. En dépit de son assistance clairsemée, elle reçut une large couverture médiatique qui se concentra sur des orateurs vedettes comme le lauréat de l’Academy Award, l’acteur George Clooney. Des démocrates et des républicains de premier plan lui ont donné leur bénédiction. Parmi ces politiciens, le sénateur démocrate de l’Illinois Barack Obama, le secrétaire d’État adjoint aux Affaires africaines Jendayi Frazer et le gouverneur du New Jersey Jon Corzine. Ce dernier, soit dit en passant, a dépensé 62 millions de ses « propres » dollars pour être élu.

Les médias traditionnels ont fait beaucoup plus de battage autour de ce rassemblement qu’autour de la manifestation de 300.000 personnes contre la guerre à New York, la veille, ou des manifestations de plusieurs millions de personnes, à travers tout le pays et en faveur des droits des immigrés, le lendemain.

L’ambassadeur des États-Unis aux Nations unies, John Bolton, l’ancien secrétaire d’État le général Colin Powell, la secrétaire d’État Condoleezza Rice, le général Wesley Clarke et le Premier ministre britannique Tony Blair ont tous avancé des arguments en faveur d’une intervention au Soudan.

Ces éminents architectes de la politique impérialiste font souvent allusion à un autre modèle lorsqu’ils parlent en faveur de cette intervention : la guerre « humanitaire » menée à bien en Yougoslavie et qui, après une campagne de bombardements massifs, a installé au Kosovo une administration gérée directement par l’ONU et l’Otan.

Le musée de l’Holocauste à Washington a lancé une « alerte au génocide ». Des dirigeants chrétiens ont signé une lettre réclamant avec insistance du président Bush qu’il envoie des troupes américaines pour mettre un terme au génocide du Darfour. Un cours national spécial à l’attention des étudiants a été instauré afin de générer un soutien de masse à une intervention américaine.

De nombreuses organisations non gouvernementales (ONG) financées par le National Endowment for Democracy (NED – Fondation nationale en faveur de la démocratie) ont pleinement soutenu la campagne. Des voix libérales, comme Amy Goodman, de Democracy Now, le rabbin Michael Lerner, de TIKKUN, ainsi que Human Rights Watch ont également fait la promotion de la campagne pour « Sauver le Darfour ».


Une diversion à la débâcle en Irak

L’invasion criminelle et les bombardements massifs de l’Irak, la destruction de ses infrastructures qui a laissé le peuple sans eau potable et sans électricité courante, ainsi que les horribles photos du recours à la torture par les militaires américains à Abou Ghraïb ont suscité l’indignation à l’échelle mondiale. Au point qu’en septembre 2004, le secrétaire d’État le général Colin Powell s’est rendu au Soudan et a annoncé au monde entier que la solution à ce « génocide », qualifié de crime du siècle, était d’exiger des Nations unies qu’elles imposent des sanctions contre l’un des pays les plus pauvres du monde et que des troupes américaines soient envoyées sur place en tant que « garantes de la paix ».

Mais le reste du Conseil de sécurité des Nations unies n’a pas voulu accepter ce point de vue, ni les preuves américaines ni les actions proposées.

La campagne contre le Soudan a gagné en ampleur même quand les preuves ont été fournies de ce que l’invasion américaine de l’Irak reposait sur un mensonge absolu. Les mêmes médias qui avaient apporté de la crédibilité à l’allégation du gouvernement américain prétendant qu’il était justifié d’envahir l’Irak parce que ce pays détenait des « armes de destruction massive », embraie désormais sur des rapports faisant état de « crimes de guerre » perpétrés par les forces arabes au Soudan.

Cette campagne du Darfour réalisé certains objectifs de la politique impérialiste américaine. Elle surenchérit dans la diabolisation des peuples arabes et musulmans. Elle détourne l’attention de la catastrophe sur le plan des droits de l’homme causée par la guerre brutale des États-Unis et l’occupation de l’Irak, qui ont tué et mutilé des centaines de milliers d’Irakiens.

C’est également une tentative de détourner l’attention du financement et du soutien par les États-Unis de la guerre israélienne contre le peuple palestinien.

Et, plus important encore, elle ouvre un nouveau front dans la détermination du pouvoir des compagnies américaines à vouloir contrôler la région tout entière.


Les intérêts américains au Soudan

Le Soudan est le plus vaste pays d’Afrique en superficie. Il est situé stratégiquement sur la mer Rouge, immédiatement au sud de l’Égypte et il a des frontières communes avec sept autres pays africains. Il a grosso modo les dimensions de l’Europe occidentale mais sa population n’est que de 35 millions d’habitants.

Le Darfour est la région occidentale du Soudan. Il a la taille de la France, avec une population de 6 millions d’habitants.

Des ressources récemment découvertes ont suscité parmi les compagnies américaines un intérêt très grand pour le Soudan. On croit qu’il possède des réserves en pétrole rivalisant avec celles de l’Arabie saoudite. Il possède également de vastes poches de gaz naturel et son sous-sol abrite en outre l’un des trois gisements les plus importants au monde d’uranium de haute pureté, sans oublier qu’on y trouve aussi le quatrième gisement le plus important en cuivre.

Au contraire de l’Arabie saoudite, toutefois, le gouvernement soudanais a conservé son indépendance vis-à-vis de Washington. Incapable de contrôler la politique pétrolière du Soudan, le gouvernement impérialiste des États-Unis a multiplié les efforts pour entraver le développement par le Soudan de ses précieuses ressources naturelles. Par ailleurs, la Chine a travaillé avec le Soudan en lui fournissant la technologie nécessaire pour la prospection, les forages, le pompage et la construction d’un pipeline. Elle achète en outre une grande quantité du pétrole soudanais.

La politique américaine vise à bloquer les exportations de pétrole via des sanctions et l’attisement des antagonismes nationaux et régionaux. Durant plus de deux décennies, l’impérialisme américain a soutenu un mouvement séparatiste dans le sud du Soudan, où l’on avait trouvé du pétrole pour la première fois. Cette longue guerre civile a épuisé les ressources du gouvernement central. Lorsqu’un accord de paix a enfin été négocié, l’attention américaine a tout de suite glissé vers le Darfour, dans le Soudan occidental.

Récemment, un accord similaire entre le gouvernement soudanais et des groupes rebelles au Darfour a été rejeté par l’un des groupes, de sorte que les combats se poursuivent. Les États-Unis jouent aux médiateurs neutres et continuent à exercer des pressions sur Khartoum en vue des concessions supplémentaires mais, « par le biais de leurs alliés africains les plus proches, ils ont contribué à entraîner les rebelles darfouriens de la SLA et de la JEM, ce qui a engendré de violentes réactions de la part de Khartoum ». (www.afrol.com)

Sur le plan ethnique, le Soudan présente l’une des populations les plus diversifiées de la planète. Plus de 400 groupes ethniques ont leurs propres langues et dialectes. L’arabe est la seule langue commune. Le grand Khartoum, la plus grande ville du pays, compte une population de quelque 6 millions d’habitants. Environ 85 pour 100 de la population soudanaise se consacre à l’agriculture de subsistance ou dans l’élevage de bétail.

Les médias traditionnels américains sont unanimes pour décrire de façon simpliste la crise du Darfour comme étant une série d’atrocités commises par les milices jawid du Jan, soutenues par le gouvernement central de Khartoum. Et on parle dans ce cas d’une agression « arabe » contre le peuple « africain ».

C’est une distorsion totale de la réalité. Comme le faisait remarquer le Commentateur noir, le 27 octobre 2004 : « Toutes les parties impliquées dans le conflit du Darfour, soit comme arabes, soit comme africaines, sont en fait composées d’indigènes et de noirs, absolument au même titre. Tous sont des musulmans, tous sont des locaux. Toute la population du Darfour parle arabe ainsi que de nombreux dialectes locaux. Toutes ces personnes sont des musulmans sunnites. »


Sécheresse, famine et sanctions

La crise du Darfour tire ses origines dans les luttes entre tribus. Une lutte désespérée s’est développée autour d’une eau de plus en plus rare et des droits de pâturage dans une vaste région de l’Afrique du Nord qui a été durement touchée par des années de sécheresse et de famine croissante.

Le Darfour compte plus de 35 tribus et groupes ethniques. Plus ou moins la moitié de la population consiste en petits fermiers pratiquant une agriculture de subsistance, l’autre moitié était constituée de bergers à demi nomades. Depuis des centaines d’années, la population nomade fait paître ses troupeaux de bétail et de camélidés dans des grands espaces de plaines herbeuses. Fermiers et bergers se partagent les puits. Durant plus de 5.000 ans, ce pays fertile a entretenu les populations, tant du Darfour, dans l’ouest, que de l’est du pays, le long du Nil.

Aujourd’hui, en raison de la sécheresse et de l’immense désert saharien qui ne cesse de gagner du terrain, il n’y a plus assez de pâturages ni de terres cultivables dans ce qui est pourtant censé être le grenier de l’Afrique. L’irrigation et le développement des riches ressources du Soudan pourrait résoudre bon nombre de ces problèmes. Les sanctions et l’intervention militaire des États-Unis n’en résoudront aucun.

Bien des gens, et particulièrement des enfants, sont morts au Soudan de maladies absolument faciles à prévenir et à guérir et ce, en raison d’une attaque par missiles de croisière américains commandée par le président Bill Clinton le 20 août 1998 contre l’usine pharmaceutique d’El Shifa, à Khartoum. Cette usine, qui produisait des médicaments bon marché pour traiter la malaria et la tuberculose, fournissait 60 % des médicaments disponibles au Soudan.

Les États-Unis avaient prétendu que le Soudan gérait là une usine de fabrication du gaz toxique VX. Aucune preuve n’étayait cette accusation. Cette simple usine de médicaments, totalement détruite par 19 missiles, ne fut pas reconstruite et le Soudan ne reçut pas un centime de dommages.


Le rôle de l’ONU et de l’Otan au Soudan

Actuellement, 7.000 militaires de l’Union africaine sont au Darfour. La soutien logistique et technique est assuré par les forces des États-Unis et de l’Otan. En outre, des milliers de membres du personnel de l’ONU supervisent les camps de réfugiés accueillant des centaines de milliers de personnes déplacées en raison de la sécheresse, de la famine et de la guerre. Toutes ces forces extérieures font bien plus que de distribuer la nourriture nécessaire. Elles constituent également une source d’instabilité. Comme les conquérants capitalistes en devenir le font depuis des centaines d’années, elles dressent consciemment les divers groupes les uns contre les autres.

L’impérialisme américain est lourdement impliqué dans la région tout entière. Le Tchad, situé directement à l’ouest du Darfour, a participé l’an dernier à un exercice militaire international organisé par les États-Unis et qui, selon le département américain de la Défense, était le plus important jamais mis sur pied en Afrique depuis la Seconde Guerre mondiale. Le Tchad est une ancienne colonie française et tant les troupes françaises que les troupes américaines sont profondément impliquées dans le financement, l’entraînement et l’équipement de l’armée du chef militaire du Tchad, Idriss Deby, qui a soutenu des groupes de rebelles au Darfour.

Durant plus d’un demi-siècle, la Grande-Bretagne a dirigé le Soudan, y rencontrant une résistance largement répandue. La politique coloniale britannique était profondément enracinée dans la tactique consistant à « diviser pour régner » et à maintenir ses colonies dans un état de sous-développement et d’isolement censé faciliter le pillage de leurs ressources.

Ces dernières années, l’impérialisme américain, qui a remplacé les puissances coloniales européennes dans de nombreuses parties du monde, a saboté l’indépendance économique des pays qui essayaient de sortir du sous-développement colonial. Ses principales armes économiques ont consisté en des sanctions combinées aux exigences d’« ajustement structurel » exprimées par le Fonds monétaire international, qu’il contrôle. En échange de prêts, les gouvernements visés doivent tailler dans les budgets qu’ils ont prévus pour le développement de leurs infrastructures.

Comment des exigences de sanctions émanant d’organisations occidentales et se traduisant par le maintien du sous-développement et de l’isolement, pourraient-elles résoudre le moindre de ces problèmes ?

Washington a souvent utilisé son pouvoir terrible au sein du Conseil de sécurité des Nations unies pour faire passer des résolutions censées appliquer ses plans, c’est-à-dire envoyer des troupes américaines dans d’autres pays. Il n’y eut jamais de missions humanitaires !

Des troupes américaines arborant le drapeau des Nations unies envahirent la Corée en 1950 et la guerre se traduisit par plus de 4 millions de morts. Arborant toujours ce même drapeau, les troupes américaines ont d’ailleurs occupé et divisé la péninsule coréenne durant plus de 50 ans.

En 1961, sur l’insistance des États-Unis, des troupes de l’ONU ont été déployées au Congo, où elles aller jouer un rôle dans l’assassinat de Patrice Lumumba, le tout premier Premier ministre du pays.

En 1991, les États-Unis ont été à même d’obtenir un mandat de l’ONU pour bombarder massivement toutes les infrastructures de la population civile irakienne, y compris des sites d’épuration des eaux, des sites d’irrigation et de traitement de la nourriture et appliquer des sanctions destinées à affamer la population. Le tout se traduisit par la mort de plus de 1,5 million d’Irakiens.

Les troupes des Nations unies en Yougoslavie et en Haïti ont été une couverture pour l’intervention américaine et européenne et la réconciliation via l’occupation.

Les puissances impérialistes américaine et européennes sont responsables de la traite génocidaire des esclaves qui a décimé l’Afrique, du génocide des populations indigènes des Amériques, des guerres et occupations coloniales qui ont pillé les trois quarts de la planète. C’est l’impérialisme allemand qui fut responsable du génocide du peuple juif. Lancer un appel en faveur d’une intervention militaire par ces mêmes puissances afin de répondre aux conflits qui opposent certains peuples du Darfour équivaut à ignorer tout simplement cinq siècles d’histoire.


Juste après le bombardement de l’usine pharmaceutique d’El Shifa, en 1998, Sara Flounders s’est rendue au Soudan en compagnie de John Parker. Tous deux faisaient partie d’une délégation d’investigation de l’International Action Center, dirigée par Ramsey Clark.


Stop USA


Mercredi 7 Juin 2006

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