Reflexion

Le réel et le symbolique


Dans la même rubrique:
< >

Jeudi 11 Octobre 2018 - 21:00 Le rêve du pape François

Mercredi 29 Août 2018 - 11:56 De la grandeur d'un athéisme pensant



Manuel de Diéguez
Jeudi 27 Septembre 2018

Le réel et le symbolique

Il y a quinze jours, je suis parvenu à l'orée de la question la plus décisive, celle de savoir comment le genre humain s'y est pris pour accoucher de sa propre divinité. Les Anciens ne s'étaient pas posé la question du processus psychologique indispensable sans lequel jamais Zeus n'aurait réussi à se proclamer le roi des dieux et pour se faire acclamer comme tel par ses congénères prosternés.

Et maintenant, observons comment Adam s'y est pris pour proclamer qu'à Nazareth, pour l'iconoclaste évangéliste Jean, et pour les autres évangélistes à Bethléem, un homme jouissant du statut d'un dieu était effectivement né sur cette terre. Or, la naissance d'un dieu n'est possible que s'il a un dieu pour père. C'est pourquoi, le christianisme n'a pu naître qu'à la faveur de l'accomplissement d'un prodige extraordinaire, à savoir qu'un homme se trouverait légitimé à proclamer que son père n'était autre que Jupiter.

Du coup, la question du statut de fils s'est imposée au cœur du christianisme comme l'interrogation centrale du genre humain depuis deux mille ans. Chez les Anciens la question était posée depuis longtemps de savoir si x, y ou z étaient des dieux. Dès qu'un homme se rendait célèbre sur le champ de bataille la tendance du genre humain de se trouver des dieux dans son propre sein s'est surabondamment manifestée. Scipion l'Africain, par exemple, s'était vertueusement défendu contre le penchant naturel de ses troupes de le diviniser et il avait invoqué les droits et les pouvoirs de la démocratie, afin de feindre de conjurer un péril théologique censé le menacer.

Mais avec le christianisme, la question de la filiation divine se posait subitement au cœur de l'histoire universelle: impossible de faire un pas dans cette religion sans être censé y avoir résolu cette question. Toute la biographie de Jésus n'a d'autre finalité que de raconter les étapes de cette filiation, de la démontrer, de la faire accepter, de la faire applaudir. Un chrétien ne conquiert son titre de chrétien que le jour où il s'est laissé entièrement convaincre de cette évidence et s'est proclamé la soutenir jusqu'au martyre compris.

Du coup, l'anthropologie critique éclaire d'avance la question des méthodes de conquête de cette crédibilité. Comment l'apôtre Jean s'est-il donné les preuves irréfutables à ses yeux que la personne morale et mentale de Jésus de Nazareth était de taille à répondre à une exigence aussi titanesque que de se proclamer le fils de Jupiter? Pour que la sidérale hérésie de Jean lui parût crédible alors qu'elle ne suffisait en rien aux trois autres évangélistes, il a bien fallu qu'il se dotât d'un humanisme capable de répondre à un tel défi, il a bien fallu qu'il intériorisât une dimension de l'homme aussi scandaleuse aux yeux des autres évangélistes.

En vérité, une seule réponse correspondait à une interrogation de ce calibre, il fallait que d'emblée Jean le gnostique se mît sur la piste du mystique espagnol Jean de la Croix qui finit par avouer que dieu n'est que la "vive flamme d'amour" qui incendiait tout son être. Mais alors comment raconter l'histoire tristement événementielle que les autres évangélistes se récitent à plaisir? Comment nepas couvrir de ridicule l'exploit nautique de Jésus marchant sur la mer ou ses talents de multiplier des pains de boulanger? Les trois autres évangiles se réduisent à une histoire enfantine, à un compte-rendu dans le fantastique et nous renvoient à des récits pour jardins d'enfants.

Mais alors comment ne pas retrouver l'histoire d'Alexandre le Grand? Ce dieu n'est-il pas le premier qui ait saisi le taureau par les cornes? N'a-t-il pas montré la stérilité de refuser à sa propre personne le statut politique de divinité? En ce temps-là, la règle était sévère. Pour se voir élevé au rang d'une divinité, il fallait être trépassé, et lui qui avait osé se proclamer dieu de son vivant, n'a-t-il pas achevé sa carrière dans les vêtements du fils de Toutânkhamon, comme l'ont solennellement proclamé les plus hauts prêtres égyptiens qui lui ont dit: "Tu n'es pas le fils de Philippe, mais le fils de Toutânkhamon."

On voit que le problème de la filiation divine dans la question du statut même du monothéisme ouvre toutes les portes de la science moderne à la réflexion anthropologique sur le sacré. Aujourd'hui, trois dieux uniques, Jahvé, Allah et le dieu trinitaire de saint Jean se disputent la véritable postérité de la question posée par le quatrième évangile, celle de l'avenir plus grand ouvert que jamais à la question socratique gnôthi seaouton, le "connais-toi toi-même". Conduira-t-elle à un feu, à la question de l'abeille emportant son miel, celle de l'abîme du non-savoir dont Socrate a fait la fontaine de jouvence de l'humanité? Car si, d'un côté, nous ne substantifions pas le symbolique, le terreau même de l'histoire nous échappe et si nous le substantifions, nous tombons dans le récit magique.

Jean parviendra-t-il à protéger son héros des charlatans qui le font marcher sur les eaux et des décapiteurs de l'esprit qui le livreront à des sornettes?



Jeudi 27 Septembre 2018


Nouveau commentaire :

Coup de gueule | Croyances et société | Reflexion | insolite, humour, conspiration...


Publicité

Brèves



Commentaires