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Les conclusions d'un rapport de la CIA, classé secret défense et datant du début de l'automne, n'ont pas facilité les projets d'attaque de l'Iran de l'administration Bush, en effet elles contredisent les suppositions de la Maison Blanche qui pense que l'Iran est tout près de construire la bombe atomique. La CIA n'a trouvé aucune preuve déterminante, jusqu'à présent, d'un programme secret iranien de fabrication d'armes atomiques parallèlement aux activités nucléaires civiles que l'Iran a déclarées à l'AIEA. (La CIA a refusé de commenter cette information.)

par Seymour M. HERSH pour le New Yorker
The next act
traduit par Catherine-Françoise KARAGUÉZIAN


Seymour M. Hersh
Jeudi 30 Novembre 2006

Le prochain épisode Suite et fin

Les conclusions d'un rapport de la CIA, classé secret défense et datant du début de l'automne, n'ont pas facilité les projets d'attaque de l'Iran de l'administration Bush, en effet elles contredisent les suppositions de la Maison Blanche qui pense que l'Iran est tout près de construire la bombe atomique. La CIA n'a trouvé aucune preuve déterminante, jusqu'à présent, d'un programme secret iranien de fabrication d'armes atomiques parallèlement aux activités nucléaires civiles que l'Iran a déclarées à l'AIEA. (La CIA a refusé de commenter cette information.)

Cette analyse de la CIA, qui a été transmise à d'autres organismes à fin de commentaires, se basait sur des données techniques réunies par satellites ainsi que sur d'autres éléments empiriques telles des mesures de radioactivité d'échantillons d'eau, ainsi que de fumées d'usines et de centrales électriques. D'autres données ont été collectées, m'ont dit des sources qui travaillent dans le renseignement, par des appareils de haute technologie (ultra-secrets) de détection des radiations, que des agents secrets étatsuniens et israéliens ont dissimulés au cours de l'année passée sur le territoire iranien, à proximité d'installations soupçonnées d'abriter des activités de fabrication d'armes atomiques. Il n'y a été détecté aucun niveau suspect de radioactivité.

Une source, qui occupe aujourd'hui même un poste élevé dans le renseignement, a confirmé l'existence de ce rapport de la CIA et m'a confié que la Maison Blanche en avait pris connaissance avec hostilité. Dans le monde du renseignement, il est notoire que la Maison Blanche rejette les conclusions de la CIA à propos de l'Iran. Cheney et son équipe n'en ont pas tenu compte, a déclaré l'ancien haut responsable du renseignement. « Ce qu'ils recherchent, ce n'est pas une preuve irréfutable », a-t-il ajouté, faisant allusion à des preuves spécifiques que les Iraniens se livreraient à des activités nucléaires illicites. « Ce qu'ils désirent, c'est être suffisamment sûrs d'eux, selon leurs propres critères, pour se lancer dans cette opération. » La DIA du Pentagone a également mis en doute l'analyse de la CIA. « La DIA nie le bien-fondé des conclusions de la CIA et remet en question sa manière de procéder », a-t-il dit, ajoutant que Bush et Cheney pourraient essayer d'empêcher que ces conclusions soient prises en compte lors de la rédaction du futur Rapport National du Renseignement sur les capacités nucléaires iraniennes « néanmoins, ils ne peuvent pas empêcher la CIA de faire circuler son rapport à l'intérieur du monde du renseignement. » Le rapport de la CIA mettait en garde la Maison Blanche : ce serait une erreur de conclure que l'impossibilité de trouver un programme secret d'armes nucléaires en Iran signifie simplement que les Iraniens l'ont bien caché. L'ancien haut responsable du renseignement a fait remarquer qu'au plus fort de la Guerre Froide, les soviétiques avaient également beaucoup de talent pour la tromperie et les faux-semblants, cependant les espions américains avaient réussi à percer à jour les détails de leurs programmes de missiles longue portée et d'armes atomiques. Malgré tout, certaines personnalités de la Maison blanche, y compris des membres de l'équipe de Cheney, sont justement arrivés à la conclusion que « l'absence de preuve signifie qu'ils ont sûrement [la bombe atomique] », a déclaré l'ancien haut responsable du renseignement.

L'Iran est signataire du Traité de Non Prolifération, qui l'autorise à avoir un programme nucléaire civil. En dépit d'offres commerciales incitatives et de la menace d'une intervention militaire, l'Iran a refusé il y a quelques mois de se plier aux exigences de l'AIEA et du Conseil de Sécurité, qui lui demandaient de suspendre l'enrichissement de l'uranium (qui peut aussi bien produire du carburant pour des centrales électriques qu'être employé pour des armes atomiques) et il n'a pas pu, ou voulu, fournir d'explications concernant les traces de plutonium et d'uranium hautement enrichi trouvées par les inspecteurs de l'AIEA. L'AIEA s'est plaint d'un manque de « transparence » ; cependant, tout comme la CIA, elle n'a pas trouvé de preuve irréfutable de l'existence d'un programme nucléaire secret.

La semaine dernière, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a annoncé les progrès réalisés par son pays dans le domaine de l'enrichissement de l'uranium ; il a déclaré : « nous savons qu'il est possible que cela ne fasse pas plaisir à certains pays. » Il a réaffirmé que l'Iran se conformait aux accords internationaux, Un diplomate en fonction à Vienne, où l'AIEA est basée, m'a dit que l'Agence était sceptique, pour des raisons techniques. En outre, le ton de défi d'Ahmadinejad n'a pas contribué à apaiser les soupçons concernant les ambitions nucléaires de l'Iran.

« Il n'existe pas de preuve d'un programme secret d'enrichissement de l'uranium à grande échelle en Iran », a déclaré un diplomate européen prenant part aux négociations. « Cependant, les Iraniens ne se seraient pas lancés dans une confrontation extrêmement dangereuse avec l'Occident sur la base d'un programme d'armements qu'ils auraient abandonné. Il est sûr et certain qu'ils trichent peu ou prou. Nul n'est besoin d'un programme secret pour s'inquiéter des ambitions nucléaires de l'Iran. Nous disposons d'ores et déjà de suffisamment d'informations inquiétantes. Ce n'est pas un passage en force, mais presque. »

Il existe, cependant, d'autres explications possibles à l'obstination iranienne. Le programme nucléaire - civil ou non - est une source de grande fierté nationale, et le soutien que le président Ahmadinejad lui accorde lui vaut une immense popularité. (Saddam Hussein a sciemment laissé planer le doute pendant des années, à la fois dans son pays et ailleurs, au sujet de l'existence d'armes de destruction massives irakiennes, en partie dans le but de projeter une image forte.) Selon l'ancien haut responsable des services de renseignement, le rapport de la CIA laissait entendre que l'Iran pourrait même penser tirer quelque avantage de frappes limitées, en particulier si elles ne réussissaient pas à détruire la totalité de ses installations nucléaires, dans le sens où faire l'objet d'une agression améliorerait son image dans le monde islamique. « Ils ont appris cela avec l'Irak, puis de nouveau avec le sud Liban. » a déclaré l'ancien haut responsable des services de renseignement. Dans les deux cas, une armée plus puissante a eu du mal à arriver à ses fins, militaires ou politiques ; au Liban, la guerre qu'Israël a livrée au Hezbollah n'a pas réussi à détruire la totalité de l'arsenal de roquettes de ce groupe, en revanche elle a accru la popularité de son dirigeant, Hassan Nasrallah.

L'ancien haut responsable des services de renseignement a ajouté que le rapport de la CIA envisageait la possibilité qu'une attaque de l'Iran par les États-Unis serve, au final, de terrain d'entente pour unir les populations sunnites et chiites. « Une attaque américaine ferait disparaître les divergences qui déchirent le monde arabe, et nous allons nous retrouver avec les Syriens, les Iraniens, le Hamas et le Hezbollah sur le dos ; de plus, les Saoudiens et les Égyptiens remettraient en question les liens qui les unissent à l'Occident. C'est le pire scénario catastrophe qu'un analyste puisse imaginer : pour la première fois depuis le califat, le Moyen-Orient serait uni par une cause commune. » (Un califat islamique a dirigé le Moyen-Orient pendant plus de six cents ans, jusqu'au XIIIe siècle.)

Selon l'expert du Pentagone, « à la CIA, on pense qu'en l'absence d'un supplément de renseignement, un bombardement à grande échelle ne mettrait pas fin au programme nucléaire de l'Iran. Parallèlement, une campagne plus artisanale de sabotage ferait le jeu de l'Iran, accroissant le soutien que la population accorde au gouvernement religieux ainsi que la rage que les musulmans ressentent envers les États-Unis. »

L'expert du Pentagone a déclaré être persuadé, ainsi que nombre de ses collègues de l'armée, que l'Iran a l'intention de mener à bien un programme d'armes atomiques. Il a cependant ajouté qu'il est plus difficile à l'administration Bush de faire face à cette menace, d'une part par la faute d'une absence de renseignement fiable et également pour avoir crié "au loup" de par le passé.

Tandis que le gouvernement prenait connaissance du rapport de la CIA à la fin de l'été, des gradés et des experts de l'armée, actuellement en activité ou non, m'ont dit qu'un nouvel élément avait soudain surgi : des espions israéliens opérant sur le territoire iranien affirmaient que l'Iran avait fabriqué et testé un détonateur de bombe atomique. L'origine et le bien-fondé de ce renseignement d'origine humaine (3) posent problème. « L'ennui, c'est que personne ne peut le vérifier », m'a dit l'ancien haut responsable du renseignement. « Nous ne connaissons pas la source israélienne. Son rapport affirme que les Iraniens testent des détonateurs », simulant une explosion nucléaire indétectable et n'ayant recours à aucun matériau utilisé pour les bombes atomiques - « mais où sont les schémas, les détails ? Où se trouve le site ? Combien de fois ces essais ont-ils été réalisés ? Quelle est l'importance de l'ogive, fait-elle la taille d'une imprimante ou d'un réfrigérateur ? Ils sont incapables de fournir ces détails. » Et pourtant, dit-il, les faucons de la Maison Blanche, ceux de l'administration Bush s'appuient sur ce rapport pour « prouver la théorie de la Maison Blanche qui affirme que les Iraniens progressent ; les essais ne laissent pas de traces radioactives, ce qui explique pourquoi nous n'en trouvons pas. Pourtant, dit-il, la CIA « tient bon. »

L'expert du Pentagone, toutefois, m'a dit que comme d'autres professionnels du renseignement il pensait qu'il faudrait prendre plus au sérieux ce rapport israélien. « Au point où nous en sommes, le renseignement technique de nos propres services » - c'est-à-dire les données recueillies par satellites et capteurs au sol - « ne peut pas nous éclairer suffisamment. Le renseignement humain n'est peut-être pas aussi objectivement fiable, toutefois c'est souvent le plus signifiant. » Manifestement exaspéré, il a ajouté que le milieu du renseignement « [allait] passer l'année à venir à débattre de la fiabilité de l'information. » L'une des causes de dissension, a-t-il dit, vient de ce que la Maison Blanche a demandé à avoir accès aux « données brutes », c'est-à-dire au rapport israélien d'origine avant analyse et vérification. C'est une telle communication de renseignements à l'état brut qui avait fait conclure, de manière erronée, à l'existence d'armes de destruction massive durant la période qui avait mené à la guerre d'Irak de 2003. « Plusieurs présidents ont déjà fait la même chose, » a souligné l'expert, « mais les professionnels du renseignement sont toujours stupéfaits quand un président demande à voir les données brutes. D'après eux, c'est comme si l'on demandait à un gamin de CP de lire [du Michel Serres]. »

Il est parfois difficile de jauger la qualité du renseignement d'origine humaine. Une partie des informations les plus chargées d'implications politiques, et également les plus fausses, à propos des prétendues armes de destruction massive irakiennes avaient été fournies par un agent, surnommé Balle Lobée (Curveball), à l'origine envoyé à la CIA par les services de renseignement allemands. Cependant, l'expert du Pentagone soutient que dans le cas présent, « il semble que les informations israéliennes soient solides. » Il dit que le rapport concernant le détonateur est corroboré par des données d'un autre type, appelées MASINT, ce qui signifie renseignement de mesures et signatures. C'est la DIA qui traite et diffuse ce type de renseignement, comprenant les données radars, radios, nucléaires et électro-optiques. L'expert a affirmé que les données MASINT révélaient l'existence d'activités « ne cadrant pas avec le programme » que l'Iran a déclaré à l'AIEA. « Ces informations indiquent de bien plus importantes avancées techniques », dit l'expert. « Il n'y a qu'une interprétation possible : leur programme d'armes atomiques est bien plus avancé que ce que nous croyons. »

Début 2004, John Bolton, alors sous-secrétaire d'État au Contrôle de l'armement (il est aujourd'hui ambassadeur des États-Unis aux Nations Unies), avait, en privé, confié à l'AIEA qu'il soupçonnait l'Iran de poursuivre des recherches dans le domaine délicat de la programmation de la détonation d'explosifs conventionnels, nécessaire à la mise à feu des ogives nucléaires, à Parchin, installation sensible située à une trentaine de kilomètres au sud-est de Téhéran et constituant le centre de l'Organisation Iranienne de l'Industrie de la Défense. Nombre de munitions et de carburants chimiques, ainsi que de puissants missiles antichars et sol-air y sont fabriqués, et les images satellites semblent montrer un bunker qui conviendrait pour faire des essais d'explosions de grande ampleur.

Un haut diplomate m'a dit à Vienne que l'AIEA, soucieuse de vérifier ces assertions, avait envoyé des inspecteurs à Parchin en novembre 2005, après des mois de négociations. Une équipe d'inspection fut autorisée à choisir un site spécifique du centre, puis à pénétrer dans quelques-uns des bâtiments. « Nous n'avons pas trouvé de matériaux radioactifs, » a dit le diplomate. Les inspecteurs se sont intéressés de très près à certain puits souterrain destiné à des essais d'explosion qui, dit-il, « ressemblait à ce que l'Afrique du Sud utilisait lorsqu'elle mettait au point ses armes atomiques » il y a une trentaine d'années. Ce puits aurait pu servir à tester un détonateur nucléaire dans le cadre d'une recherche cinétique. Cependant, comme d'autres équipements militaires pouvant être employés de deux manières différentes », il pourrait servir à autre chose, par exemple à tester le carburant des roquettes, ce qui est fréquent à Parchin. « Les Iraniens ont prouvé qu'ils maîtrisaient l'enrichissement de l'uranium » a ajouté le diplomate, « et il est possible de tester des détonateurs sans émettre de radiations. Il s'agit cependant d'une opération très complexe, également connue sous le nom de test hydrodynamique, et seuls les pays possédant des centres d'essais adaptés et l'expertise scientifique requise en ont la possibilité. Je serais fort étonné que l'Iran en soit capable. »

Il y a quelques semaines, les allégations à propos de Parchin ont refait surface lorsque l'on a pu lire dans Yediot Ahronot, le plus grand quotidien israélien, que des images satellites récentes montraient de nouveaux et « très importants travaux » à Parchin, semblant indiquer un agrandissement du réseau de galeries et de chambres souterraines. Le quotidien critiquait vivement le processus d'inspection de l'AIEA et son directeur, Mohamed el Baradaï qui persiste à « employer des termes très neutres dans ses rapports et conclusions. »

Patrick Clawson, spécialiste de l'Iran et vice-directeur de la recherche à l'Institut des Relations avec le Moyen-Orient de Washington, un institut politique conservateur, m'a dit que le « point culminant »de la tension n'a pas encore été atteint. « Comment les États-Unis doivent-ils s'y prendre pour empêcher Israël de prendre une décision - ce qui pourrait bien se produire plus tôt que nous le voudrions ? » Clawson a souligné que l'Iran a été ralenti par des problèmes techniques lors de la construction et du fonctionnement de deux petites cascades de centrifugeuses, essentielles à la production pilote d'uranium enrichi. Elles sont désormais toutes deux sous contrôle de l'AIEA. « Pourquoi leur a-t-il fallu tellement de temps pour rendre la deuxième cascade fonctionnelle ? » demande Clawson. « En outre, pourquoi n'ont-ils pas exploité la première autant qu'ils l'avaient annoncé ? Disposons-nous d'un délai supplémentaire ? »

« Pourquoi évoquer la possibilité d'une guerre ? » s'interroge-t-il. « Nous n'envisageons pas de déclarer la guerre à la Corée du Nord ou au Venezuela. L'Iran ne s'est pas forcément lancé dans la fabrication d'armes nucléaires, et il est concevable - à peine concevable - que l'Iran n'ait pas encore de programme atomique militaire. Nous pouvons les ralentir - les obliger à réinventer la roue - sans bombardements, en particulier si la situation internationale s'améliore. »

Clawson a ajouté que la secrétaire d'État Condoleezza Rice joue « sa réputation en prônant la diplomatie et elle ne compromettra pas sa carrière sans preuve. Les gens de son équipe disent "où est l'urgence ?" Le président veut résoudre la question iranienne avant la fin de son mandat, cependant il se peut qu'il soit obligé de dire " Mince, j'aurais bien voulu la résoudre."

Cette année le gouvernement du Premier ministre israélien Ehoud Olmert a créé une cellule chargée de coordonner tous les renseignements concernant l'Iran. Cette cellule, dirigée par le général Eliezer Shkedi, chef de l'Armée de l'air israélienne, présente ses rapports directement au Premier ministre. Fin octobre, Olmert a nommé Ephraim Sneh, député travailliste de la Knesset, au poste de sous-secrétaire à la Défense. Sheh, qui a déjà occupé ce poste sous Ehoud Barak, affirme depuis des années qu'il faut empêcher l'Iran de se doter de l'arme atomique. Dans un entretien accordé ce mois-ci au Jerusalem Post, Sheh a déclaré être sceptique quant à la capacité de la voie diplomatique ou des sanctions internationales à arrêter l'Iran.

Ce qui est à craindre, ce n'est pas tant qu'Ahmadinejad décide de [nous] attaquer, mais qu'Israël vive dans la peur, avec une épée de Damoclès au-dessus de sa tête, à cause d'un dirigeant décidé à le voir disparaître. (...) La plupart des Israéliens préféreraient ne pas vivre ici, la plupart des juifs préféreraient ne pas venir s'installer ici avec leurs familles et les Israéliens qui ont la possibilité de vivre à l'étranger le font (...) Je crains qu'Ahmadinejad ne soit capable de mettre à mal le rêve sioniste sans avoir besoin d'appuyer sur le moindre bouton. Voilà pourquoi nous devons à tout prix empêcher son régime d'accéder au nucléaire.

On a pu entendre un message similaire dans la bouche de Benyamin Netanyahou, le chef du Likoud, dans un discours prononcé la semaine passée à Los Angeles. « Nous sommes en 1938 et l'Iran, c'est l'Allemagne. Et l'Iran tente de s'équiper le plus rapidement possible de bombes atomiques, » a-t-il affirmé, ajoutant qu'il restait « encore assez de temps » pour arrêter les Iraniens.

L'expert du Pentagone m'a dit que, bien que les Israéliens fassent pression, « ils n'entreprendront rien de leur côté sans notre feu vert. » Cette certitude, dit-il, « vient de la boutique de Cheney. C'est d'ailleurs lui-même qui le dit : "nous ne vous laisserons pas dans la panade, mais ne faites rien sans nous" ». Un diplomate européen de haut rang est tombé d'accord : « Pour Israél, c'est une question de vie ou de mort. Les États-Unis ne veulent pas aller en Iran, cependant si Israël se sent de plus en plus acculé, il se pourrait que ce soit la seule solution. »

Un Iran possédant la bombe atomique ne menacerait pas uniquement Israël. Il pourrait déclencher une course stratégique aux armements dans l'ensemble du Moyen-Orient ; en effet l'Arabie Soudite, la Jordanie et l'Égypte - toutes dirigées par des sunnites - se sentiraient obligées de prendre des mesures d'auto-protection. Si elle décidait d'entreprendre une action militaire contre l'Iran, l'administration Bush aurait le soutien des démocrates comme celui des républicains. Les sénateurs Hillary Clinton de l'état de New York et Evan Bayh de l'Indiana, deux candidats potentiels à la présidence, ont affirmé que l'on ne devait pas laisser l'Iran fabriquer une bombe atomique, et qu' « aucune action ne doit être exclue d'office » comme l'a dit Clinton cette année. Howard Dean, président du Comité Démocrate National, partage également ce point de vue. En mai dernier, Olmert a reçu un accueil enthousiaste quand il s'est adressé aux deux chambres du Congrès et a déclaré : « Un Iran disposant de l'arme atomique signifierait qu'un état terroriste pourrait réaliser la mission fondamentale pour laquelle les terroristes vivent et meurent : la destruction massive d'innocentes vies humaines. L'Occident ne peut pas se permettre d'échouer à cette épreuve, qui représente selon moi le test de notre époque . »

En dépit de cet argumentaire, Leslie Gelb, ancien fonctionnaire du Département d'État et président honoraire du Conseil des Relations Internationales, dit que selon lui, « Dans le pire des cas, les Israéliens auront du mal à faire croire que les Iraniens sont à deux doigts d'avoir la bombe atomique. L'armée et le Département d'État seront purement et simplement opposés à des bombardements préventifs. » Gelb a ajouté espérer que la nomination de Gates serait utile au dossier le plus urgent que doivent traiter les États-Unis : « amener les Iraniens à se modérer en Irak. L'année prochaine, ou au cours des deux prochaines années, il est beaucoup plus probable que nous négocierons avec l'Iran, plutôt que de le bombarder. »

L'administration Bush demeure publiquement décidée à trouver une solution diplomatique à la crise nucléaire iranienne, et a travaillé avec la Chine, la Russie, la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne en vue de négociations. Jusqu'à présent, ces tentatives ont été infructueuses, la dernière série de pourparlers s'étant soldée par un échec en novembre, la Russie et la Chine doutant de plus en plus de la nécessité d'imposer de sévères sanctions au gouvernement iranien dans le cadre des Nations Unies. Le président Bush est intraitable : l'Iran doit absolument mettre fin à son enrichissement de l'uranium pour que les États-Unis acceptent d'entamer des négociations directes.

Le diplomate européen m'a appris que le président français Jacques Chirac et Bush s'étaient rencontrés à New York le 19 septembre au début de la nouvelle session des Nations Unies et étaient tombés d'accord pour adopter ce que les Français appellent la politique du « Big Bang » pour sortir de l'impasse avec l'Iran. Un scénario a été proposé à Ali Larijani, négociateur en chef iranien sur les questions nucléaires. La délégation occidentale s'assiérait à la table des négociations avec l'Iran. Le diplomate m'a dit : « Nous aurions dit "nous ne posons pas de conditions préalables aux négociations" et les Iraniens auraient répndu "nous allons suspendre [l'enrichissement]" Nous aurions fait part de notre profonde satisfaction et les Iraniens auraient accepté de laisser les inspecteurs de l'AIEA examiner leurs sites d'enrichissement. Puis, en retour, l'Occident aurait annoncé la suspension de toutes sanctions des Nations Unies. » Les États-Unis ne seraient pas présents au début des négociations, mais y prendraient part plus tard. Larijani a transmis l'offre à Téhéran, et en a rapporté la réponse : c'était non, raconte le diplomate. « Nous tentions de trouver un compromis pour toutes les parties mais Ahmadinejad n'a pas voulu sauver la face » a-t-il dit. « Le beau scénario s'est effondré. »

La semaine dernière, on espérait que le Groupe d'Étude sur l'Irak ferait part de ses recommandations dans un rapport sur lequel les deux partis pourraient tomber d'accord, afin de permettre aux États-Unis de sortir du bourbier irakien. Des sources bien informées m'ont dit que le groupe d'étude, dès la mi-novembre, avait exclu de conseiller un retrait complet et immédiat des troupes américaines mais avait l'intention de recommander une concentration des efforts sur un meilleur entraînement des forces irakiennes et sur un redéploiement des troupes américaines. Plus important que tout, Baker et Hamilton recommanderaient probablement que le président Bush fasse ce à quoi il s'est toujours refusé et organise une conférence régionale avec la Syrie et l'Iran pour contribuer à la stabilisation de l'Irak.

On ne sait pas au juste quel accueil l'administration Bush réservera à ces suggestions. En août, selon l'ancien haut responsable des services de renseignement, Rumsfeld avait demandé aux chefs d'état-major interarmes d'essayer de trouver de leur côté des solutions de rechange pour l'Irak, afin de devancer de nouvelles propositions, qu'elles émanent de la nouvelle majorité démocrate ou du Groupe d'Étude de l'Irak. « En dernier ressort, il y aurait la possibilité de sortir les troupes des villes et de les redéployer le long des frontières syriennes et iraniennes » a dit l'ancien haut responsable des services de renseignement. « On embaucherait des civils pour former les forces de police irakiennes, le but à plus long terme étant la séparation de la police locale et de l'armée irakienne. À la Maison Blanche, on pense que si les troupes américaines - en nombre suffisant - restent assez longtemps en Irak, les méchants finiront par s'entretuer et les citoyens irakiens, en ayant assez des luttes intestines, trouveront une solution. Il faudra un temps très long pour redéployer les troupes et pour former la police. Un temps potentiellement infini. »

Plus tard, au cours d'un autre entretien, l'ancien membre de l'administration Bush a déclaré avoir entendu dire que le Pentagone travaillait sur un projet concernant l'Irak et impliquant le retrait des troupes de toutes les plus grandes villes et leur relocalisation dans une série de bases frontalières fortifiées. Ce projet se base sur l'hypothèse que si les troupes américaines se retirent des zones les plus peuplées, la violence sectaire « finira par s'éteindre. » « La Maison Blanche affirme que [la violence] va se stabiliser » dit l'ancien membre de l'administration, « mais il se pourrait qu'elle se stabilise dans le mauvais sens. »

Le projet de faire participer l'Iran à la résolution du conflit irakien se heurte à une difficulté : on ne sait pas si l'Iran serait d'accord, en particulier si le but est d'aider le gouvernement Bush à se dépêtrer d'une situation difficile.

« L'Iran est en train de devenir une puissance dominante au Moyen-Orient, » m'a dit un spécialiste de cette région, ancien membre du gouvernement. « Disposant d'un programme nucléaire et d'une capacité d'ingérence régionale, il est quasiment en position de supériorité. Quelle raison aurait-il de coopérer avec nous en Irak ? » Il a rappelé une réunion récente avec Mahmoud Ahmadinejad, qui a refusé de reconnaître à Bush le droit d'interdire à l'Iran d'enrichir l'uranium. « Pourquoi l'Amérique ne renoncerait-elle pas à enrichir son uranium ? » a demandé le président iranien. Il a ri, puis a ajouté « Nous l'enrichirons à votre place et vous le vendrons avec cinquante pourcent de réduction. »

1. Ce ne sont pas tout à fait les vues exposées sur le site de cet institut politique, qui appelle entre autres à « doter les États-Unis de la puissance morale, politique et militaire nécessaire pour faire face à la tentative iranienne de fabriquer des armes atomiques. »

2. Surnom de Donald Rumsfeld

3. Le renseignement provenant d'espions, et non pas d'observations techniques fournies par des observations satellitaires etc. s'appelle HUMINT, Human Intelligence (« RENSHUM », renseignement humain.)

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Jeudi 30 Novembre 2006

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