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Le phénomène Borat : une analyse alternative du discours


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« Le gouvernement (kazakh) a exprimé son mécontentement à propos de l'image de son pays à travers Borat. Notre opinion sur ce personnage n’a pas changé. Nous comprenons que le film expose l’hypocrisie qui existe aux USA comme en Angleterre et que Mr. Cohen ait la liberté d’expression. Nursultan Nazarbaïev (le président kazakh) a accepté une invitation de George Bush pour aider à reconstruire les relations entre nos pays. Je ne peux pas parler au nom de mon président, je ne le fais qu'au nom du gouvernement, mais je ne pense certainement pas que nos présidents vont s'échanger des blagues sur le film. Nous voulons juste que les Américains sachent que notre peuple n'est pas comme celui décrit dans Borat. »


Gilad Atzmon
Jeudi 9 Novembre 2006

Le phénomène Borat : une analyse alternative du discours
Le phénomène Borat : une analyse alternative du discours

De quelques petites choses à garder à l’esprit quand on regarde le film Borat

Gilad Atzmon

Traduit par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice


Roman Vassilenko, porte-parole de l'ambassade du Kazakhstan à Washington

Borat, leçons culturelles sur l'Amérique pour profit glorieuse nation Kazakhstan, le film de Sacha Baron Cohen, a fait un tabac dès sa sortie aux USA et dans le reste du monde. Il a provoqué la colère du président et du gouvernement du Kazakhstan, mais il est évident que le Kazakhstan n’est qu’un prétexte pour le réalisateur pour s’en prendre aux tares de l’Amérique et de l’Angleterre. Voyons donc ce qu'en dit un autre adepte de la satire politique, le musicien Gilad Atzmon, qui a, lui, inventé le personnage d'Artie Fishiel. (Fausto Giudice)



Pas de doute : Borat est un comique. C’est un misogyne kazakh, un bouffon raciste, un clown vulgaire et primitif, ainsi qu’un antisémite pesant. Un rapide coup d’œil à Borat rend tout à fait clair que l’homme est totalement fictionnel : un homme tel que lui ne saurait exister. Donc : pas d’offense, avec ce Borat, ni vis-à-vis des femmes, ni vis-à-vis des Kazakhs, ni vis-à-vis des juifs, ni vis-à-vis des Noirs, ni vis-à-vis de personne… Et pourtant, il y a deux ou trois petites choses qu’il faut que nous ayons à l’esprit quand nous regardons les clowneries de Borat et que nous nous tordons de rire.





Le « Test Khaled Abu Aziz »


Borat, et son auteur Sacha Baron Cohen, réussissent à merveille à défier le discours libéral britannique, ainsi que l’image d’Epinal, largement surfaite, du multiculturalisme. Néanmoins, je propose de les soumettre au « Test Khaled Abu Aziz ».



Khaled Abu Aziz est un personnage imaginaire. Il s’agit simplement d’un test qui devrait être effectué à chaque fois que la question du multiculturalisme et de l’égalité interraciale sont sur la sellette. La question à poser est la suivante :



Khaled Abu Aziz, comédien musulman britannique de Birmingham, pourrait-il s’en tirer sans dommage, au cas où il s’aviserait de camper l’antisémitisme offensant de Borat, ou non ?



Khaled Abu Aziz sortirait-il indemne de sa performance dans le rôle d’Ali G., personnalité noire mentalement handicapée jouée par Borat ?



Peu probable… Khaled Abu Aziz bénéficierait-il du soutien de la télévision britannique et de la totalité des médias du Royaume-Uni, verraient-ils en lui un simple bouffon, si c’était lui qui incarnait de la sorte un antisémite ? Pas vraiment…



Regardons les choses en face : Khaled Abu Aziz peut devenir une célébrité collectionnant les prix en incarnant une caricature anti-musulmane, pour peu qu’il y mette tout son cœur et qu’il ne s’agisse nullement de jeu théâtral. A l’évidence, Borat, alias Sacha Baron Cohen, un juif de Golders Green [le « Marais de Londres », ndt], jouit de libertés dont Khaled Abu Aziz est totalement privé. Cela n’est très certainement pas la faute de Sacha Baron Cohen. Il s’agit bien plutôt d’un problème alarmant qui affecte le cœur même de la société britannique. Et s’il est une chose que nous devons faire, c’est bien remercier Baron Cohen de mettre le doigt là très précisément là où ça fait mal.





Un fils d’immigré



Une chose est sûre : ce n’est pas tous les jours que les Britanniques rencontrent un Kazakh. En revanche, ils rencontrent tous les jours force Albanais, Roumains, Polonais, Tchèques, Kurdes, Turcs, Afghans et d’autres étrangers en quête d’un nouvel avenir dans un Occident prospère. De manière particulièrement préoccupante, Borat est campé de manière à ressembler comme deux gouttes d’eau à un amalgame des différents demandeurs d’asile au Royaume-Uni ou dans n’importe quel pays d’Europe occidentale. Il est très significatif que Sacha Baron Cohen, qui est lui-même le fils d’un juif immigré en Grande-Bretagne, ait investi une telle énergie afin de portraiturer les nouveaux venus en Europe occidentale d’une manière aussi avilissante.




Qui est le misogyne ?



Tandis que vous pisserez littéralement dans vos frocs en regardant la brillante performance misogyne de Borat, je vous suggère de garder à l’esprit qu’Ali G., alias Borat, alias Sacha Baron Cohen, est lui-même un misogyne réactionnaire pratiquant. Apparemment, Sacha Baron Borat Cohen a remis à plus tard son mariage avec l’ex-star du film Home And Away, Isla Fisher, en raison de certaines profondes considérations tribales et de certaines raisons religieuses. « Le couple », m’a-t-il été donné d’apprendre, « a décidé de repousser le grand jour afin qu’Isla puisse aller étudier la Bible en Israël, avant de se convertir au judaïsme, la religion de Sacha. »

[Source : http://www.myhampstead.co.uk/hampstead/celebs&gossip-sahsa.htm ]



Même si Borat – oups, Sacha Baron Cohen – a absolument le droit d’exiger l’uniformité et la conformité religieuses dans sa propre cellule familiale, on attendrait de Baron Cohen, cette voix pourfendant le conservatisme réactionnaire et la pensée rétrograde, de se transcender lui-même au-dessus de considérations claniques et de frontières religieuses. Apparemment, Sacha Baron Cohen ne diffère pas tant que ça du Borat qu’il incarne. On constate qu’il impose une conformité tribale à son épouse. Ce n’est pas là une critique. Au contraire, la similarité entre Borat et Baron Cohen est simplement quelque chose qu’il faut garder à l’esprit. Si elle a un don, c’est bien celui de faire de Borat une expression authentique de la vision du monde de Baron Cohen. Et, pour être franc, cela fait tant de Borat que de Baron Cohen des types encore bien plus intéressants…


Diffamation de l’antisémitisme



Avec l’aide de Borat, Sacha Baron Cohen diffame l’antisémitisme. C’est manifestement plus que légitime. Borat, stéréotype d’antisémite, est vraiment une créature primitive et vulgaire. Il incarne de manière éloquente tout le compendium non seulement des stéréotypes, mais aussi des superstitions médiévales. Dans un clip télévisé rétro, Borat réussit la performance d’amener un groupe de cow-boys à se joindre à lui pour crier : « Balancer les juifs dans le puits ! »

[voir : http://www.youtube.com/watch?v=Vb3IMTJjzfo ]



Dans le film, c’est un couple de juifs âgés qui finissent transformés en cancrelats et en sangsues à fric. Pourtant, cela ne devrait surprendre personne, que Cohen, cet homme qui passe ses vacances en Israël, soit enclin à donner de l’antisémitisme la représentation d’une aventure médiévale primitive.



Cependant, après l’extravagance de la brutalité israélienne au Liban, l’été dernier, et le flot apparemment sans fin et quotidien de sang palestinien répandu par l’armée israélienne à Gaza et en Cisjordanie, il semble bien que ce soient les crimes sionistes qui alimentent des sentiments anti-juifs. De plus, en des temps où l’influence de l’Etat juif au sein de l’administration américaine est prouvée historiquement par la recherche universitaire [voir The Israel Lobby, par John Mearsheimer et Stephen Walt http://ww.lrb.co.uk/v28/n06/mear01_.html ] et où le soutien au néoconservatisme qui a conduit à un génocide en Irak est très largement assumé par l’expression intellectuelle et idéologique sionsite [voir The Euston Manifesto http://www.eustonmanifesto.org/joomla/ ], certaines formes de colère contre les « juifs » devraient être analysées comme une critique de nature politique bien plus que comme une simple flambée irrationnelle de ressentiment primitif. Cela, bien entendu, ne justifie nullement de « balancer les juifs dans le puits », mais invite, bien plutôt, à s’efforcer d’expliquer d’où proviennent de tels sentiments anti-juifs.



Tout est fait, dans le personnage de Borat, pour présenter l’antisémitisme comme une tendance réactionnaire et rétrograde. Ce faisant, Baron Cohen et son équipe montrent qu’ils n’existent qu’à seule fin de bloquer, voire même d’étouffer dans l’œuf toute forme de critique du sionisme mondial, en général, et d’Israël en particulier. C’est là, manifestement, un agenda politique non-violent parfaitement légitime. Cela n’en reste pas moins quelque chose à garder à l’esprit quand vous vous « faites une toile », une après-midi…



Je me laisse aller à parier que quand les derniers éclats de rire se seront estompés, nous risquons fort de nous retrouver enrichis d’une compréhension plus profonde de l’agenda colonial siono-centriste américain.



Si l’avenir me donne raison, alors Baron Cohen aura magistralement servi le discours palestinien de résistance en cours d’émergence.



Shukran, yâ Borat ! [Merci, Borat ! en arabe, NdT]



Ou, plutôt : Jenkuje Herr Cohen !



Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l'intégrité et d'en mentionner sources et auteurs.
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Jeudi 9 Novembre 2006

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