Commentant cette tendance persistante à la xénophobie, le directeur du département d'opinion publique de l'IFOP, Frédéric Dabi, y voit une conséquence directe des «émeutes dans les banlieues à l'automne 2005, mouvements sociaux consécutifs au CPE en 2006, autant de crises hexagonales qui semblent renforcer l'extrême droite». L'opinion xénophobe qui soutient que l'extrême droite enrichit le débat politique rattache sa contribution aux questions de l'immigration (43% des réponses), de la sécurité (31%), du chômage (14%), de l'éducation (7%) et de la protection sociale (5%). En somme, le voisin de palier d'origine étrangère vient manger le pain du Français, menacer sa quiétude, perturber la scolarité de ses enfants et occuper les lits de ses hôpitaux. Le sondage intervient peu avant que les députés n'entament, le 2 mai, l'examen de loi relative à l'immigration. La «logique économique » du projet de loi Sarkozy prétend adapter les flux migratoires aux besoins économiques de la France et l'éloigner d'une logique «d'immigration subie». A un an de la présidentielle, la «connotation électoraliste » de ce projet est évidente, mais elle n'explique pas tout. Vues de l'autre côté de la barrière, puisque c'en est une, et de plus en plus haute pour ne pas dire infranchissable, les choses paraissent plus graves et les statistiques plus lourdes. Un autre sondage vient d'être réalisé par l'institut CSA auprès d'un échantillon national de 497 personnes nées dans un département d'outre-mer, ou dont un des parents est né dans un département d'outre-mer. Ses résultats ont été présentés hier, lors d'un colloque organisé par le Conseil régional d'Ile-de-France et le Cifordom - une association qui vient en aide aux personnes originaires d'outremer. Il indique que les domiens vivant en Métropole doutent sérieusement des capacités d'intégration de la France. En effet, si 73 % des personnes interrogées estiment que la France est "accueillante", 59 % la jugent "raciste", les femmes et les jeunes ayant tendance à porter un jugement plus sévère. 89 % considèrent que le racisme y est "une chose répandue". Et une majorité cite spontanément "les Noirs", puis "les Arabes", comme en étant, à leurs yeux, les principales victimes. Le repli sur soi entamé par le «non» à la Constitution européenne et confirmé par les récentes velléités protectionnistes à l'endroit du géant indien de l'acier Mittal Steel ainsi que de l'italien Enel, est-il en passe de «provincialiser» une nation qui, tout récemment encore, incarnait l'espoir de tous ceux qui cultivent les idéaux d'humanisme et de libération sociale ? Non, si la peur de l'étranger qui lui est attachée n'était pas sciemment, socialement et structurellement canalisée contre «le voisin de palier». Sinon, comment expliquer ce regain de xénophobie (que nous préférons au terme impropre de racisme) à un moment où, jamais dans sa longue Histoire, la France n'a été autant «dépouillée» de ses moyens - pour préserver son modèle - qu'en ce moment ? A telle enseigne qu'on se demande aujourd'hui ce qui lui reste comme «réserves» pour faire face aux nouvelles puissances économiques : la Chine avec ses plus grosses réserves de dollars, l'Inde avec ses appétits industriels ou encore le Brésil qui n'a pas dit son dernier mot. Tous les chiffres le confirment : 9 000 groupes français sont passés sous contrôle étranger en dix ans à l'issue d'OPA, de rachats, de prises de participation… Près de la moitié du capital des entreprises du CAC 40, l'indice de référence de la Bourse de Paris, est détenue par des investisseurs étrangers, fonds de pension - essentiellement américains - en tête. En 2005, les grands groupes français avaient reversé entre 35% et 45% de leurs bénéfices (84 milliards d'euros) à leurs actionnaires, sous forme de dividendes, soit entre 29 milliards et 38 milliards d'euros dont la moitié a donc atterri dans le portefeuille des investisseurs étrangers. Ces derniers contrôlent le secteur financier (47% de la capitalisation boursière du secteur), celui des matériaux de base (46,7%), du gaz et du pétrole (46,2%). Total, le fleuron de la présence «française» a vu passer plus de 50% de son capital entre les mains d'investisseurs étrangers, notamment des fonds allemands, américains et anglais... Ils étaient les principaux bénéficiaires des 12,2 milliards d'euros de profits dégagés par le groupe en 2005. Même «le Coq Sportif» n'a plus grand-chose de français. Rossignol, premier fabricant mondial de skis, a été racheté en 2005 par le groupe américain d'équipements de sport Quiksilver. Le groupe allemand TUI (ex-Preussag) est propriétaire de Nouvelles Frontières, l'italien Rizzoli de Flammarion, Madame Shaw Lang Wan, une femme d'affaires taïwanaise, de Lanvin et un fonds d'investissement américain, Starwood Capital, très influent dans l'hôtellerie de luxe, de l'Hôtel de Crillon. La mondialisation des capitaux issue de la volonté de juguler la fameuse loi de la baisse tendancielle du taux de profit méprise les frontières et pervertit, chez les plus démunis, les sentiments patriotiques en susceptibilités patriotardes parce qu'elle n'autorise pas le petit raciste du «zinc» à jouer dans la cour des grands. Et les dirigeants français, Monsieur Sarkozy en premier, n'y trouvent rien à redire. Bien mieux, ils s'en vantent. Une étude de l'Insee révèle que, fin 2003, les filiales des groupes étrangers employaient en France 1,9 million de personnes ; soit un salarié sur sept de l'économie française, hors secteur financier et administrations. Dix ans plus tôt, elles employaient moins de 1,1 million de salariés. A titre de comparaison, aux Etats- Unis, seulement un salarié sur vingt travaille pour la filiale d'un groupe étranger. En cours depuis fin 2004, la vague d'OPA qui a commencé en 2004 avec les opérations de rachat d'Abbey National par SCH et la fusion Sanofi-Aventis, s'accélère depuis 2005 et surtout 2006 en raison de l'évolution des marchés financiers. Ces marchés restent faiblement valorisés et les entreprises disposent encore de sources de financement intéressantes. Les groupes (les banques, en particulier, mais aussi les groupes pétroliers, ou encore les "utilities" ou les entreprises de BTP...) enregistrent depuis deux ans les résultats records, provoquant des flux de liquidités. La récente vague de fusions et acquisitions est loin d'être terminée parce que les entreprises ont encore près de 630 milliards d'euros de potentiel d'acquisition. Les entreprises ont donc généré des niveaux substantiels de cash-flow transformés en investissements pour la croissance. Les «marges opérationnelles», comme disent les experts, historiquement jamais aussi élevées, doivent continuer à les faire progresser», donc à augmenter leur chiffre d'affaires, mais aussi à réduire leurs coûts. Le coup de sang de Jacques Chirac, à Bruxelles, lorsque Ernest- Antoine Seillière, aujourd'hui président du patronat européen, a annoncé qu'il parlerait en anglais, «la langue des affaires», restera dans les annales : le chef de l'Etat français avait aussitôt quitté la salle du Conseil de l'Union européenne, au nom de la francophonie ! Quand Seillière s'adresse aux 25 chefs d'Etat de l'UE en anglais, Chirac l'interrompt et lui demande pourquoi il n'utilise pas sa langue maternelle. "Je vais parler anglais parce que c'est la langue des affaires," réplique Seillière. Mais Chirac doit s'attendre à d'autres crises : Laurence Parisot, qui a succédé au baron Seillère à la tête du Medef, ne cesse de répéter combien il est urgent d'apprendre à parler correctement anglais en France. Il ne reste à Chirac qu'à se mettre au refrain d'une chanson du groupe de reggae, Danakil :
- «J'serais pas le premier, j'serais pas le dernier à critiquer la société... Je vais virer le Medef à grands coups de grands pieds dans les fesses !» Le problème est que, il y a trois mois, la municipalité (UMP) de Marly-le-Roi (Yvelines) a refusé à Danakil la salle des fêtes attenante à la mairie pour y organiser un concert. L'album de Danakil Où va le monde ? s'en prend directement au Medef. Mais le «patron des patrons ça concurrence le roi des cons» ne passe pas aux yeux de la municipalité UMP. Allez savoir qui est patriote en France ! Pour le reste, comme l'écrit Sadri Khiari, un membre de l'opposition démocratique tunisienne récemment installé en France, en conclusion de son pamphlet «Pour une politique de la racaille. Immigré-e-s, indigènes et jeunes de banlieues»* : "Les indigènes n'ont que faire de la "solidarité antiraciste" des Blancs. Nous ne sommes pas sympathiques. Je hais le paternalisme encore plus que la haine".
Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.com
Le Soir d'Algerie
LeSoirdAlgerie.com
* Sadri Khiari, POUR UNE POLITIQUE DE LA RACAILLE. Immigré-e-s, indigènes et jeunes de banlieues. Textuel "La discorde", Paris, 1
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