*
1
- Qu'est-ce que la culture ?
2
- Qu'est-ce que le génie ?
3
- Le génie et la terre
4
- La raison ordinaire et la raison prophétique
5
- Que s'est-il passé dans l'interrègne entre 1945 et 1966
?
6 - Le " Précis de décomposition " de l'Europe
7
- Revisiter le passé intellectuel du monde
8
- Les difficultés politiques des monothéismes
9
- Allah et Clio
10
- Votre vocation scientifique
11
- La vraie postérité de Darwin
12
- Orphée et vous
*
1
- Qu'est-ce que la culture ?
Sans doute
avez-vous appris que le Time a publié un article
retentissant intitulé "La fin de la culture française
" et que ce diagnostic n'a été réfuté que par une dissertation
asthmatique de M. Olivier Poivre d'Arvor (Le Monde du
20 déc.07) dans laquelle ce journaliste s'applique à rappeler
que nous ne sommes pas aussi désarmés qu'on le prétend, puisque
les ouvrages de M. Bernard Henry Lévy sont traduits en Amérique
et que nous faisons preuve de la plus consolante vitalité littéraire
et intellectuelle à nous rendre plus empressés que d'autres nations
à traduire de grands auteurs étrangers dans la langue de Descartes
et de Bossuet.
Un procès
aussi mal engagé m'encourage à vous suggérer une délibération
un peu plus approfondie, tellement votre première surprise de
jurés sera de découvrir que le verdict de mort qui frappe les
civilisations fausse toujours d'avance et entièrement le prononcé
de la sentence, puisque le terme même de culture s'y trouve
déjà noyé dans le flou de la définition arbitraire de ce terme
qui résulte précisément de la maladie incurable à diagnostiquer.
Si vous ne contraignez pas la cour à distinguer résolument le
folklore de l'universel , la croyance du savoir, la superstition
de la raison, le mythe de la pensée, le tribal de l'exception
et le clanisme du génie, comment l'arrêt qui sera rendu contre
vous témoignerait-il des instruments de la justice d'assises que
les grandes cultures ont conquis au cours des siècles et qui seuls
vous permettront de traiter sérieusement les chancres et les cancers
qui rongent les civilisations pensantes?
Le Time
évoque-t-il la culture populaire, qui s'entendait autrefois à
l'écoute des mélodies d'Edith Piaf , de Tino Rossi ou de Maurice
Chevalier, mais également au spectacle de la pétanque, aux flons
flons des bals musette ou à la sève de la langue verte ? Ce journal
veut-il dire que la France n'est plus reconnaissable à ses rengaines
ou bien que le génie de la nation a tari ? S'il entend seulement
par " culture " la tournure d'esprit qu'exprime le gazouillis
d'un peuple , le médecin se penchera-t-il sur la gaieté ou la
mélancolie des nations ? Mais, en ce sens les cultures
expriment l'ensemble des comportements collectifs qui traduisent
l'art de vivre du genre humain, tandis qu'en Gaule, la vie de
société des classes supérieures repose sur une forme élémentaire
de la courtoisie de salon, que nous appelons l'art de la conversation.
Vous n'imaginez pas combien le mutisme empoté de certains peuples
frappe d'hébétude jusqu'à leurs élites. La " culture ",
c'est aussi l'agilité ou la lourdeur des langues, la tonalité
des liturgies plaintives ou allègres de l'autel, la luxuriance
ou la sécheresse des rêves religieux dont souffre ou se réjouit
une espèce au cerveau embrumé de songes et dont les sorciers du
ciel changent les litanies au gré des siècles et des territoires
.A cette échelle, les cultures
sont près de recevoir les derniers sacrements quand elles ne chantent
plus dans leur langue et que les peuples se trémoussent sur des
rythmes importés de l'étranger et allogènes à leur esprit.
Maintenant,
demandez-vous si le théâtre de boulevard fait partie de la " culture
" française. Dans ce cas où ferez-vous passer le tracé de la frontière
entre le talent et le génie ? Rangerez-vous Racine et Labiche
, Proust et Feydeau, Balzac et Sacha Guitry côte à côte ? Mais
alors que voulait dire le Time quand il évoquait le " naufrage
de la culture française " ?
2
- Qu'est-ce que le génie ?
Supposons
un instant qu'il soit question d'un vrai naufrage, c'est-à-dire
du trépas du génie littéraire et philosophique de la France. Dans
ce cas, vous remarquerez qu'il n'existe plus un seul dramaturge
du peuple de Vercingétorix dont les pièces seraient traduites
et jouées dans le monde entier comme l'étaient encore celles de
Beckett et de Ionesco, plus un seul poète de Lutèce salué par
tous les bardes de la terre, comme l'étaient encore Victor Hugo
et Paul Valéry, plus un seul romancier à fouailler les entrailles
de la planète, comme l'étaient encore Balzac, Zola ou Flaubert,
plus un seul historien capable de mettre en question les méthodes
du récit historique, comme l'était encore Michelet, plus un seul
philosophe en mesure d'interroger Athéna sur le fonctionnement
de l'encéphale des fils de Darwin et de Freud, comme l'était encore
Henri Bergson, qui observait les cerveaux tels qu'ils se reflétaient
dans le miroir d'un évolutionnisme créateur et qui tentait de
peser la condition cérébrale des évadés d'avant-garde de la zoologie,
ce qui le mettait à l'écoute du souffle et de l'élan des civilisations
qui donnent vie au génie ou le font dépérir. Vous voyez bien que
vous n'avancerez jamais dans la bonne direction si vous ne vous
demandez au préalable ce qu'il en est de la création et si vous
n'apprenez à la distinguer des amusements et des gambades des
hommes de lettres.
Encore une
fois, qu'est-ce qui sépare Kafka de Jules Romain, Claudel de Bernanos
, Nietzsche d'Auguste Comte , Rimbaud de Prévert ou Thucydide
de Pierre Gaxotte ? Sitôt que vous vous interrogerez sur les secrets
du génie , la question du Time changera entièrement
de résonance à vos yeux ; car vous ne vous demanderez plus si
le génie de la France est descendu au tombeau en chantonnant ,
mais si l'Europe entière l'a accompagnée d'un pas guilleret -
et, dans ce cas, voyez comme une raison devenue sépulcrale vous
met dans les chaînes d'une réflexion sur les songes comparés des
hommes de génie. Car si la civilisation de la pensée dialectique
est décédée , son spectre vous demande de préciser le lien qui
rattache la mort des civilisations à l'extinction des créateurs,
qui sont tous, dans leur ordre, des stratèges mondiaux de leur
logique et des Alexandre planétaires de leur raison.
Mais, si
le génie grec a agonisé dans le naufrage de la civilisation grecque
et le génie romain dans celui de la civilisation romaine, le génie
de la France meurt-il du trépas de la civilisation occidentale
tout entière? Décidément, la question des relations secrètes que
les civilisations entretiennent avec les têtes himalayennes d'une
époque se situe au cœur du problème posé par le Time.
Du coup, quels anneaux frappés sur l'enclume de la pensée par
les forgerons de la dialectique vous permettront-ils d'expliquer
que le génie de la France soit né au XVe siècle avec Villon, qu'il
ait grandi au XVIe siècle avec Rabelais et la Pléiade, qu'il ait
poursuivi son chemin au XVIIe avec Racine, Corneille, Molière,
La Fontaine, Descartes, qu'il ait dominé le XVIIIe siècle, avec
Voltaire, Diderot et Rousseau, que le XIXe lui ait donné les Hercule
que furent Balzac, Zola, Hugo, Mallarmé , Verlaine, Rimbaud, Baudelaire,
Michelet , Renan et que les Claudel, les Valéry, les Ionesco,
les Beckett, les Proust n'aient pas tari la sève de cette nation,
alors que tous les feux de la civilisation française se sont éteints
soudainement en 1945 à la suite de la mise sous protectorat militaire,
donc sous tutelle politique d'une Europe rendue tout subitement
muette sous les joug des piétés du Nouveau Monde?
3
- Le génie et la terre
Si, toujours
et partout, le génie des civilisations s'éteint dans le naufrage
de leur souveraineté cérébrale sous un sceptre étranger, vous
comprendrez que le génie espagnol ait péri avec la génération
de 1898 et le génie de la Russie des Dostoïevski, des Tolstoï,
des Pouchkine , des Gogol dans la tempête sotériologique d'un
mythe marxiste qui a privé le peuple des tsars du culte de sa
terre. Mais quel est le naufrage intellectuel de la France qui
expliquerait la descente dans les catacombes du peuple du Discours
de la méthode et du Candide de Voltaire?
Ne sommes-nous pas la seule nation du Vieux Continent qui doive
à la vaillance de l'une de ses boîtes osseuses les plus solitaires
d'avoir ordonné à l'occupant de 1949 de lever le camp, alors que
l'Allemagne demeure quadrillée par quatre vingt dix-huit gigantesques
garnisons étrangères, l'Italie par cent trente forteresses hérissées
de canons du Nouveau Monde et l'Espagne par un escadron de places
fortes que les Vauban d'au-delà des mers sont venus bâtir sur
le sol des conquistadors ?
Admettons
que l'alliance du sol et du ciel des nations assure la fécondité
de leur génie ; admettons que l'espèce humaine disposant d'un
corps et d'un tête, donc d'une charpente en quête de son enracinement
et d'un cerveau menacé d'aller flotter dans les airs, une civilisation
soit menacée de naufrage quand l'alliance entre sa chair et ses
songes se trouve interdite par l'intrusion poussive d'ossatures
et de crânes étrangers ; admettons qu'on ne puisse amputer une
civilisation de sa voix et de son squelette sans la réduire à
un fantôme ; admettons même que la question " to be or not
to be " d'Hamlet s'adresse au spectre de l'Europe sur la terrasse
d'Elseneur de l'histoire.
Dans ce
cas, vous ne serez plus étonnés de ce que le génie allemand soit
né aux côtés de la patrie allemande et de ce que celle-ci ait
aussitôt tenté de s'élever à l'universel avec les Wieland, les
Schiller, les Goethe , les Lessing, les Hegel, les Fichte, les
Nietzsche ; vous ne serez plus étonnés de ce que l'Espagne n'ait
connu qu'un seul " siècle d'or ", celui où une terre brûlée
par le soleil a élevé au tragique du rire l'âme clouée en croix
du Christ espagnol, qu'on appelle don Quichotte. Puis vous vous
direz qu'une Italie trop tardivement réunifiée - dans la seconde
moitié du XIXe siècle seulement - n'a eu le temps de féconder
son génie retrouvé que par l'opéra et par un cinéma dont un fauve
étranger n'a fait qu'une bouchée. Mais si seul le génie français
n'a pas disparu dans la gueule du dollar et si ce lion a rugi
un demi millénaire durant, comment se fait-il qu'il soit décédé
à son tour au cœur de l'Europe vassalisée et qu'il n'ait trouvé
dans sa souveraineté tout subitement reconquise - c'était en 1966
- que le ronronnement littéraire et intellectuel d'une République
apprivoisée par un empire d'au-delà de l'Océan?
4
- La raison ordinaire et la raison prophétique
C'est qu'une
civilisation ne survit que si l'histoire du monde jette à son
encéphale un défi qu'elle soit en mesure de relever. Les Mayas
n'étaient pas de taille à relever le défi intellectuel que symbolisaient
les canons espagnols. La démocratie grecque n'avait pas la trempe
de relever le défi à la réflexion citoyenne d'une Perse théocratique
et somptueuse qu'Alexandre était pourtant allé terrasser sur ses
terres, le droit romain n'avait pas le type de musculature qui
pût relever le défi des guerriers hirsutes montés à ses frontières
sur des chevaux sans selle. Quels sont donc les défis à la raison
et à la pensée que le XXIe siècle lance à la face du monde et
que ni le génie de l'Europe, ni celui de la France ne semblent
plus en mesure de relever ?
Pour le
comprendre, demandez-vous pour quelles raisons le défi parareligieux
qu'un prolétariat mondialisé à partir de 1917 a lancé à tous les
possédants de la planète rendait anachroniques la Ballade
des pendus de Villon, l'Essai sur l'inégalité de
Jean-Jacques Rousseau, Les Misérables de Victor
Hugo, le Zola de La Terre ou La Chanson des
gueux d'un Richepin. C'est que le XXe siècle a vu les
flots d'une pauvreté redevenue messianique engloutir l'Europe
héritée de l'humour et des apprêts du siècle insouciant des Lumières
. Il aurait fallu prévoir que les sabots d'une nouvelle mythologie
du salut allaient redonner à Clio l'élan sotériologique d'une
nouvelle version de l'Exode ; il aurait fallu prévoir
que le mythe de la rédemption par les pauvres allait submerger
les terres fleuries où une raison devenue précautionneuse s'était
résignée à cultiver son jardin; il aurait fallu prophétiser qu'au
lendemain de la seconde guerre mondiale, la quasi totalité de
l'intelligentsia française pourtant formée à l'école de Montaigne,
de Descartes et de Voltaire se convertirait en un tournemain à
l'innocence aux mains pleines d'un évangélisme de la délivrance
sans doute gravé dans le capital psychogénétique de notre espèce
; il aurait fallu comprendre que la croyance vétéro-testamentaire
au débarquement imminent et irrépressible d'un royaume des félicités
éternelles sur tout le globe terrestre se cachait sous les dentelles
d'une culture de salon; il aurait fallu annoncer qu'une mappemonde
dialectisée à nouveaux frais par les idéalités mythiques d'une
démocratie universelle allait rendre sotériologiques les Rêveries
du promeneur solitaire parues quatre ans après la mort
de Jean-Jacques Rousseau ; il aurait fallu claironner que l'espérance
apostolique soulèverait à nouveau la masse immense des miséreux
sur les cinq continents ; il aurait fallu avertir tous les sociologues,
tous les anthropologues , tous les philosophes et tous les prêtres
d'un inconscient demeuré aveugle à lui-même que la pensée rationnelle
française avait été trompée par une séparation superficielle des
chromosomes de l'Eglise t de ceux de l'Etat et que, loin de conduire
à l'approfondissement des découvertes sacrilèges de Darwin et
de Freud, le faux triomphe d'une raison de 1905 trop sûre de son
armure priverait la France du fer de lance de la pensée iconoclaste
et profanatrice des prophètes, et cela au point que la nation
des sacrilèges cartésiens retournerait à une pastorale politique
catéchisée par les placebos de la démocratie américaine. Sinon,
comment expliquer la soudaine timidité cérébrale de la France,
comment expliquer que l'intelligentsia mondiale n'ait pas ouvert
les yeux sur la logique pétrolière qui inspire le credo pseudo
apostolique de l'empire du glaive démocratique, comment expliquer
l'exténuation de toute pensée au marteau sous le joug d'une prêtrise
lénifiante, celle du salut sous le sceptre du Nouveau Monde?
5-
Que s'est-il passé dans l'interrègne entre 1945 et 1966 ?
Mais il
se trouve que le génie des peuples n'est pas né pour prévoir les
cataclysmes qui bouleversent tout soudainement le fonctionnement
même de la boîte osseuse du simianthrope. Il faut des cerveaux
visionnaires pour décrypter une espèce devenue onirique depuis
le paléolithique, il faut des Cassandre pour raconter Clio à partir
des paramètres nouveaux du savoir que l'humanisme occidental attend
depuis Erasme, il faut des Isaïe et des Ezéchiel de la raison
politique pour lire Darwin et Freud avec les yeux de leur vraie
postérité cérébrale. La France pensante est descendue en terre
entre 1945 et 1966 pour n'avoir pas su prendre le tournant anthropologique
qui seul lui aurait permis de faire germer dans son sein les Christophe
Colomb d'une connaissance transcartésienne nouvelle du genre simiohumain,
celle qui aurait ouvert la nation du Discours de la méthode
à une spectrographie critique du cerveau schizoïde des semi évadés
du règne animal .
Mais pourquoi
situer ce désastre entre 1945 et 1966 ? Parce qu'au cours de ces
deux décennies, l'Europe s'est partagée entre deux paralysies
de la pensée politique mondiale. D'un côté la droite française
ne voyait dans l'empire soviétique qu'une menace militaire et
qu'il suffirait de conjurer par la force des armes, de l'autre,
la gauche était à mille lieues de produire des encéphales de simianthropologues
capables de décrypter la généalogie des résurrections périodiques
du mythe du salut dont Marx avait fourni l'ultime version.
C'est rappeler
que si l'aporie intellectuelle dans laquelle la civilisation universelle
était tombée se trouvait ignorée à droite, c'est qu'elle manquait
d'une connaissance anthropologique de la politique. Un Balzac
du XXe siècle aurait décrit la Comédie humaine du
XXIème siècle en prophète d'un regard de psychogénéticien de l'histoire.
Son génie aurait illustré la ruine d'une bourgeoisie livrée à
l'irrésistible ascension de l'aristocratie bureaucratique de haut
rang que sécrétaient désormais les organes mêmes des démocraties
modernes et dont le blason tout neuf entrait en rivalité avec
des dynasties planétaires de l'argent. Du coup, le monde civilisé
ne disposait ni des gouvernements instruits, ni d'une classe sociale
prospective, ni des clercs qui auraient permis d'observer et de
comprendre les paramètres nouveaux de la guerre éternelle entre
les patriciens et la plèbe qu'arbitraient maintenant les maîtres
anglo-saxons de la finance internationale.
Du coup,
le haut clergé administratif des Etats était devenu à son tour
l'otage des entreprises industrielles les plus titanesques et
des réseaux financiers mondiaux dont la puissance réduisait la
moitié des gouvernements de la terre au rang de Pygmées. Soumise
à un tel séisme, la raison politique classique tombait de sa selle
, tandis que la planète se rendait subitement indéchiffrable aux
yeux des clercs élevés dans la tradition des humanistes de la
Renaissance. De même, que vingt siècles auparavant, la houle des
songes avait soudainement précipité le monde la tête dans la poussière
devant l'ascension au ciel d'un torturé à mort sur une potence
- démence dont le gigantisme avait laissé coi le monde antique
tout entier - de même , un messianisme de la servitude idéalisée
contraignait irrésistiblement à la capitulation politique une
Europe redevenue aussi délirante au plus secret de son esprit
qu'au premier siècle de notre ère.
6
- Le " Précis de décomposition " de l'Europe
En 1966,
la France de la pensée - celle qui aurait dû accoucher de la réflexion
anthropologique du siècle suivant sur la rédemption par l'esclavage
démocratique - avait pris vingt ans de retard sur les conséquences
de la vassalisation idéologique de l'Europe par le marxisme, puis
par le messianisme politique que véhiculait l'impérialisme apostolique
américain. Certes, le général de Gaulle avait seulement feint
de croire à une menace militaire réelle de l'Union soviétique
; mais il ne disposait pas des clés du nouvel humanisme qui lui
auraient permis de comprendre que le marxisme n'était pas une
politique, mais une eschatologie rationalisée, donc une expression
logicisée du mythe du salut et de la délivrance et que si les
sciences humaines occidentales ne conquéraient pas de haute lutte
une science des origines simiohumaines des monothéismes schizoïdes,
un Vieux Monde cérébralement dichotomisé perdrait l'avance intellectuelle
sur le reste de la planète que la postérité de Darwin aurait dû
lui donner pour longtemps.
Vous mesurerez
à quel point une culture banalisée et qui ne court plus que sur
les rails de ses traditions demeure incapable de seulement enregistrer
les signes avant-coureurs les plus évidents de son destin politique
si vous apprenez à lire Beckett, Ionesco et Cioran avec vos yeux
de demain. Car ces trois auteurs au glaive levé sont, en réalité,
des illustrations du seul Précis de décomposition
de E.M. Cioran, paru en 1949. Demandez -vous comment il se fait
que deux sur trois de ces visionnaires soient issus de la plus
française et de la plus aiguisée des marches de l'Est, la Roumanie,
tandis que le troisième poignard est de fabrication irlandaise,
c'est-à-dire de la patrie de Swift, le premier écrivain européen
dont le génie ait tenté d'observer notre espèce de l'extérieur
et de la dépeindre sous les traits des Yahous . Ces trois épéistes
forment un trio de messagers et d'une fatalité inscrite entre
deux convulsions planétaires du genre simiohumain, celle du messianisme
marxiste et celle de la sotériologie américaine. Puissent ces
deux abîmes de la démence ouvrir les yeux d'Ezéchiel sur la tâche
qui attend la France de la raison de demain! Quels seront les
décors nouveaux de la tragédie aux yeux des prophètes de l'intelligence
?
J'ai déjà
dit que la querelle millénaire entre les riches et les pauvres
a changé de paramètres anthropologiques et qu'elle se trouve désormais
placée entre les mains de la haute aristocratie d'Etat d'une part
et des financiers internationaux d'autre part. Il vous reste à
observer comment ces deux Césars abaisseront les peuples modernes
au rang d'otages de leurs ambitions et de leur puissance, à moins
qu'une classe entièrement renouvelée de dirigeants inspirés ne
mette les richesses naturelles de leur sous-sol au service du
progrès culturel et social des nations . Mais pour cela, il faudra
que surgisse une élite inédite de la raison mondiale, celle des
simianthropologues , qui pèseront l'encéphale simiohumain sur
une balance non seulement tout autre que celle des Martial ou
des Pétrone, mais bien différente de celle du Thomas More de l'Ile
d'Utopie , du Voltaire de Micromégas, du
Swift des Yahous ou du Meilleur des mondes de Huxley.
Vu le contexte
anthropologique entièrement nouveau dans lequel la politique mondiale
des évadés de la zoologie baignait désormais, tenter seulement
de redonner à la France une souveraineté intellectuelle que légitimerait
autrefois le culte des idées pures - la culture classique les
avait forgées au cours des siècles dans la postérité de Platon
- et se contenter de brandir une défense nucléaire " tous azimuts
" de type idéo-théologique - celle dont l'Apocalypse de Saint
Jean avait fourni le modèle - c'était passer au large de la connaissance
des sources semi animales du mythe de la rédemption par la catastrophe
délirante dont la dissuasion atomique véhiculait désormais le
délire ; et c'était perpétuer le retard mental que la civilisation
occidentale avait pris sur le cours réel de l'histoire du monde.
Pour la première fois depuis l'invasion des Goths et des Wisigoths,
l'Europe se trouvait dépourvue de la connaissance critique minimale
du genre simiohumain qui lui aurait permis de répondre au défi
des derniers avatars du mythe chrétien - celui que les apôtres
de Karl Marx avaient messianisé à nouveaux frais, mais qui se
trouvait maintenant transporté tout d'une pièce dans le ciel des
idéalités ex-platoniciennes du Nouveau Monde, celles dont les
apôtres d'une " Liberté " devenue césarienne portaient
désormais l'armure et qui faisaient de la démocratie sotériologique
, confessionnelle et bénisseuse du Nouveau Monde le " pain spirituel
" du genre simiohumain .
7
- Revisiter le passé intellectuel du monde
L'effondrement
du mur de Berlin a laissé coite l'intelligence bicéphale française,
alors qu'il aurait fallu relire Machiavel, Talleyrand , Montesquieu
et Hobbes avec des yeux d'anthropologues , mais aussi Les
Possédés, et Cervantès, et Shakespeare , et Swift, et
Kafka. Comment rattraper le retard d'un demi siècle de la pensée
européenne , alors que la gauche se trouvait frappée de mort cérébrale
depuis des décennies, tandis que le public bourgeois ou petit
bourgeois du XIXe siècle ne constituait plus un lectorat culturellement
vivant ?
Vous ne
tenterez pas d'éduquer une classe moyenne composée d'un patronat
rendu aussi étranger à la lecture sérieuse que les masses populaires
d'autrefois, vous ne tenterez pas de porter remède à la dépréciation
mondiale des cursus universitaires due à la surmultiplication
de bacheliers sectorisés, vous ne tenterez pas de lutter contre
la concentration d'un monde éditorial tombé tout entier entre
les seules mains des grands distributeurs d'une marchandise cotée
en bourse ; vous ne tenterez pas de lutter contre la banalisation
inexorable de l'industrie de l'imprimé dans une civilisation de
masse; vous ne tenterez pas d'éduquer des Etats demeurés viscéralement
ennemis de l'individualisme sommitaln parce que l'homme de génie
n'est jamais qu'une insulte ambulante aux hobereaux de la bureaucratie
et à la petite noblesse d'Etat.
Que ferez-vous
donc ? Je vous expliciterai, la semaine prochaine, à partir de
quel noyau institutionnel vous poserez les fondements de la simianthropologie
mondiale de demain. Mais, pour l'instant, je me contenterai de
vous exposer les lignes directrices de la réécriture planétaire
de la politique et de l'histoire du simianthrope qui attend de
se trouver fécondée par la réflexion de votre génération sur l'évolution
cérébrale de notre espèce. Car depuis le Vème siècle avant notre
ère, un axe central du développement de l'encéphale simiohumain
avait tracé son chemin à partir d'Athènes, celui d'une autorité
intellectuelle qu'il était convenu d'appeler celle de l'entendement
rationnel et qui avait trouvé son expression dans une discipline
critique par définition - la philosophie . Cette science avait
vocation de réfuter les croyances, parce qu'elles ne font pas
appel à des raisonnements sérieux, mais seulement aux opinions
agréables que les sociétés simiohumaines sécrètent collectivement
et à titre prophylactique afin de s'en transmettre de génération
en génération le confort et la médication, mais aussi parce qu'il
est angoissant de se trouver sans interlocuteur dans le vide de
l'immensité et rassurant de fournir à la moralité publique l'appoint
d'une autorité punitive extra-terrestre .
Au début,
les croyances religieuses étaient demeurées circonscrites dans
l'enceinte des tribus. Puis on avait couru à la guerre aux côtés
des idoles un peu grossies de l'endroit ; et l'on avait pris soin
de n'entrer en campagne qu'après s'être assuré de leur assistance
la plus efficace possible, ce qui demandait qu'on les comblât
d'offrandes et de prières. De plus, les idoles locales passaient
pour victorieuses ou vaincues sur les champs de bataille. Aussi
les voyait-on se rendre sans vergogne à l'ennemi en cas de défaite
militaire de leurs fidèles. Puis Moïse avait imaginé une idole
plus solitaire que les précédentes et l'avait mise au service
exclusif du seul peuple d'Israël, auquel elle avait révélé, diront
ses prêtres quelques siècles plus tard, les lois immuables du
Deutéronome . Mais l'essentiel était que, pour la première fois,
une idole simiohumaine n'était plus confusible avec son corps
sculpté dans le bois, le fer ou l'airain, ce qui avait permis
au simianthrope de l'époque d'accomplir un progrès cérébral non
négligeable; car, jusqu'alors , personne ne savait comment les
idoles s'y prenaient pour festoyer à longueur de journée sur l'Olympe,
pour courir jour et de nuit par monts et par vaux et pour trouver
le temps de s'identifier à leurs statues dressées dans leurs temples.
Puis, une
idole unique de plus était née du Céleste invisible et dématérialisé
de Moïse, laquelle s'est aussitôt donné un fils en chair et en
os, donc mortel , mais destiné à ressusciter aux côtés de son
père dans le ciel, parce que la chute de l'empire romain avait
engendré le besoin d'une idole spécialisée dans un traitement
de la vie posthume et charnelle du simianthrope beaucoup plus
avantageux que celui dont les contemporains d'Homère se contentaient
aux champs élysées.
Enfin, six
siècles plus tard, Allah réhabilitait le célibat de Jahvé et donnait
à ses fidèles des tables de la loi aussi immuables que celles
qu'on croyait avoir été dictées à Moïse sur le Mont Sinaï , mais
dont il confiait l' écoute et la rédaction à un nouveau prophète,
Mahomet, qu'il chargeait seul de prendre la relève de Moïse. Cependant
le nouveau livre sacré, qu'on appelle le Coran, bénéficiait de
six siècles de plus de l'évolution du cerveau simiohumain . Aussi
comportait-il trois progrès décisifs. Comme le judaïsme et le
christianisme avaient fait l'expérience de la tyrannie que les
clergés en viennent fatalement à exercer sur les sociétés simiohumaines
, Mahomet a tenté de changer tout croyant en son propre prêtre,
idée tellement nouvelle qu'elle sera reprise par tous les protestantismes.
Puis, voyant que la divinisation d'un homme revenait à donner
un foie et des entrailles à une divinité, ce qui était le propre
de Mars, de Vulcain ou de Jupiter, Mahomet a redonné à Jésus son
rang de prophète. Enfin, l'idée d'offrir en sacrifice un homme
ou un animal à une idole ne pouvait se trouver abolie, parce que
l'immolation d'un agneau à Jahvé par Abraham était insuppressible,
Mahomet a pris vigoureusement la relève d'Isaïe dans la sourate
22, verset 37 , où l'on peut lire : " Jamais Allah ne
recevra la chair et le sang de l'agneau ; seule votre piété monte
jusqu'à lui. " C'est pourquoi le mouton est réparti en
trois parts, celle réservée aux pauvres, celle que l'on consomme
avec ses amis et enfin celle qui reste dans la famille.
8
- Les difficultés politiques des monothéismes
Mais les
difficultés politiques qui attendaient les trois monothéismes
ont commencé de se révéler insolubles quand Clio a enseigné aux
simianthropes qu'elle avait pris de tous temps les plus grandes
libertés avec l'omnipotence et l'omniscience de tous les dieux,
de sorte qu'il devenait de plus en plus impossible d'unifier les
encéphales des trois derniers arrivés . Au début, les revers militaires
qui frappaient l'empire romain à ses frontières ont pu faire croire
que les Célestes chevronnés étaient devenus tout subitement incapables
de diriger plus longtemps l'univers et que seule une idole plus
jeune, donc plus vigoureuse, celle des chrétiens, replacerait
les Césars romains sur leur trône. Mais, devant l'échec patent
de cette nouvelle théologie - l'empire continuait de s'écrouler
- saint Augustin avait peiné vingt ans à démontrer que la nouvelle
divinité s'était mise en tête de se donner en spectacle et qu'elle
avait demandé aux barbares de lui prêter la main pour abattre
l'orgueil multiséculaire des fils de Romulus. Néanmoins, l'immense
majorité des récents convertis ne s'en laissait pas conter par
un châtiment aussi machiavélique et se mordait les doigts de ce
que les idoles anciennes, outrées de l'ingratitude du simianthrope,
ne cessaient de se venger à petit feu qu'on méprisât soudainement
des autels multiséculaires. Puis, au VIIè siècle, Mahomet a mis
sur pied une théologie de l'histoire bien plus astucieuse que
toutes les précédentes, en ce qu'elle ne pouvait en aucun cas
se trouver démentie par les verdicts des armes, puisque dans l'alternance
sans fin des victoires et des défaites, tout avait été prévu et
décidé dans le plus grand secret par la souveraineté d'un Allah
pleinement attaché à l'exercice de ses fonctions de gouverneur
de l'univers. Mais, dès lors, il fallait interdire aux fidèles
de jamais s'interroger sur les changements de cap continuels d'Allah
d'une volonté à la fois indécise et farouchement attachée à la
pratique de ses prérogatives de souverain absolu, ce qui était
d'autant plus embarrassant pour la boîte osseuse du simianthrope
que la mythologie religieuse d'Augustin présentait du moins l'avantage
de répondre provisoirement à un traumatisme politique terrifiant:
le coup de tonnerre de la prise de Rome par les barbares en 410
n'était qu'une semonce du ciel de Jésus-Christ, après lequel l'histoire
et la pensée du monde un instant suspendues par ce désastre reprendraient
un cours plus tranquille que l'alliance d'Allah avec un fatalisme
sans remède éteignait à jamais le feu de Prométhée .
9
- Allah et Clio
C'est pourquoi,
vingt-cinq siècles après Périclès, vous ne savez comment arbitrer
entre la théologie politique de Mahomet le fataliste et celle
de saint Augustin, le pédagogue du fouet céleste: car l'auteur
de la Cité de Dieu vous cloue au destin inexorable
d'une Europe dont la chute de Rome vous a présenté l'archétype
et dont vous êtes censés assister passivement au second naufrage
sous la houlette de l'Amérique , tandis qu'Allah vous demande
de croiser les bras pour toujours devant la sagesse inaltérable
de ses arrêts les plus incohérents et les plus imprévisibles.
Mais voyez comme la question du Time vous conduit
enfin au fond de la question. Car si vous ne découvriez pas les
armes nouvelles de la pensée qui seules permettront à votre raison
de comprendre l'échec anthropologique de la loi de 1905 sur la
séparation de l'Eglise et de l'Etat, jamais vous n'observerez
l'histoire et la politique réelles de la planète ; et vous deviendriez
à jamais les fils d'une civilisation de sourds, d'aveugles et
de muets .
On vous
avait appris que la philosophie est née avec l'étonnement, mais
on avait oublié de vous enseigner qu'elle meurt sitôt qu'elle
cesse de s'étonner. Vous aurez non seulement à resourcer dans
l'étonnement de la philosophie , mais dans l'étonnement de toutes
les sciences d'aujourd'hui, qui mourront de ne plus s'étonner
de rien. Quand vous serez devenus des anthropologues , des psychanalystes
et des hommes politiques stupéfaits, vous saurez que vous vivez
dans une civilisation que n'étonne ni les croisades, ni les guerres
de religion, ni le massacre de la saint Barthélemy , ni les procès
de l'inquisition, ni les goulags, ni les fours crématoires sur
terre et sous la terre, ni la guerre multiséculaire de la sainteté
chrétienne contre les Copernic, les Galilée, les Darwin, les Freud.
Exemple
: il est surprenant que les Etats-Unis et Israël aient tenté de
démoniser l'Iran et la Russie aux yeux du monde entier à seule
fin de perpétuer la suprématie théologique et militaire du peuple
hébreu au Moyen Orient , il est étonnant que, dans un premier
temps, les Etats arabes aient soutenu cette politique au détriment
d'un frère musulman, il est curieux qu'il suffise d'imposer une
politique pour qu'elle soit approuvée par le monde entier, il
est singulier que la force se trouve ainsi applaudie d'exprimer
un dernier triomphe de la volonté d'Allah l'inflexible, l'infaillible
et le miséricordieux, il est extraordinaire que les services secrets
américains se fussent concertés à sa barbe et qu'ils eussent publié
un rapport en forme de coup d'Etat interne afin de mettre fin
aux menaces bellicistes de la théologie commune des Etats-Unis
et d'Israël contre l'Iran , il est ahurissant qu'Allah ait aussitôt
pris les jambes à son cou en sens inverse , il est stupéfiant
que M. Ahmadinejad le Pestiféré ait été invité sur l'heure par
l'Arabie Saoudite à participer de plein droit et en fidèle de
l'Islam au pèlerinage annuel de la Mecque , il est miraculeux
qu'il ait réintégré à toute allure la communauté des vrais fidèles
du prophète.
Si votre
raison laïque vous laisse peu curieux de connaître les secrets
des mythes théologiques qui courent à bride abattue dans l'encéphale
du tiers de l'humanité d'aujourd'hui, si l'heureuse volte-face
de l'orthodoxie à éclipses des Etats arabes ne vous baptise pas
dans l'étonnement face à la dernière détente des ressorts de la
volonté d'une idole réputée avoir changé d'avis en deux jours
sans qu'il vous fût permis de vous interroger sur la pertinence
de ses raisons, comment comprendriez-vous jamais les fondements
de la connaissance nouvelle du cerveau dromomane du simianthrope
dont je vous exposerai la semaine prochaine le programme et qu'il
vous appartiendra d'approfondir au sein de l'Institut international
de simianthropologie .
10
- Votre vocation scientifique
A partir
de quelles prémisses de l'étonnement scientifique moderne pèserez-vous
maintenant la question posée par le Time ? Vous
avez toutes les cartes en main pour prendre acte de ce qu'il n'y
a jamais en de progrès de la connaissance en profondeur du genre
simiohumain sans qu'un étonnement philosophique et anthropologique
proche de l'ahurissement se soit déclenché dans les meilleurs
cerveaux un prodige multimillénaire, celui du règne des idoles
et de leur pilotage fantasque de la politique et de l'histoire
.
Vous vous
demanderez donc dans quelle situation " culturelle " extraordinaire
la loi de 1905 a mis une civilisation européenne qui, non seulement
ne s'étonne en rien de la croyance en l'existence de personnages
fabuleux vaporisés dans le vide, mais qui ne tente même plus pour
tenter du moins d'apprendre à conjuguer le verbe être afin d'apprendre
à distinguer l'existence d'un arbre de celle d'une république,
ou celle des mathématiques de celle d'Allah.
Or les Etats-Unis
d'Amérique professent une démocratie politique résolument fondée
sur les restes de " l'existence " du mythe chrétien, tandis
que le Vieux Continent ne sait plus sur quel pied danser face
à l'alliance de l'histoire dite réelle avec une théologie dite
irréelle; car, d'un côté, notre civilisation " existe "
par exemple, pour avoir écrit l'histoire réelle de la raison philosophique
et scientifique du monde; mais de l'autre, elle " existe
" en tant qu'elle a oublié le statut réel de la démocratie qui
ne se confond pas à une mythologie religieuse et dont la vocation
est d'assurer les progrès de l'esprit critique. Il est donc contradictoire
de soutenir à la fois " l'existence " des droits dont le
savoir rationnel se réclame et qui ont été définis de siècle en
siècle depuis Périclès et " l'existence " d'une cosmologie
sacrée, même devenue ectoplasmique, comme celle des Etats-Unis
qu'on voit se disperser entre plusieurs évangélismes semi existants,
puisqu'ils sont devenus tellement vagues et invertébrés qu'il
est impossible de les définir. Mais comme l'Europe " existe
" également en tant qu'elle ne dispose pas encore d'une anthropologie
en mesure de rendre compte réellement de l'évolution du cerveau
simiohumain, on la voit toute désemparée devant l'alliance entre
l'animisme biblique et la raison politique, dont l'Amérique lui
propose lu mélange.
Du coup,
quelle est " l'existence " propre à l'erreur et au manque
? Il faudra que vous appreniez à hiérarchiser les vérités, donc
à peser le degré de réalité à laquelle elle renvoie ; et si la
connaissance du faux en tant que tel ouvre un champ immense à
votre savoir, vous ne vous détournerez pas de la connaissance
de " l'existence " propre à ce qui n'existe pas ; et vous
féconderez le verbe " exister " à lui donner l'inexistence
des idoles à défricher . Car , après tout, le royaume de l'ignorance
est si abyssal que Socrate descend dans cet abîme depuis vingt-quatre
siècles.
Une France
rendue à la fois ignorante à l'école de l'humanisme de la Renaissance
et devenu rationnel seulement à demi pour s'être mise à l'école
d'une catéchèse scolaire - celle de la loi de 1905 - une telle
France, dis-je, ne sait quelle " existence " attribuer
à son non-être quand elle se rit d'un oncle Sam ridiculement bénisseur.
Mais vous êtes devenus des plongeurs ; et, à ce titre, vous vous
demandez quelle est " l'existence " d'une civilisation
qui échoue à armer la planète d'une véritable anthropologie critique.
D'un côté, les Etats-Unis se présentent en moteur mondial de la
démocratie et de la civilisation, de l'autre, la France voudrait
enseigner au monde arabe à se libérer de la tutelle insidieusement
théocratique du Nouveau Monde. Mais elle ne dispose pas encore
des moyens intellectuels d'un Averroès qui conduirait le monde
islamique à s'interroger sur "l'existence " de la vie spirituelle
de l'intelligence .
Ah ! que
le verbe " exister " est difficile à conjuguer ! Quelle
est la sorte "d'existence " propre au dieu hypocrite, sournois
et avide de l'Amérique ? Quelle est la sorte " d'existence
" des chambres de torture de Jahvé, d'Allah et du dieu crucifié
? Si la mort de la civilisation française était celle des Isaïe
de la raison ? Dans ce cas, quelle est la sorte " d'existence
" d'Isaïe ? Sans doute celle de son étonnement.
11
- La vraie postérité de Darwin
Demandez-vous
maintenant si la léthargie cérébrale et spirituelle des démocraties
modernes aura eu raison à jamais de la France de la pensée crucifiante,
demandez-vous maintenant si l'Europe sera définitivement vassalisée
par la théologie pétrolière de l'idole qui préside l'OTAN . Certes,
ni la classe politique européenne d'aujourd'hui, ni l'intelligentsia
qui célèbre depuis cinq siècles les retrouvailles de l'humanité
avec la culture antique ne sont informées des vrais ressorts politiques
et militaires qui assurent l'auto-domestication d'une civilisation
européenne livrée à la pseudo rédemption idéaliste de 1789. Vous
devrez donc apprendre à votre tour que la mise dans les fers du
Vieux Monde par le ciel des pétroliers américains comporte deux
volets, l'un proprement sacral et qui ne sert que de paravent
au second ; car la civilisation de Copernic est signataire, depuis
1949, d'une alliance dite " atlantique " qui répond au modèle
angélique des traités que les Etats fiers de leur souveraineté
vocale concluent entre eux - mais qui , pour cette raison même,
sont toujours assortis de la clause casuistique dite " rebus
sic stantibus " - " Les choses demeurant en l'état
" - ce qui signifie qu'en réalité, il ne s'agit jamais d'un engagement
contractuel sérieux et garanti par les idoles des signataires,
mais seulement d'un instrument diplomatique tellement jésuitique
qu'un léger déplacement interne des lignes de force entre les
co-contractants suffira à le frapper de caducité.
Aussi le
traité dit de " l'Atlantique Nord " n'échappe-t-il à la vaporisation
des traités séraphiques que de se trouver mis dans les chaînes
d'acier trempé de l'OTAN, qui interdit à l'Europe de recourir
à l'échappatoire de la clause " rebus sic stantibus ".
C'est pourquoi le seul traité réel est celui qui assure le muselage
vigoureux et perpétuel des fils de Copernic et de Shakespeare
au sein d'une organisation militaire qui la cadenasse et qui fait
fi de l'auréole des démocraties dévotes. C'est dire également
que l'OTAN concrétise un empire du salut auquel un évangile de
la liberté sert d'auréole, ce qui conduit le Vieux Monde à un
assujettissement parareligieux de la totalité de ses forces militaires
au commandement et exclusif d'un général américain, et cela non
seulement en temps de guerre, mais également en temps de paix.
Sachez donc que le monde actuel se trouvera à jamais déclaré "rebus
sic stantibus", donc solidifié par les filins d'acier du traité
de l'OTAN. Imaginez un instant le degré d'indépendance des nations
pieusement soumises à ce glaive en acier trempé ! La France s'en
est libérée , mais comment s'attacherait-elle en solitaire à la
mission d'armer le cerveau des théologiens modernes de la politique
dite démocratique d'une connaissance simianthropologique des tréfonds
de l'histoire universelle ? Comment ferait-elle jamais appel à
un public européen que six décennies de servitude a rendu incapable
de prêcher leur indépendance non seulement aux peuples allemand,
italien et espagnol, mais à l'Islam tout entier?
Votre seule
chance est donc de prendre rendez-vous avec le génie de la France
de demain. Votre jeunesse vous permettra-t-elle de faire mûrir
un Continent livré à un tournant décisif de son histoire, celui
où la connaissance politique de l'encéphale du genre simiohumain
aura besoin de dépasser la scolastique bon teint des démocraties
? Car elle se trouvait auto-idéalisées depuis 1789 par les sortilèges
d'une pastorale mise au service de sa propre trinité verbale ?
Vous enseignerez à la civilisation française à descendre à vos
côtés dans les entrailles des peuples et des nations. La nouvelle
lanterne du verbe " exister " attend son Diogène
12
- Orphée et vous
Demandez-vous
encore et toujours ce qu'il en est des feux du génie ; demandez-vous
encore et toujours ce qui distingue le rêve grésillant de Kafka
de celui de Guy des Cars , le rêve flamboyant de Nietzsche de
celui des papillons voletants de la démocratie au masque de fer,
le rêve tragique de Thucydide de celui d'Hérodote le sot,