Rien ne nous éclaire
davantage sur les apories de la condition simiohumaine qu'une
réflexion d'anthropologue sur le mystère du temps et sur ses relations
avec la politique et l'histoire - puisque vous savez que, depuis
Platon, la philosophie est devenue l'anthropologie abyssale dont
la vocation est de peser l'encéphale du simianthrope .
*
1 - Les premières mésaventures
du sens commun
2
- Un temps bizarre
3
- D'où vient le méson ?
4
- La poigne de la logique
5
- Qui est Chronos ?
6
- Votre rendez-vous avec le verbe " être "
7
- L'ascension de votre soleil
*
1
- Les premières mésaventures du sens commun
Ne vous
étonnez pas de ce que je vous entretienne du dieu Chronos, parce
que rien ne nous éclaire davantage sur les apories de la condition
simiohumaine qu'une réflexion d'anthropologue sur le mystère du
temps et sur ses relations avec la politique et l'histoire - puisque
vous savez que, depuis Platon, la philosophie est devenue l'anthropologie
abyssale dont la vocation est de peser l'encéphale du simianthrope
.
Le cerveau
de notre espèce a entrepris fort tard de s'interroger sur le temps
considéré " en lui-même " . Pascal jugeait encore que certaines
évidences s'imposaient si clairement au sens commun qu'on ne pouvait
que les obscurcir à tenter de les éclairer à la lumière de la
raison des philosophes et de la foi des croyants. Et pourtant,
dès le IVè siècle, saint Augustin s'était interrogé sur la " nature
" de l'espace et du temps , parce que l'œuvre du Créateur du cosmos
mythologique de l'époque se trouvait nécessairement enclose d'avance
dans l'étendue et la durée .
Vous savez
que l'homme de génie n'est jamais qu'un spécimen de notre espèce
dont la boîte osseuse se veut un peu plus conséquente que celle
de ses congénères. L'auteur de la Cité de Dieu a
donc éprouvé quelque surprise de ce que le crâne les théologiens,
ses confrères, ne s'étonnait en rien de ce que les deux œuvres
majeures de l'artisan originel qui avait créé le ciel et la terre
par le seul énoncé de sa décision de les faire comparaître devant
lui, que cet opérateur fabuleux dont toute la démiurgie tenait
à la puissance de sa parole, que ce géniteur absolu auquel nous
devons tous d'exister en chair et en os , n'ait pas créé au préalable
les prémisses de son raisonnement, à savoir l'espace et le temps
dans lesquels il allait enchâsser l'univers.
Soucieux
d'armer la notion de création d'une logique interne un peu moins
incohérente que celle de son siècle, le saint avait enjoint à
la divinité de s'expliquer avec un peu plus de rigueur , sinon
sur la nature de l'espace, dont " l'existence " n'avait pas encore
commencé de faire difficulté, du moins sur celle des heures ;
et comme la physique allait attendre dix-sept siècles pour seulement
commencer de découvrir des relations plus compliquées qu'on ne
se l'était imaginé du mouvement, donc de l'espace avec les horloges,
saint Augustin avait fini par conclure que la coulée des sabliers
était une " distension de l'âme ", dont Dieu avait doté sa créature.
2
- Un temps bizarre
Vous voyez,
à ce seul exemple, comment une problématique théologique nouvelle
s'ouvre un instant sur le mystère du monde pour se refermer aussitôt
au bénéfice de la logique cadenassée qui la commandera et qui
bridera ou emprisonnera son élan. Il fallait une religion monopolisée
par un empereur du ciel pour s'interroger sur les clepsydres.
Tout le polythéisme colloquait les dieux de l'Olympe dans un espace
et un temps dont personne ne se demandait pourquoi ils se trouvaient
là. Les spectateurs ne vont pas au théâtre pour s'interroger sur
le machiniste qui a planté les décors, mais pour suivre le déroulement
de la pièce. Mais s'il n'y a plus qu'un seul tragédien à se déplacer
sur la scène , on se demande s'il n'occuperait pas également les
coulisses et sur quel épilogue heureux ou catastrophique le rideau
tombera .
Pour l'heure,
la physique d'Aristote s'était contentée d'enseigner combien il
était utile à la compréhension de l'intrigue de définir le temps
comme " la mesure du mouvement ". Certes, la proposition inverse
n'était pas moins exacte, mais beaucoup moins utile . Pourquoi
se casser la tête à s'interroger sur la nature de l'espace et
du temps considérés " en eux-mêmes ", puisque la raison pratique
avait trouvé la boîte à outils qui assurait le bon usage du temps
en physique et qui, du coup, explicitait ipso facto non seulement
les calendriers, mais le mystère du temps ? Ce type de folie appartient
à la déraison proprement simiohumaine ; il fait délirer toutes
les sciences de la nature où les verbes " expliquer " et " comprendre
" demeurent livrés au chaos mental originel d'un animal qui confond
depuis des millénaires la connaissance du personnage qu'on appelle
le monde avec les étiquettes qu'il lui colle dessus et qui lui
en livrent seulement les divers modes d'emploi .
Cependant
une interrogation transzoologique sur Chronos commençait de s'insinuer
dans les calculs d'Aristote : si tout mouvement se mesure à la
vitesse d'un mobile et si la rapidité ou la lenteur de ce dernier
expriment la durée de son parcours, l'espace s'est déjà glissé
dans le temps. La découverte de ce héros n'allait éveiller un
embryon de curiosité philosophique des physiciens qu'au début
du XXe siècle, quand il est clairement apparu à Poincaré, puis
à Einstein, que la vitesse d'un objet joue un rôle décisif dans
le cosmos en ce qu'elle modifie le comportement d'un temps décidément
bizarre, celui qu'enregistraient maintenant les aiguilles de la
gigantesque montre flottante qu'un temps désinvolte était devenu
à lui-même. Car les heures s'écoulent à un rythme changeant.
Comment
se faisait-il que Chronos fût une pendule éclatée et disséminée
entre des milliers de cadrans autonomes ? Une révélation aussi
traumatisante commençait de rendre angoissant le mythe du débarquement
uniformisé et monolithique de l'espace rigide d'Aristote dans
des mathématiques marchant à la parade, parce que si le temps
se mettait à danser le menuet et à changer de cadence au gré de
l'accélération ou du ralentissement de la course de tous les mobiles
qui lui servent de véhicules, alors ces nuées de chorégraphes
orchestraient les heures d'insectes qui les transportaient. Un
espace disséminé à l'école d'un temps fractionné demeurait-il
unifiable sous le sceptre d'un Chronos désormais éparpillé à l'infini
? Comment mettre en équations les caprices du dieu ?
Du coup,
au contraire de l'escargot , ce visqueux qui transporte sa dure
coquille sur son dos, je véhicule ma portion d'espace flasque
mêlé à mon squelette de fer. La preuve, la voici : si je dresse
une table de ping-pong dans un avion , le lopin de l'espace artificiellement
raidi que l'avion et ma charpente charrions de conserve me permet
d'échanger des balles avec mon partenaire comme si les distances
parcourues par leur blancheur étaient identiques à ce qu'elles
étaient sur la terre ferme, alors que ces pauvresses du cosmos
sont soumises à trois contorsions conjuguées de Chronos : d'abord
elles girent avec notre globe tournoyant sur son axe , puis leur
course se conjugue avec celle de notre astéroïde en voyage autour
du soleil et enfin, elles se ruent vers la constellation de Bételgeuse
où le système solaire les emmène; et ces trois carrousels entrecroisés
ne parviennent pas harmoniser les aiguilles de leurs montres.
3 - D'où vient le méson ?
Voyez maintenant
comment les problématiques simiohumaines s'entrouvrent un instant,
puis se grippent sur les tautologies qu'elles sécrètent: il fallait
la découverte de la relativité de Poincaré et d'Einstein pour
qu'une physique terrestre familière à Aristote, à Démocrite, à
Ptolémée, à Copernic, à Galilée, à Descartes devînt interrogatrice
de la nature énigmatique d'un espace et d'un temps emmêlés. Car
si une malheureuse particule élémentaire, comme le méson, par
exemple, ne jouit que d'une infime fraction de seconde de vie
terrestre, mais si en raison de sa vitesse, qui ralentit l'horloge
ambulante qu'elle est à elle-même, elle dévide son fil du temps
à elle avec une lenteur telle qu'elle parcourra une distance suffisante
pour que nos instruments en photographient la trajectoire prolongée
, la question posée à la physique moderne demeurera-t-elle seulement
de type mathématique ou bien serons-nous contraints de nous poser
la question de la nature d'un espace et d'un temps tout grouillants
de pendules locales ?
Supposons
que nous nous trouvions soudainement expulsés de la problématique
bancale de la physique classique et que nous ayons quelques chances
de découvrir la terra incognita qui nous ouvrirait au décryptage
anthropologique des verbes " être " et " exister
" dans un espace et un temps éclatés. Supposez que les Christophe
Colomb dont les caravelles aborderaient les rivages d'un monde
où nous verrions s'étendre sous nos yeux les étranges plantations
cérébrales du simianthrope - celles de ses mathématiques aux nombres
entrelacés, puis celles de sa physique aux allées irrégulières
et enfin celles de ses forêts flottantes d'arpents et de lopins
spatio-temporels.
Car il
se trouve que notre méson ne se met à " exister " à nos
yeux qu' à " l'instant " où il surgit dans le temps qui
nous est propre. Mais si vous vous demandez maintenant où il se
trouvait avant d'apparaître sur l'écran de la durée que tisse
notre planète et si votre curiosité vous conduit jusqu'à le pister
après son trépas physique à la suite de l'expulsion de ce locataire
par son propriétaire vous vous trouverez conduits à piétiner dans
l'enceinte de Chronos où les mathématiques einsteiniennes vous
poignardent dans le dos : que faire des différents modes d'emploi
d'un mystère? Comment conquerrez-vous un regard de l'extérieur
sur tout son territoire ? Comment jetterez-vous l'ancre au-delà
de la physique où le temps enfante ses insectes.
4
- La poigne de la logique
Voici la
pensée logique dont vous imposerez la poigne à la problématique
des étiquettes de Poincaré et d'Einstein . De même que saint Augustin
condamnait le Dieu machiniste de la Bible à remonter l'échelle
de ses engrenages, vous soumettrez les rouages des mécaniciens
de la relativité générale à la torture du chevalet qu'on appelle
la dialectique: " Votre raison, leur direz-vous, souffre d'un
défaut de fabrication évident; car si le méson " existait
", au sens matériel du terme, avant de débarquer dans l'empire
des cadrans, alors une matière soustraite au temps des horloges
se promènerait dans l'espace et il vous faudra vous expliquer
sur une hypothèse métaphysique aussi ahurissante ; et, si une
fraction d'atome se trouvait guillotinée à la suite de son court
séjour sous l'échafaud du temps terrestre, comment rendrez-vous
compte de la volatilisation d'une particule élémentaire par le
seul effet de son évasion du temps que mesurent nos pendules?
Et enfin, à quel temps pseudo unifié le simianthrope se réfère-t-il
à l'école de l'équation E=mc ² . S'agirait-il d'une formule magique
?
Car enfin,
on sait depuis Pierre et Marie Curie que la matière est un concentré
d'énergie et on l'a démontré dans le désert du Nevada, puis à
Hiroshima. Mais que signifie le talisman E=mc ² ? Suffit-il d'inventer
le concept de masse pour le rendre quantifiable ? Suffit-il de
rédiger l'étiquette " vitesse de la lumière " pour connaître
le temps ? Comment le simianthrope transforme-t-il des vocables
insaisissables en oracles , comment rend-il l'univers parlant
à l'école des mots abstraits? Car la vitesse se ramène au calcul
d'une distance , donc à une manifestation collatérale du temps.
Comment poser une règle à calculer sur le mystère du temps , puisque
même si la durée obéissait à une coulée unique dans le vide du
cosmos, il demeurerait ridicule de confondre un parcours d'une
longueur déterminée avec le temps en lui-même . Mais si vous introduisez
de surcroît une vitesse toute relative et instable dans une équation
figée et hiératisée , celle de la lumière dans sa course sur la
terre , quel tour de sorcier que voilà !
Le temps
n'est pas plus quantifiable que le concept de masse, qui ne renvoie
ni à un volume , ni à un poids . Votre vitesse vous renvoie seulement
au kilométrage du pourtour de la terre, puis à l'articulation
de cette circonférence sur le temps de rotation d'un astéroïde
sur son axe . C'est cela , la recette du sorcier : les traits
du hiéroglyphe équationnel se changent en Sésame de l'infini.
Puisque le méson ne survit pas à sa visite-éclair dans le temps
qui l'aura mystérieusement enfanté, puis tué, qu'en est-il de
l'espèce de raison du simianthrope qui lui fait croire que la
coulée de l'eau des clepsydres ou des grains des sabliers, ou
le tic tac des horloges lui ferait connaître le temps ? Je vous
défie de jamais définir le verbe " être " en physique de
telle sorte qu'il en viendrait à vous expliquer le passage du
néant à l'existence .
Aussi Heisenberg,
ce platonicien de la physique, avait-il imaginé que les atomes
ne jouissaient que d'une " existence mathématique " ; mais
comme il n'était ni philosophe, ni anthropologue , il ne pouvait
se demander à quelle face de son propre psychisme le cerveau du
simianthrope obéit quand il se fabrique " l'existence mathématique
" de la matière. Quels sont les champs sur lesquels cette espèce
fait pousser et récolte ces plantes-là ? Quels artisans interloqués
de vos calculs allez-vous devenir ? Vous voici rendus spectateurs
d'une nouvelle métamorphose du mythe de la création, puisqu'aucune
matière ne pourra exister avant que le dieu Chronos ne l'ait enfantée
.
5 - Qui est Chronos ?
Je vous
vois précipités dans une physique mathématique transpercée de
part en part par la flèche de la question de la "nature"
du temps. Qu'était-il avant qu'il eût accouché des fameux verbes
" être " et " exister " avec lesquels le simianthrope
se débat depuis des millénaires ? Comment ces deux verbes sont-ils
" tombés dans le temps ", alors que si la durée parvient à leur
accorder une généreuse hospitalité , elle ne saurait se changer
elle-même en habitante du verbe " être " , puisqu'elle
jouit seule de la faculté de lui conférer l'existence dans son
empire. Comment enseigne-t-elle à ce poussin à briser sa coquille?
Comment Mozart brise-t-il la coquille du silence , Homère la coquille
du langage, Léonard de Vinci la coquille de l'image, Einstein
la coquille de la matière ? Direz-vous que Mozart est une substance
musicale, Homère une substance poétique, Léonard une image, Einstein
une physique et que le temps se confond à sa progéniture - les
verbes " être " et " exister " ?
Essayez
donc de faire glousser le temps à la lumière du jour et à l'école
des verbes " être " et " exister ". Aussitot, vous
retomberez dans une logique aussi incohérente et infirme que celle
du Dieu que saint Augustin avait tenté d'initier à une problématique
de la création de l'espace et du temps. Car l'enfermement de l'artisan
biblique dans son œuvre avait contraint son saint à le situer
dans un temps supposé antérieur à la création du temps , afin
de le rendre relativement accessible à une créature tombée dans
le temps, mais au prix de la même contradiction radicale que nous
retrouvons à l'échelle du méson : comment le simianthrope oublierait-il
que le verbe " exister " se trouve immergé dans le temporel
par nature et par définition et qu'il se révèle donc aussi inapplicable
au démiurge qui le couve et le fait éclore qu'à la " divinité
" censée l'avoir créé - car si le temps était plongé dans le temps
à son tour, il se laisserait définir à l'école des verbes " être
" et " exister " dont le singe semi pensant s'est fait un outil
.
Mais alors,
quelle est la " réalité " du monde qui fait surgir le méson
dans le temps simiohumain pour l'en retirer aussitôt ? Si l'adjectif
" réel " vous glisse d'entre les mains , lui aussi, puisque vous
ne pourrez jamais vous en servir comme d'un instrument en mesure
de découvrir la " nature " temporelle du temps, n'allez-vous
pas vous trouver engloutis dans un espace aussi angoissant que
le temps rendu spongieux par le mouvement ?
Vous voici
devenus des existentialistes en herbe de la pensée post-einsteinienne
; car si toutes choses de ce monde prennent les traits de ce que
nous appelons " l'existence " dans le temporel qui nous
définit et nous encercle en retour, l'espace "n'existera
" , lui aussi, que capturé " d'avance " dans une forme de la matière
que la durée aura fractionnée .
6 - Votre rendez-vous avec le verbe " être "
Puisque
vous n'avez été créés ni par le Dieu de saint Augustin, ni par
le Chronos de vos horloges , vous vous trouvez happés et à demi
déglutis par un personnage bien plus mystérieux et insaisissable
qu'une idole. Comment apprenez-vous à conjuguer le verbe " être
" en " connaissance de cause ", comme on dit, alors que,
depuis plus de deux siècles, la causalité " expliquante "
est devenue un serpent de mer ? Quel langage privé de domicile
et incapable de connaître la durée en elle-même allez-vous inventer
pour évoquer le fabriquant du piège que la politique et l'histoire
du monde appellent le temps ? Car enfin, pour tenter de vous poser
la question - reconnue pour insoluble par définition - de la "
nature " d'un temps non définissable sur le mode tautologique
qu'affectionnent les physiciens , il faudra bien que vous soyez
présents de quelque manière dans l'histoire de votre époque .
Je voudrais
qu'au plus profond de vous-même, vous éprouviez un sentiment de
félicité ; car la question que saint Augustin avait refermée sur
un César des nues - voici qu'elle se rouvre au cœur d'une autre
problématique, celle de l'avenir de votre intelligence du temps
césarien . Car votre époque se cherche une lucidité régénérée
à l'école même de la vassalité de l'Europe; et votre vassalité
rencontre un mystère autrement plus digne de votre éveil que celui
de tous les mystiques. S'agirait-il pourtant d'un mystère inscrit
dans la logique secrète qui pilotait leur interrogation ? Que
faisaient-ils d'autre, sans encore le savoir, les saints d'autrefois,
que de désacraliser le verbe " exister ", que tous les Césars
avaient tricoté ? Décidément, le tyran du ciel n'avait qu'à bien
se tenir.
Que restait-il
de son sceptre sur un instrument de torture ? Que reste-t-il de
l'Europe clouée sur une potence ? Il reste votre vocation de résurrecteurs
d'une civilisation qui se posait cette question-là. Vous voici
cités à comparaître pieds et poings liés à la barre du tribunal
qui vous jugera sur la qualité de votre verbe " être ".
Depuis vingt-cinq siècles, la philosophie du "Connais-toi" vous
place devant l'énigme d'un Œdipe qui vous disait : " Je suis le
Sphinx que vous êtes à vous-même et avec lequel vous avez rendez-vous
". Allez me chercher ce Sphinx, si besoin est, afin que l'apprentissage
de votre finitude dans le temps de l'histoire vous arme d'un glaive
nouveau.
7
- L'ascension de votre soleil
Je vous
ai déjà dit que je vous parlerai encore et toujours du prétoire
de la politique. Quel est le rendez-vous de votre "être" avec
le temps des vivants et des morts à l'heure où la domestication
accélérée de l'Europe des valets de l'étranger vous demande d'éclaircir
le sens que vous donnerez à votre existence politique ? Comment
conjuguerez-vous le verbe " exister " s'il vous appartient de
chercher dans la solitude le vrai secret de votre dignité dans
le temps de l'histoire , parce que le Dieu des catéchistes a cessé
de vous enseigner à secouer le joug des tyrans ? N'est-il pas
réjouissant qu'à l'heure de l'asservissement de notre civilisation
à l'idole d'un empire étranger, vous vous trouvez contraints de
percer à nouveaux frais les secrets des peuples et des nations
qui leur font conjuguer le verbe " exister " ?
Il est
digne de la civilisation née avec la déesse de la pensée qu'à
l'heure de l'agonie d'Athéna, une énigme plus profonde que celle
qui a conduit les empires d'autrefois à la ruine se propose de
tremper votre intelligence dans son acier. La Grèce et Rome sont
descendues au tombeau à l'école du faux Dieu des Eglises. C'est
pourquoi, à la suite du sac de Rome par les barbares en 410, saint
Augustin a expliqué à ces deux civilisations que le temps de leur
idole n'était pas celui des peuples et des nations en armes et
qu'ils n'échapperaient à leur damnation éternelle dans un monde
livré au péché que s'ils se réfugiaient en masse dans leurs prières.
Mais vous, deviendrez-vous les
serviteurs d'une divinité dont l'arme du salut est un instrument
de torture ou bien porterez-vous une autre croix ? Dans ce cas,
apprenez à penser la politique à l'école d'un autre nectar que
celui d'une idole qui bénit les vaincus .
Savez-vous
qu'aucune civilisation avant la vôtre n'avait pris rendez-vous
avec un approfondissement de la connaissance politique de l'humanité
? Savez-vous qu'aucune civilisation avant la vôtre n'est sortie
de son sépulcre à l'école d'une pesée du temps des vivants et
des morts ? Et voici que le temps de votre solitude devient celui
de la dignité politique de l'Europe retrouvée . Comment une civilisation
capable de poser le verbe " exister " sur les plateaux
de l'intelligence de l'humanité de demain serait-elle une civilisation
d'esclaves ?
Décidément,
vous jouissez d'un privilège spirituel bien plus grand que celui
de feu les chrétiens ; car votre descente dans le sépulcre du
verbe " exister " vous conduit à la résurrection de votre
vraie royauté. Que vous disait le Sphinx? Que votre espèce naissait
à quatre pattes , qu'elle poursuivait son chemin sur deux pieds
et qu'elle achevait sa course sur trois . Entre le monde ancien,
qui faisait de vous un animal livré au tombeau et les chrétiens
dont le sceptre vous ensevelissait vivants dans la servitude politique,
comment apprendrez-vous à rendre ressuscitatif le verbe " exister
" et sa ciguë ? L'école de guerre qui vous attend sur le chemin
des vivants vous enseignera que la souveraineté de la pensée est
votre vrai maître et que l'Europe a pris un rendez-vous nouveau
avec ce maître-là. Je salue l'ascension de votre soleil.
Le
25mars 2008