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Le monopole idéologique


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Armand Mattelart est actuellement professeur à l’Université Paris VIII et membre de l’Observatoire français des médias [1]. Il a vécu au Chili pendant onze ans, jusqu’au coup d’Etat militaire (1973). Il y est retourné pour la troisième fois depuis le rétablissemnt de la démocratie. Il constate aujourd’hui la perte de l’ethos culturel qui inscrivait au centre de notre culture la solidarité (...). Ce qui lui semble « hallucinant », dit-il, c’est l’individualisme qui prévaut aujourd’hui, surtout quand il est incarné par des personnes qu’il a connues avec des idées très différentes.


Vendredi 23 Septembre 2005

par Hernán Soto



L’œuvre écrite par Mattelart est très importante, mais peu connue chez nous, malgré la publication chez LOM de deux de ses livres. Pour beaucoup, il reste l’auteur - avec Ariel Dorfman - de Donald l’imposteur ou l’impérialisme raconté aux enfants publié en 1971. Mattelart ne renie pas ce travail de tranchée, tandis qu’il continue à mener la lutte pour la démocratisation des médias, pour en permettre l’accès à la communauté organisée en mouvements sociaux et en regroupements citoyens.

Comment décririez-vous le panorama des médias au Chili ?

« La presse est beaucoup plus concentrée que ce qu’on prêtait comme intention à Salvador Allende. On le critiquait pour quelque chose qu’il n’a pas fait, mais qui est devenu une réalité. La situation n’est pas du tout comparable, bien que cela passe relativement inaperçu.

Deux groupes à eux seuls contrôlent tout ce que les gens peuvent connaître à travers la presse. Il reste encore quelques petits médias sans publicité, comme Punto Final, El Siglo Rocinante, etc., qui ne font pas le poids face aux groupes de El Mercurio et La Tercera. Il s’agit d’une situation aberrante si l’on considère que le gouvernement chilien est souvent catalogué comme socialiste. Ce qui est nouveau, c’est l’irruption progressive de radios communautaires. C’est important. Pendant l’Unité populaire [2], l’une de nos faiblesses a été de ne pas avoir mieux utilisé la radio. »

Il semble que la tendance à la concentration des médias soit universelle.

« Oui, partout il y a concentration des radios, de la presse écrite, de la production éditoriale, de l’industrie du disque, et de la reproduction d’images. C’est toute la chaîne des médias qui se voit affectée, y compris la télévision, qui a perdu au Chili son caractère original. On a accepté l’apparition des chaînes privées, et un fonctionnement lié à l’audimat. Tout ceci représente clairement un abandon de la mission publique qui incombe au gouvernement en matière de médias.
J’ai participé à une table ronde où était présent le président de TVN [Televisión Nacional de Chile], Carlos Mladinic. A en juger par les questions et les critiques qui lui ont été faites, je pense qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Le service public qui doit inspirer TVN est en crise. Il a même dit que la télévision publique est financée presque exclusivement par la publicité. C’est un non-sens si l’on garde présente à l’esprit la philosophie du service public. Comment le pluralisme pourrait-il fonctionner dans une logique commerciale ?

L’abandon de la responsabilité publique dans la politique des médias a été terrible. Pourtant, cette tendance qui existe dans de nombreux pays a amené la société civile organisée à exiger une politique de communication qui assure le pluralisme et la diversité. »

La gauche et les moyens de communication

Le thème de la presse et des communications ne semble pas avoir été réellement incorporé aux propositions programmatiques de la gauche. Il s’agit davantage d’intuitions que de conscience traduite en propositions.

« Je suis d’accord. Historiquement, c’est un point noir. Il a été difficile pour le mouvement progressiste de penser les médias autrement que d’une façon simplement instrumentale. Pendant très longtemps, c’est cette vision qui a prévalu. Par exemple, l’Unité populaire a intégré les médias dans un schéma d’agitation et de propagande, sans comprendre qu’ils étaient aussi des moyens de reproduction d’une globalité quotidienne.

Je pense que la prise de conscience de la part des forces du changement est lente, où que ce soit. Depuis la fin du siècle dernier - et les documents le prouvent - dans tous les forums mondiaux et régionaux, la communication et la culture occupent une place de plus en plus importante. Le Manifeste de Porto Alegre [3] montre que plusieurs aspects sont abordés, et pas seulement la concentration. On trouve quelque chose de comparable à l’UNESCO, à l’Union internationale des télécommunications, à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), etc. Malgré ces progrès, ceux qui incorporent ce thème à la réflexion politique sont bien sûr une minorité. Souvent ceux qui en prennent conscience ont déjà une pratique de la radio, de la presse, et ils se sont heurtés à de nouveaux dispositifs de pouvoir qui comportent aussi des éléments médiatiques, économiques et politiques. C’est très problématique, parce que d’un côté les citoyens prennent conscience de la force des médias, mais comme souvent on ne les oriente pas vers une réflexion de type pédagogique ou politique, ils finissent par se tourner vers le populisme ou alors vers la rébellion, parce qu’ils en ont assez. Aujourd’hui le grand problème pour les forces du changement est de tenter d’avancer vers la formation d’une culture de la critique des médias, afin de chercher des alternatives. Ce fut le sens de la proposition de créer des observatoires qui répondent à chaque réalité, et qui sont intégrés dans un réseau international.

D’un point de vue théorique, tous ces médias qui produisent de la subjectivité n’ont pas vraiment été pris au sérieux. Ils n’ont pas été compris comme les moyens de la production d’un élément essentiel - la subjectivité - pour la progression et le développement de la production matérielle ».

Le mythe libérateur

Dans certains milieux on maintient le mythe de la communication ou de la soi-disant société télématique, comme un instrument libérateur donnant davantage d’autonomie et de liberté aux personnes.

« Cette position fait partie d’un mythe très ancien. Pratiquement depuis le début de l’époque moderne - au XVIIIe siècle principalement - quand on a commencé à se représenter les voies de circulation des marchandises et des idées. Le mythe consistait en ce qu’il ne s’agissait pas seulement de réduire les distances mais également de resserrer les relations sociales.

Les positivistes et les saint-simoniens, au XIXe siècle, croyaient que les moyens de communication, qu’ils soient physiques ou spirituels, étaient des moyens de libération, des instruments de la démocratie, ce qui est vrai à plus d’un titre, puisque ces moyens augmentent les échanges. Ce mythe de la communication améliorant la démocratie, la décentralisation, s’est renforcé à partir des années 90 avec l’arrivée de l’Internet comme réseau d’accès public.

Mais tout dépend des contrôles et des contenus. Par exemple, quand les militaires brésiliens ont renversé João Goulart en 1964, ils ont considéré le réseau O’Globo - radio, télévision, presse écrite - comme un élément de communication synonyme d’intégration. Dans une réunion de l’Union internationale des communications à propos des autoroutes de l’information, le représentant nord-américain, Albert Gore, a soutenu que les autoroutes constitueraient une agora - dans le sens de la cité grecque -. Il a ajouté que cela se produira à condition que les systèmes de télécommunication soient dérégulés. L’idée de la société de l’information globale a été proclamée dans les années 90 dans un discours messianique. L’analyse critique a commencé rapidement. Le mythe lui-même s’est trouvé démystifié par la chute de la « nouvelle économie », des entreprises de l’information. Le mythe de l’agora au travers des autoroutes ou de l’Internet a été démenti par l’arrivée de cette partie cachée de la société de l’information qu’est la guerre électronique, et l’utilisation de techniques d’espionnage.

Depuis le début de ce siècle, le thème de la société de l’information est - de plus en plus - l’objet d’une vision critique, grâce au mouvement social et aux organisations syndicales. Au Sommet mondial de Genève, fin 2003, on a clairement constaté l’existence de points de vue différents. Les deux principaux sont ceux qui pensent en termes de transparence de l’administration de l’Internet pour en permettre l’accès à tous, et ceux qui soutiennent l’accaparement à titre privé des instruments de communication pour en tirer des bénéfices.

Le mythe de la communication qui automatiquement, d’elle-même, crée des « agoras », est constitutif de ce qu’on pourrait nommer l’idéologie de la communication. Dans le sens de la généralisation du point de vue particulier d’un groupe ou d’une classe sociale, menant à un projet global de ré-ordonnancement social. La généralisation du particulier vers l’universel, qui vaut pour tous, et qui est le côté classique de l’idéologie.

Et ceci est faux. Pour finir sur ce point, il ne faut pas confondre les critiques que nous faisons de ce que nous ne voulons pas, avec une critique de la technologie. Nous ne sommes pas technophobes. Ce qui est fondamental c’est la nécessité de s’approprier la technologie en partant d’une autre conception des relations sociales.

Pour résumer : je n’aime pas beaucoup le terme de société de l’information, parce qu’il permet de parler de la société sans en parler. C’est quelque chose de résolument instrumental. C’est pour cela que l’UNESCO refuse de parler de société de l’information et préfère parler de société du savoir. Et c’est là que nous revenons au thème de la grande inégalité dans l’accès au savoir, qui pose la même question que l’accès aux médias ».

La crise de la presse écrite

Passons à un autre point. Dans les pays industrialisés, les tendances au développement des médias électroniques et cybernétiques se font-elles au détriment de la presse écrite et de la radio ?

« Je crois que la presse écrite se développe, bien qu’elle soit actuellement en crise. Mais cette crise ne vient pas de la seule technologie, elle a également d’autres causes : quotidiens gratuits, contenus, orientations, etc. Il ne faut pas oublier que si la presse est en crise, c’est parce qu’elle est, disons, en décalage avec la société. Cela s’est vu en France pendant la campagne pour l’approbation ou le rejet de la Constitution européenne. L’alliance entre les élites politiques, médiatiques et économiques était en décalage avec la majeure partie de la population qui a voté « non ». Il y a eu, par exemple, de nombreuses lettres de lecteurs au Monde, qui résiliaient leur abonnement parce qu’ils se sentaient traités comme des imbéciles, leurs positions et leurs réflexions n’étant pas prises en compte. Ce fut un indice clair que le média n’était pas en phase avec la société. Le problème de la concentration aussi est fondamental, non seulement pour les progressistes mais aussi pour de nombreux journalistes qui travaillent dans la presse de l’establishment partout dans le monde. La concentration produit généralement la liquidation du capital intellectuel des journaux, comme c’est arrivé en France avec l’entrée des entreprises de construction et des trafiquants d’armes dans le capital des médias.

La crise de la presse indique aussi que le service public manque à sa mission quand il n’accomplit pas certaines tâches accomplies de plus en plus par d’autres médias. Si les médias communautaires, libres et indépendants comme on dit, acquièrent de plus en plus de légitimité, c’est parce que l’establishment ne remplit pas sa mission en matière d’éducation, de santé, etc. Il ne tient pas compte du fait qu’une grande partie de la population des pays industrialisés lit peu ou pas, alors que celle des pays pauvres est analphabète et ne possède pas les instruments pour se défendre ».

L’influence de la radio

« La radio continue à avoir une importance énorme, comme moyen de communication virtuellement instantané à bas coût qui parvient aussi bien aux personnes alphabétisées qu’aux analphabètes. L’Afrique est un continent où la radio a été mise au service du développement : les campagnes de santé, d’alphabétisation, d’identité par exemple. Il s’agit fondamentalement de radios publiques. Le grand problème de l’Internet actuellement en Afrique est que les gouvernements des pays occidentaux sont réticents à favoriser cet aspect. Quand elles décident de le faire, les institutions philanthropiques de type Microsoft, veulent en même temps contrôler l’expérience. Il y a toute une réflexion sur l’entrée en scène de nouveaux acteurs dans l’élaboration de modèles qui ne correspondent pas au développement propre aux Africains.

En Amérique latine aussi la radio est très importante. Encore plus dans les pays à fortes minorités indigènes. La Bolivie est le pays qui dispose du plus grand nombre de radios communautaires, ethniques et religieuses. Elles sont l’expression de mouvements indigènes qui débordent les gouvernements. Ceux-ci ne veulent pas « lâcher » des portions du spectre, comme au Mexique, où il a fallu attendre trente ans pour que le spectre s’ouvre aux radios indigènes. En Amérique latine, on n’a pas attendu l’Internet pour qu’il y ait des processus - encore lents - d’appropriation de technologies. Les chaînes de radios et de télévisions catholiques qui ne sont en rien conservatrices viennent de lancer une campagne contre la concentration des médias et pour le droit à la communication en Amérique latine ».


NOTES:

[1] www.observatoire-medias.info.

[2] La coalition politique de gauche de Salvador Allende au pouvoir de 1970 à 1973 (ndlr).

[3] Lire le texte complet de ce manifeste sur le site d’Attac France : www.france.attac.org/a3993 (ndlr).

Source : Punto Final (www.puntofinal.cl), édition 596, du 22 juillet au 4 août 2005.

Traduction : Marie-José Cloiseau, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).




Jeudi 29 Septembre 2005


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