Politique Nationale/Internationale

Le monde de l’islam dans le collimateur de l’Occident

Lutte ou dialogue des civilisations?


Les peuples ne peuvent-ils vraiment pas vivre en paix? Faut-il qu’ils se combattent toujours? Y a-t-il une lutte des civilisations? C’est en tout cas ce que prétend une thèse qui a d’ailleurs été abandonnée depuis longtemps, celle du «choc des civilisations» de Samuel P. Huntington. La question se pose de savoir pourquoi cette théorie contestée refait surface. Ne s’agirait-il pas de briser la résistance naturelle des peuples du monde chrétien à l’idée de la guerre qui se prépare contre le monde islamique? De nombreux arguments plaident en faveur de cette thèse


Dimanche 19 Février 2006

La théorie insoutenable de Huntington







A peine l’attaque des tours du World Trade Center avait-elle eu lieu que les responsables étaient désignés: Ben Laden et les combattants d’Al-Qaida. Une campagne médiatique de grande ampleur vise à susciter un esprit de vengeance dans le peuple américain et chez les alliés des Etats-Unis, tous frappés de stupeur. On parle de «terrorisme islamiste». Bush lance un appel à la «croisade» – on sait que les croisades médiévales conduisirent les chrétiens en Terre sainte pour y combattre le monde musulman – et on laisse entendre que tout musulman est potentiellement dangereux parce que c’est un fanatique religieux. On entraîne sans scrupules dans la guerre contre Al-Qaida le peuple afghan qui a déjà beaucoup souffert. On viole le droit international public, on massacre et torture des prisonniers. «Oubliez les droits de l’homme!» tel est le mot d’ordre en provenance de Washington.

Tandis que les seigneurs de la guerre de l’Alliance du Nord – pour la plupart de sinistres personnages – crient victoire et que les Américains soutenus par l’ONU prétendent travailler à la construction d’une nation pour les Afghans, les combats contre la guérilla talibane sont loin d’être terminés. Des milliers d’hommes sont morts sous les bombardements, des centaines de milliers ont fui le pays, nombreux sont ceux qui mourront encore dans des combats ou victimes des mines et infiniment plus nombreux ceux qui ne savent pas s’ils survivront, eux et leurs enfants, à l’hiver rigoureux et à la famine dans leur pays ravagé ou dans les montagnes voisines.

Comme le montrent Jean-Charles Brisand et Guillaume Dasquie dans un livre récemment paru, le gouvernement américain, jusqu’en août 2001, considérait les talibans comme une force stabilisatrice en Asie centrale qui permettrait d’y construire un pipeline destiné à transporter le pétrole des champs du Turkménistan, de l’Ouzbékistan et du Kazakhstan à l’océan Indien en traversant l’Afghanistan. Le CIA World Factbook indique lui-même que les troupes anticommunistes des moudjahidins – celles des talibans sont devenues les plus puissantes grâce au soutien secret du Pakistan et de l’Arabie saoudite – «ont été soutenues et entraînées par les USA, l’Arabie saoudite, le Pakistan, etc.».

Le célèbre géostratège américain Zbigniew Brzezinski indique dans son livre «Le grand échiquier – l’Amérique et le reste du monde» que la maîtrise du Caucase est un enjeu capital pour les Etats-Unis. Et il n’est pas le seul de cet avis: «Je ne peux pas me souvenir d’une époque où une région ait pris aussi rapidement une importance stratégique telle que celle de la mer Caspienne». Lorsque l’actuel vice-président des Etats-Unis Dick Cheney a prononcé ces paroles, il était encore le chef de Halliburton, la grande entreprise américaine qui avait établi le projet d’oléoduc traversant l’Afghanistan.

Cheney n’est d’ailleurs pas le seul représentant de l’industrie pétrolière au sein du gouvernement américain. Le grand-père du président Bush était déjà dans le pétrole, son fils George a gagné des millions grâce à l’entreprise Pennzoil lors du boom des années 50 et 60, et depuis 1978, George W. Bush s’est lancé dans le secteur en participant notamment à des contacts d’affaires avec l’élite d’Arabie saoudite. Ces contacts auraient conduit, par l’intermédiaire de l’ancien avocat de Bush et ancien Secrétaire d’Etat James Baker, jusqu’à la famille Ben Laden. La conseillère en matière de sécurité Condoleezza Rice vient de ce milieu. Elle occupait un poste de conseillère très bien payé chez Chevron.

Dans une interview accordée au Nouvel Observateur, Brzezinski a reconnu avec fierté avoir joué un rôle décisif dans les opérations secrètes en Afghanistan sous le gouvernement Jimmy Carter. Ce dernier savait que les opérations de la CIA constituaient pour les Russes une provocation à s’engager en Afghanistan. À la question de savoir s’il regrettait cela aujourd’hui, Brzezinski a répondu que non, que l’opération secrète était une excellente idée qui eut pour conséquence d’attirer les Russes dans le piège afghan. Le jour même où les Russes avaient franchi officiellement la frontière, il avait écrit au président Carter que les Etats-Unis avaient maintenant l’occasion d’offrir aux Russes leur guerre du Vietnam. Et effectivement, pendant près de 10 ans, Moscou a dû mener une guerre que le gouvernement ne pouvait pas soutenir, un conflit qui conduisit à la démoralisation et finit par provoquer l’effondrement de la puissance soviétique. Les «Etats voyous» auxquels le monde occidental devrait faire la guerre aujourd’hui ont été créés par les Américains eux-mêmes.

Bien que les voix qui s’élèvent pour s’opposer à la justification officielle de la guerre soient de plus en plus nombreuses, la machine de propagande en faveur de la guerre continue de tourner. Depuis des semaines, l’Irak se trouve dans le collimateur des Etats-Unis en tant que pays soutenant le terrorisme et responsables des attaques à l’anthrax. De plus en plus souvent, les musulmans sont présentés comme des extrémistes et des

terroristes potentiels. Les intellectuels va-t-en-guerre y contribuent. Dans une interview au Spiegel du 3 décembre intitulée «Krieg um Aufklärung», le philosophe français Bernard-Henri Lévy déclare que pour les musulmans, l’Amérique est le bouc émissaire. Ils souffrent de la décadence progressive que leur monde subit depuis des siècles. C’est une obsession. La grandeur perdue, le retour de l’obscurantisme, l’affront que représente le colonialisme, tout cela constitue une humiliation permanente. Israël et l’Amérique ne leur ont pratiquement rien fait mais ils servent à masquer leur incapacité à expliquer leur propre malheur et à reconnaître leur propre responsabilité.

Au vu des crimes colonialistes et impérialistes qui perdurent, ces déclarations sont une énormité. En dénigrant ainsi l’islam, B.-H. Lévy tente d’inciter tous les «braves gens» de l’occident à faire la guerre. «Sous sa forme fondamentaliste, l’islam est d’une certaine manière un troisième fascisme, le fascisme vert, après les fascismes brun et rouge. […] Il remet en cause la propagation de la philosophie des Lumières. Le combat durera longtemps et son issue est terriblement incertaine.»

Le 10 décembre, Vidiadhar Surajprasad Naiapaul, dernier prix Nobel de littérature, revient à la charge. À la question du Spiegel de savoir si l’islam ne peut pas coexister avec les autres religions, l’écrivain, qui vit en Grande-Bretagne, a répondu: «Pas s’il est au pouvoir, car un des éléments clés de l’islam est la guerre sainte. Les bons musulmans doivent continuellement la mener, ils doivent identifier leurs ennemis et les haïr.»

Le philosophe américain à la mode Richard Rorty embouche la même trompette. Il s’est vu attribuer le Prix Maître-Eckart le 3 décembre à Düsseldorf. C’est Jürgen Habermas qui a prononcé son éloge. Selon un critique, Rorty «préconise comme une panacée l’exportation des valeurs occidentales sous escorte militaire». Le philosophe a déclaré le 30 novembre à la «Frankfurter Rundschau»: «Si j’étais président des Etats-Unis, je jugerais probablement nécessaire le bombardement de l’Afghanistan».

Peter Scholl-Latour a évoqué très justement la campagne en 1999 déjà: «Nous sommes confrontés à la tendance typiquement américaine au manichéisme, à une propagande débridée qui tente de présenter les propagateurs d’une foi islamique stricte comme des terroristes potentiels.» (Welt am Sonntag du 19/12/1999). Ce sont avant tout les médias américains qui martèlent cette propagande 24 heures sur 24 dans les esprits des citoyens.
Le scénario-catastrophe de Huntington

La réanimation de la thèse huntingtonienne du «choc des civilisations» – «scénario-catastrophe», selon Scholl-Latour – constitue un élément fondamental de cette campagne. Tim Hames, un des hommes politiques les plus en vue du Parti républicain et très proche du gouvernement Bush, a déclaré, au lendemain des attentats terroristes de New York et de Washington, que le «choc des civilisations» dominait actuellement la politique américaine (Times du 12/9/2001).

Cependant, il ne s’agit pas seulement de propagande: il existe déjà des projets précis. Des gens influents de l’entourage du vice-ministre de la défense Paul Wolfowitz veulent étendre la guerre à l’Irak et à trente autres pays musulmans: on a déjà désigné nommément la Somalie, le Soudan, la Malaisie, dont la population est à majorité musulmane. Ces pays sont certes très différents quant à leurs attitudes politiques, leurs pratiques religieuses et leurs structures sociales, mais ils ont en commun de revêtir pour les Etats-Unis une grande importance stratégique en raison de leurs ressources en matières premières. Une déclaration de James Woolsey, patron de la CIA sous Clinton, est très significative: «La première chose à faire est de convaincre le monde que l’Irak est impliqué dans des attentats terroristes dirigés contre nous, cela indépendamment du 11 septembre.» («The New York Times» du 12/10/2001)

A la lecture de telles déclarations, on se demande lesquels des prochains attentats «terroristes» la CIA va attribuer à l’Irak. Peut-être une attaque à l’anthrax dans un métro allemand ou à Londres? Un attentat contre le Vatican s’y prêterait également: le Spiegel a déjà annoncé une telle menace pour Noël. On se souvient encore des photos truquées par la CIA qui montraient, lors de la guerre du Golfe, des Irakiens s’attaquant à d’innocents nourrissons.
Une thèse scientifiquement indéfendable

Le scénario huntingtonien du «choc des civilisations» a construit une légende de la légitime défense pour l’«unique puissance mondiale» et ses vassaux: il s’agit de faire admettre comme évidente la nécessité de la guerre. Huntington prétend que la plupart des guerres sont menées parce que les civilisations sont en lutte permanente les unes avec les autres, cette lutte restant par moments latente, comme une «guerre froide». Il estime que sans vrais ennemis, il n’y a pas de vrais amis: si nous ne pouvions pas haïr ce que nous ne sommes pas, nous ne pourrions pas aimer ce que nous sommes. Cela veut dire que les pays et les individus ne peuvent développer une identité positive qu’en détestant les autres peuples. Cela revient à balayer d’une seule phrase la philosophie des Lumières, la démocratie, le droit international et l’idée de coexistence pacifique et d’échanges entre les cultures. Huntington fait fi de toutes les découvertes scientifiques de l’anthropologie, de la psychologie moderne du développement, de la psychosociologie avec autant d’arrogance que des données fondamentales du droit naturel, si importantes pour notre civilisation. Harald Müller, professeur, spécialiste des relations internationales, dans sa réfutation exhaustive de la thèse de Huntington, en a montré le caractère totalement indéfendable.

Huntington passe sous silence le fait que l’histoire des guerres montre qu’en règle générale, ce ne sont pas des incompatibilités d’ordre culturel ou religieux entre les peuples qui sont à l’origine des conflits mais des intérêts hégémoniques. Contrairement à une idée très répandue, le monde islamique n’est pas plus terroriste ou belliqueux que le reste du monde. Scholl-Latour expliquait en 1999 que «les attentats terroristes d’extrémistes musulmans en Europe et aux USA sont restés fort rares». «Lorsqu’ils se produisent vraiment, c’est sous le signe de la fatale rivalité israélo-arabe pour la possession de la Terre sainte […] ou bien ils sont dirigés contre la complicité de l’occident avec les systèmes de pouvoir de leurs propres pays, ces dictatures militaires, ces cliques dynastiques ou ces despotes qui tiennent à leur merci d’une manière plus ou moins répressive les peuples du «Dar-ul-Islam». (Welt am Sonntag du 19/12/1999)
L’Occident contre le reste du monde

Huntington présente une conception du monde selon laquelle le «reste du monde» serait contre l’Occident: «Au niveau régional, les lignes de partage les plus violentes opposent l’islam et ses voisins orthodoxes, hindous, africains et chrétiens d’Occident. Au niveau planétaire, c’est la division prépondérante entre l’Occident et le reste du monde qui prédomine, les affrontements les plus intenses ayant lieu entre les musulmans et les sociétés asiatiques d’un côté, et l’Occident de l’autre.»

Manifestement, il essaie de nous suggérer, à nous autres occidentaux, que nous devons nous dresser contre la suprématie de cultures étrangères. Harald Müller a bien décrit la propagande de Huntington. Elle se caractérise, selon lui, par un constant «we against them», par le fait qu’elle éveille la peur du lecteur avec des expressions – que l’histoire de la propagande nous a appris à connaître – comme «péril jaune», «explosion démographique», «menace islamiste», «primauté de l’Occident en danger», «ressentiments qui s’expriment à travers le fondamentalisme». Müller met en garde contre l’erreur consistant à fonder sa pensée et son action sur la théorie de Huntington: «Le monde possède tout un répertoire de théories fondées sur l’opposition ‹nous/eux› – chez Huntington ‹l’Occident contre le reste du monde›: le fondamentalisme, le darwinisme social, le marxisme-léninisme, le réalisme etc. Elles sacrifient toutes la vérité à l’économie et sont simplistes, voire fausses. Elles commencent par des préceptes compréhensibles par tous et finissent dans la course aux armements, la guerre et les massacres.»

Huntington passe totalement sous silence le fait que les guerres soient déclenchées par un petit nombre d’individus qui, pour réaliser leurs objectifs géostratégiques ou hégémoniques, dressent les peuples les uns contre les autres. Comme de nombreux démagogues avant lui, il instrumentalise des différences d’ordre religieux ou philosophique entre les peuples pour servir ses objectifs.
Huntington et Brzezinski, même combat

Si l’on étudie le contexte dans lequel baigne Huntington, on y rencontre un de ses plus importants amis politiques, le grand stratège américain Zbigniew Brzezinski, auteur du «Grand échiquier». Il est connu pour être l’instigateur de la stratégie de suprématie qui détermine la politique étrangère américaine. C’est en Eurasie que la lutte pour la suprématie mondiale doit avoir lieu. Pour cela, il faut avoir accès à des pays d’importance géostratégique comme l’Ukraine, la Turquie, l’Iran et les pays du Caucase. Aussi bien l’élargissement à l’Est de l’UE que celui de l’OTAN sont au service de cette stratégie. A lire Huntington, on a souvent l’impression de lire Brzezinski. Huntington écrit, par exemple, que le maintien de la suprématie des USA est aussi important pour le monde entier que pour les Etats-Unis. Le monde a toujours besoin d’une puissance hégémonique et les USA sont les seuls qui puissent jouer ce rôle, lequel est nécessaire aux intérêts de l’Amérique. Sa suprématie est essentielle au plan économique: «Actuellement, elle est disputée par le Japon et le sera probablement à l’avenir par l’Europe.»

Huntington et Brzezinski ont le même projet politique: la domination du monde par une seule puissance, celle à laquelle ils appartiennent. Ce n’est pas un hasard si Brzezinski porte aux nues le «Choc des civilisations» de Huntington: «Travail fondamental qui va révolutionner notre manière de voir la politique étrangère». Ailleurs, il définit Huntington comme un «Machiavel démocrate».

D’ailleurs nos deux compères ne poursuivent pas seulement le même objectif, ils le font ensemble.

Ils se sont connus en 1959. Entre 1960 et 1962, ils ont écrit ensemble le livre «Political Power: USA/USSR». En 1961 et 1962, ils ont conduit ensemble, à l’Université Columbia, des séminaires sur les politiques comparées des USA et de l’URSS qu’ils ont ensuite répétés dans différents pays. Ils ont été ensemble experts à l’American National Council of Security de Jimmy Carter. Ils ont participé ensemble à plusieurs sociétés et commissions politiquement influentes dans lesquelles ils ont parfois occupé des positions importantes. Tous les deux sont par exemple membres du Council on Foreign Relations (CFR) et de la Commission trilatérale. Ce ne sont pas là d’innocentes associations altruistes mais des cercles privés qui déterminent la politique mondiale selon leur bon plaisir, sans aucune légitimité démocratique.
Le Council on Foreign Relations: centre de décisions des Etats-Unis

Carroll Quigley, membre du CFR, observe, dans son livre Tragedy and Hope, que le CFR est une organisation pour laquelle il faudrait «abolir les frontières nationales et créer un ordre du monde unique». Or, aussi bien Huntington que Brzezinski poursuivent cet objectif.

Le fondateur du CFR était Edward Mandell House, premier conseiller de Woodrow Wilson. Marxiste, il voulait manipuler les deux grands partis américains pour faire des Etats-Unis un pays communiste. Depuis sa fondation en 1923, le CFR exerce une influence considérable sur la politique américaine, en particulier la politique étrangère et de sécurité. Il fait en sorte que dans chaque gouvernement, les quatre postes clés – affaires étrangères, défense, finances et sécurité soient si possible occupés par des membres du CFR. Jusqu’à la fin du deuxième mandat de Ronald Reagan, à peu près la moitié des membres du CFR ont occupé à un moment ou à un autre des postes gouvernementaux ou ont été appelés comme conseillers. La politique officielle du gouvernement américain en matière de défense et de relations internationales a régulièrement correspondu aux conceptions du CFR. Ses membres sont également présents dans les médias: NBC, ABC, CBS, «New York Times», «Washington Post».

On estime souvent que le CFR, la Commission trilatérale et le groupe Bilderberg constituent à eux trois les cercles occultes qui déterminent la politique des Etats-Unis. Parmi les membres du CFR, on trouve Robert et Edward Kennedy, Henry Kissinger, Nelson Rockefeller, David Rockefeller, Madeleine Albright, de même que plusieurs présidents: Eisenhower, John F. Kennedy, Nixon, Carter, Reagan, Clinton, George Bush. Les grandes banques et l’industrie ont naturellement aussi leurs représentants au CFR.
Pour un gouvernement mondial

La Commission trilatérale a été fondée en 1972 par huit membres du CFR, dont David Rockefeller et Zbigniew Brzezinski, dans le but de souder les personnages puissants des USA, de l’Europe occidentale et du Japon. Selon ses dires, Brzezinski a fait en sorte que cette Commission comprenne des membres de l’OMC (Organisation mondiale du commerce), de l’ALENA (Accord de libre-échange américain) et de l’AMI (Accord multilatéral sur l’investissement). Loin de toute influence démocratique, la Commission prend des décisions importantes, souvent en secret. La fondation de la Trilatérale est due à l’initiative de David Rockefeller qui s’est inspiré du livre de Brzezinski «Between Two Ages». Jusqu’à sa désignation comme conseiller de Jimmy Carter en matière de sécurité nationale, Brzezinski était directeur de la Commission. Il fit entrer son collègue et ami Samuel Huntington dans son équipe de conseillers.

Brzezinski connaissait bien Huntington non seulement en tant que coauteur et collègue mais également parce qu’il avait rédigé pour la Commission un rapport sur la «crise de la démocratie» dans lequel il prônait la quasi-élimination de la démocratie. Aux dires de membres de la Trilatérale, Rockefeller était d’avis que «si les superpuissances industrielles que sont le Japon, les Etats-Unis et l’Europe occidentale formaient une sorte de cartel, elles pourraient diviser le monde en sphères d’influence économiques et étouffer ainsi dans l’œuf toute concurrence des prix».

L’objectif de la Trilatérale consiste dans l’association permanente de groupements dominants des Etats-Unis, d’Europe occidentale et du Japon dans le but d’influencer l’opinion publique et les décisions gouvernementales de telle manière que les peuples, les gouvernements et l’économie de tous les pays servent les intérêts des banques et des entreprises multinationales. Pour y parvenir, il faut asservir les masses et réprimer la démocratie ainsi que toute opposition grâce au contrôle et à la surveillance. Le but final est de globaliser l’économie, le gouvernement, la monnaie et la religion.

Barry Goldwater, ancien membre de la Trilatérale a écrit: «Ce que la Trilatérale recherche véritablement est la création d’une puissance économique mondiale qui soit au-dessus des gouvernements des Etats-nations. Créatrice et gestionnaire du système, elle dominera le monde.[…] À mon avis, la Commission trilatérale est une habile tentative concertée de contrôler et de réunir les quatre centres du pouvoir: la politique, la finance, la culture et la religion. […] Elle doit être un instrument permettant de renforcer la puissance commerciale et financière au plan mondial en contrôlant le gouvernement des Etats-Unis.» Tout comme Brzezinski dans son livre Between Two Ages, la Trilatérale demande que les pays communistes les plus avancés deviennent des partenaires de l’alliance qui conduira au gouvernement mondial.
Rejet de participation démocratique des citoyens

Dans son rapport de 1975 rédigé entre autres par Huntington et intitulé Crise de la démocratie, la Commission Trilatérale explicite ses objectifs de manière très précise. Elle se dit alarmée de la «remise en question de l’autorité des institutions politiques, sociales et économiques bien installées, de la participation publique croissante à ces institutions et de leur contrôle, de même que des réactions contre la concentration des pouvoirs parlementaires et gouvernementaux aux plan national et communal». Cela veut dire, selon Noam Chomsy, que la Trilatérale déplore un «excès de démocratie» et veut revenir au bon vieux temps où «Truman pouvait gouverner le pays en collaboration avec un groupe relativement restreint d’avocats et de banquiers de Wall Street» dont Huntington se montre nostalgique. Le rapport déplore l’augmentation de la participation des citoyens aux affaires publiques parce que le gouvernement, «faute d’une crise de nature sismique (sic) […] a peu de possibilités d’imposer au peuple les sacrifices qui seraient peut-être nécessaires pour maîtriser les problèmes posés par la politique étrangère et de défense».

Que fait-on lorsqu’une telle crise, dont on a besoin pour museler les citoyens, ne se produit pas? On peut éventuellement la provoquer. En tout cas, l’attaque des tours du World Trade Center du 11 septembre semble être venue à point nommé: elle a permis d’introduire par la suite dans plusieurs pays, au nom de la lutte contre le terrorisme, des lois tout à fait dignes d’Etats totalitaires.

Huntington et les autres rédacteurs du rapport prétendent que «la démocratie n’est qu’une manière parmi d’autres de constituer le pouvoir et qu’elle n’est pas forcément applicable dans le monde entier. Dans de nombreuses situations, les connaissances spécialisées, l’âge, et l’expérience devraient primer sur les principes démocratiques. […] Le nombre des situations où les procédures démocratiques s’avèrent les plus appropriées est – en fait – limité.»

Pour réaliser leurs projets, les membres de la Trilatérale doivent, selon Garry Allen, trouver un moyen «de nous amener à abandonner volontairement nos libertés au nom de telle ou telle menace ou crise commune. Les fondations, les institutions culturelles et les instituts de recherches soutenus par des membres de la Commission trilatérale et le CFR se montrent complaisants en finançant des «études» qui sont à leur tour utilisées pour justifier leurs excès. Les justifications sont diverses mais visent toujours les libertés individuelles, nos libertés.» La question se pose de savoir si le «choc des civilisations» de Huntington n’est pas une de ces «études». En tout cas, elle sert parfaitement les objectifs de la Commission trilatérale, la propre commission de Huntington.

Le rapport sur la crise de la démocratie fait d’intéressantes propositions: économie planifiée centralisée, limitation de la liberté de la presse dans certaines «circonstances spéciales» (qui ne sont pas précisées), retenue à la source de certaines informations par les gouvernements, réintroduction du délit de calomnie, conseils de la presse qui imposeraient des «critères de professionnalisme» ou bien réglementation de cette question par le gouvernement.
La guerre détermine la politique

Huntington n’est pas seulement membre de la Trilatérale et du CFR mais également directeur de l’Olin Institute of Strategic Studies de l’Université Harvard. Cet institut est financé par la Fondation Olin qui a été instituée par l’industriel de l’armement John M. Olin. Il a fait fortune pendant les deux guerres mondiales en fabriquant armes et munitions. Aujourd’hui encore le groupe Olin est dans le secteur de l’armement. Huntington publie lui-même également des textes sous l’égide de l’Institut Olin. Dans le cadre du «Project on U.S. Cold-War Civil-Military Relations», un article a paru qui suggère un rôle révolutionnaire pour l’armée. La conception américaine traditionnelle de la politique partait de l’idée que la politique était faite par des civils, politique qui pouvait éventuellement être mise en œuvre par l’armée. La nouveauté révolutionnaire consiste dans l’abolition de la primauté de la politique. Cela veut dire que c’est l’armée qui fait la politique.
Non à une guerre de l’Occident contre le reste du monde!

Cela rappelle beaucoup la stratégie trotskiste consistant à provoquer la révolution mondiale – on peut aussi dire: la domination mondiale – par le moyen de la guerre. Et c’est justement ce qui se passe aujourd’hui alors que nous croyons vivre ici dans une paix relative. On veut que nous approuvions la guerre, on cherche à vaincre nos résistances en nous faisant croire, comme Huntington, que d’autres peuples ne songent qu’à nous dominer et à nous terroriser. Ne succombons pas à cette propagande cousue de fil blanc. Huntington voudrait, avec quelques autres, une domination sur le monde entier, sur tous les peuples. Il faut s’y opposer. Ne participons pas à la croisade contre les mondes islamique ou confucéen.




par Nadia Weiss


Bibliographie

Allen, Garry in: Rees, John: An Interview with Garry Allen. The Review of the News, 27.2.1980

Brzezinski, Zbigniew: Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde, Coll. Pluriel, Paris, Hachette littératures, 2000

Brzezinski, Zbigniew, Huntington, Samuel P.: Political Power. USA/USSR, Harmondsworth, Penguin Books, 1977

Caceli, Damien: The United States of Oil. Centre for Research on Globalisation (CRG), November 21, 2001

Chomsky, Noam: Abstimmungsmuster und Stimmenthaltung. (http://www.talknet.de/~helmut_fiedler/chomsky-wahl.html)

Crozier, Huntington, Watanuki: The Crisis of Democracy. Report on the Government of Democracies to the Trilateral Commision. New York 1975

Gregor, William J.: Toward a Revolution in Civil-Military Affairs. Understanding the United States Military in the Post Cold War World. Harvard University, John M. Olin Institute for Strategic Studies, 1996

Huntington, Samuel P.: The Lonely Superpower. Foreign Affairs (vol. 78, number 2) März/April 1999

Huntington, Samuel P.: Le choc des civilisations, Paris, Ed. Odile Jacob, 1997

Huntington, Samuel P.: The Third Wave. Democratization in the Late Twentieth Century. «University of Oklahoma Press» 1993

Huntington, Samuel P. and Harrison Lawrence: Culture Matters. How Values Shape Human Progress. New York 2000

Müller, Peter: Das Zusammenleben der Kulturen. Ein Gegenentwurf zu Huntington. Frankfurt am Main 1998

Sciolino, Elaine and Tyler, Patrick E.: A Nation Challenged: Saddam; Some Pentagon Officials and Advisers Seek to Oust Iraq’s Leader in War’s Next Phase. The New York Times 12. Oktober 2001


source


Dimanche 19 Février 2006

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