Propagande médiatique, politique, idéologique

Le matin où Stéphane Paoli a prêté son « « sept neuf » au journal Le Monde


Quel média, pendant deux heures, construirait son temps d’antenne comme faire valoir un non événement tel que la parution d’une nouvelle formule d’un grand quotidien national ? Un média de service public, bien sûr.

Stéphane Paoli, lundi 7 novembre 2005, a délocalisé son « 7/9 » (France Inter) dans les murs du journal Le Monde qui lançait sa nouvelle formule. Dans son édition datée du 5 novembre, en page 8, Le Monde annonçait l’événement par bandeau publicitaire d’un quart de page, avec logos du Monde et de France Inter : « Retrouvez sur France Inter le 7/9 animé par Stéphane Paoli en direct de la rédaction du Monde Lundi 7 novembre 2005. L’avenir de la presse écrite, ses enjeux et ses défis ».


Mardi 10 Janvier 2006




En direct de l’événement

Stéphane Paoli inaugure ainsi une version service public (c’est-à-dire gratuite) de l’animation promotionnelle. Qu’on en juge. D’abord, la formule « édition spéciale en direct du Monde » maintes fois répétée, signale une « actualité d’importance majeure... alors que seuls des évènements comme les présidentielles américaines ou les élections Allemandes conduisent d’habitude le « 7/9 » à quitter la Maison de la radio). Ensuite, en deux heures d’antenne, les auditeurs ont eu droit à six interviews déférentes et complaisantes de journalistes ou de responsables liés au journal (Eric Fottorino, Gérard Courtois, Bruno Patino, Pascal Sceau, Pierre Barthélemy, et l’inévitable Jean Marie Colombani), avec, en prime, une revue de presse largement consacrée au journal Le Monde...

Ce jour là, à partir de 8h20, la confusion des rôles est totale : Jean Marie Colombani, directeur du Monde, accapare l’antenne lorsque Stéphane Paoli reçoit Jean François Copé à « Question directe ». Durant ces 14 minutes qui précèdent la revue de presse, Jean François Copé, invité de l’émission, s’exprime pendant 7 minutes 40, Jean Marie Colombani parvient malgré tout à occuper 5 minutes du temps d’antenne, Stéphane Paoli récupère les miettes.... Paoli, depuis 7h., a beaucoup servi la soupe au Monde. Il s’efface devant le directeur du journal, qui fait le boulot à sa place en contredisant Jean-François Copé, et celui-ci se justifie face à de Jean-Marie Colombani : ce n’est plus France Inter c’est radio Le Monde. La revue de presse est ensuite largement consacrée à un numéro du Monde qui n’est pas bouclé et dont on ignore les titres... Fabrice Drouelle montre ainsi qu’il peut faire sa revue de presse sans vraiment lire un quotidien.

Croyez-vous que Le Monde consacrerait plus de 3000 signes à une nouvelle formule du « 7/9 » ou à Stéphane Paoli ? Entre 7h et 8h45, sur un temps d’antenne paolienne de 55 minutes (une fois déduit la durée des journaux de 7h, 7h30 et 8h, les chroniques de Pierre Lemarc et Bernard Guetta, ainsi que la revue de presse), notre présentateur-animateur prononce le nom du journal 26 fois (à titre de comparaison il ne prononce le nom de la radio, France Inter, que 9 fois) et vante le produit et ses produits dérivés (lemonde.fr, un essai écrit par un collaborateur du Monde et directeur de Télérama, sous-produit du groupe Le Monde). Ses invités ne lui en demandaient sans doute pas tant, ils ont pu à loisir faire leur promo avec le soutien actif des journalistes de l’antenne de France Inter, la seule difficulté étant de créer un semblant de débat autour de la nouvelle formule du journal et de la thématique-alibi (internet et la presse) pour couvrir ce coup de pub.

Déférence et complaisance

Déférence. Déférence de Stéphane Paoli envers le quotidien autoproclamé « de référence » :
- « Alors décidemment je ne peux pas quitter Gérard Courtois des yeux, parce que ce qui fait la beauté, probablement aussi la grandeur de ce métier, c’est la démarche éditoriale, c’est la réflexion, c’est le choix, c’est donc la construction comme vous l’avez faite, la construction d’une une, celle du Monde tout à l’heure » ;
- « Et comment un grand quotidien de presse écrite arrive-t-il aujourd’hui, comment dire les choses, au fond, à traiter l’information en réseau, pas à singer internet bien entendu, mais à connecter entre eux des éléments d’information qui apparemment n’ont pas de lien et qui pourtant en ont un ? Ça est-ce que la nouvelle formule va le montrer plus ? »

Complaisance. Paoli n’interroge pas Jean Marie Colombani comme il interrogerait un syndicaliste des la CGT. D’ailleurs il n’interroge pas Jean-Marie Colombani : il le lance et le relance. Jean-Marie Colombani est sollicité comme un expert des questions d’actualité et des problèmes de société : « Juste euh Jean-Marie Colombani, après ce que vient de nous faire savoir Bernard Guetta sur la façon dont les grands quotidiens internationaux réagissent à ce qui se passe en France, votre évaluation personnelle, je veux dire celle du Monde, de la gravité de la situation en France. »

Quelques exemples du niveau d’impertinence des interrogations paoliennes :
- « Mais alors est-il possible encore une fois, compte tenu d’une actualité qui se, euh, réactualise minute par minute, de, de, de trouver un titre facilement, euh, avez-vous déjà calé celui de la une du Monde de cette après midi ou pas encore ? » ;
- « Gérard Courtois vous êtes en train, avez-vous le sentiment ici au Monde d’être en train d’inventer une nouvelle forme du journalisme, d’inventer parce que nous avons tous la nécessité d’ailleurs de l’inventer, mais de l’inventer singulièrement ici au Monde et peut-être en début d’après midi tout à l’heure ? Sous quelle forme d’ailleurs ? » ;
- « France Inter il est huit heure moins dix. La rédaction du Monde où nous nous trouvons est au travail, il y a plus un siège de libre, les hommes les femmes sont à leurs bureau en train de travailler et d’écrire et Eric Fottorino tout le monde écrit encore à cette heure si ou c’est déjà prat... Euh oui alors vous êtes le directeur délégué de la rédaction du Monde, est-ce que tout le monde a fini, est ce qu’on est en, ce que vous appelez le bouclage, c’est maintenant le bouclage ? »

Finesse et complexité

S’il arrive que les interviewés aient du mal à répondre, c’est parce que la complexité des questions... tient entièrement dans leur formulation :
- « Est-ce que c’est un aggiornamento difficile, Gérard Courtois, dans une rédaction, que tout à coup s’interroger à ce point sur les enjeux du métier, sur la forme qu’il prend, sur les outils qu’il utilise, comment les choses se sont-elles passées chez vous ? » ;
- « Alors ça c’est une question très importante, parce qu’il s’agit derrière du pacte républicain, on entendait des témoignages très intéressants et assez, euh, édifiants ce matin, on a l’impression que des groupe mafieux au fond, par délégation expriment le sentiment refoulé de tous les autres et que par leurs violences et leur agressivité au fond ils expriment le mal être de tous les autres. Qu’est-ce que l’Etat républicain, et je dis bien l’Etat républicain, au-delà des clivages, de la droite, de la gauche, mais le pacte républicain, qu’est-ce qu’il peut opposer à ça ? »

Sans doute est-ce la présence de Jean-Marie Colombani qui conduit Stéphane Paoli à essayer de rivaliser en esprit de finesse avec son interlocuteur. Extrait :

« Mais c’est une révolution de société, moi ce qui m’a frappé dans ce que vous disiez tout à l’heure Jean François Copé, vous avez fait allusion aux jeux vidéos à la façon dont les jeunes qui sont aussi dans la rue, là les petits de 14 ans, garçons et filles d’ailleurs hein, qui manifestent, ceux là même sont confrontés à une nouvelle géométrie de la société dans laquelle nous sommes, où le réel, le virtuel, le visible, le tangible cohabitent avec quelque chose qui est non palpable euh, et peut-être à l’intérieur duquel il est difficile de s’inscrire aujourd’hui ? »

Finalement, on est informé du souci d’approfondissement... par le nombre de fois où Stéphane Paoli utilise l’expression « au fond » (11 fois en 24 questions) et par la multiplication des questions apparentes qui sont en réalité des affirmations.

Silence et allusions

Des non questions pour un non événement ; et surtout rien sur l’emprise des actionnaires (et par exemple l’entrée au capital d’actionnaires italiens liés à Berlusconi), rien sur le départ d’Edwy Plenel, sur la prise de contrôle de Télérama, la baisse des ventes, le niveau d’endettement du groupe. Ces questions là ne sont pas assez générales.

C’est finalement Le Monde lui-même qui s’autorise quelques allusions totalement sibyllines en réponse aux questions qu’on ne lui a pas posées et aux sujets qui n’ont pas été abordés :
- Eric Fottorino : « C’est assez émouvant pour nous parce que, euh nous sommes vraiment au cœur de l’affaire, au cœur de la preuve qu’on doit apporter à nos lecteurs y compris à ceux qui nous ont quittés depuis deux ans, trois ans, qui ont été très critiques envers nous, de leur dire on vous a écoutés, on vous a entendus, venez cette après midi on fait un journal différent, un journal qui justement cherche à comprendre » ;
- Jean Marie Colombani : « Je crois qu’on est dans une révolution complète, brutale, radicale de tout l’univers de l’information, c’est une révolution économique parce que les modèles économiques anciens sont aujourd’hui obsolètes, ils faut en trouver un nouveau et puis chemin faisant il faut pouvoir financer cette transition ».

Comment financer un quotidien ? Voilà une question qui a son importance. Merci à M. Colombani de l’avoir évoquée. Il pouvait y avoir des questions, nous aurions aimé des réponses, on a au moins bénéficié d’une allusion.

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Alors on s’interroge : parler d’une nouvelle formule qui n’est pas encore parue, ce ne serait pas faire de la pub ? Patrice Drouelle citant longuement les aspects positifs d’articles de confrères consacrés à l’incontournable nouvelle formule, n’est-ce pas une conception un peu étrange de la revue de presse ? Qui a eu l’idée de ce « ménage » ? Une matinée de promo radiophonique faisait-elle partie du plan média du Monde ? Comment la publicité conjointe France Inter / Le Monde, dans l’édition du Monde du 5/11, s’est-elle négociée ? Y a-t-il une synergie à entretenir entre Le Monde et France Inter parce que ces deux média toucheraient à peu près le même public ? Mais il est aussi possible que pour Stéphane Paoli, la nouvelle formule du Monde était un fait marquant d’actualité. Mais alors il eut fallu traiter ce fait comme tel, sans complaisance.

Bilan : Le Monde a payé sa campagne de pub par voie d’affiches mais n’a pas payé sa campagne radio, Le Monde peut remercier France Inter.

Christophe Trombert



acrimed


Mardi 10 Janvier 2006

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