Politique Nationale/Internationale

Le libéralisme, maladie du monde arabe


Les régimes néolibéraux soutenus par les intellectuels libéraux ont démantelé la démocratie politique, propagé la corruption et annulé tous les acquis économiques antérieurs


Joseph Massad
Mercredi 13 Novembre 2019

Des manifestants scandent des slogans pendant une manifestation contre le gouvernement dans le centre de Beyrouth, au Liban, le 22 octobre (Reuters)
Des manifestants scandent des slogans pendant une manifestation contre le gouvernement dans le centre de Beyrouth, au Liban, le 22 octobre (Reuters)
Les principales luttes dans le monde arabe d’aujourd’hui – au Liban, en Irak, en Jordanie, en Égypte, en Algérie, en Tunisie, au Soudan, au Maroc et ailleurs – sont des luttes contre l’économie néolibérale et contre la pauvreté et la répression qu’elle a engendrées.

Ce sont des luttes pour la démocratie économique et contre la dictature économique, pour affranchir les peuples et les libérer de la pauvreté. Cela n’augure pas du meilleur pour les élites politiques, économiques et intellectuelles qui ont soutenu ce système et en ont bénéficié aux dépens de la majorité des peuples arabes.

Comment en est-on arrivé à cette situation désespérée dans le monde arabe, en particulier alors qu’entre les années 1950 et 1970, tous les principaux indicateurs économiques montraient des progrès considérables qui se sont depuis évaporés ?
Indépendance économique

Alors que cette période initiale était dominée par les idéaux progressistes et les politiques de libération nationale, le discours dominant aujourd’hui est le libéralisme. Libération et libéralisme découlent tous deux du mot « liberté », mais dans le monde arabe colonial et postcolonial comme ailleurs, ces termes ont des histoires, des objectifs et des succès différents.

Entre la période qui a suivi l’indépendance – des années 1940 au milieu et à la fin des années 1970 – et la période comprise entre les années 1980 et aujourd’hui, leurs effets intellectuels, culturels, politiques et économiques n’ont pas été les mêmes.

La première période a été façonnée par les idéaux de la libération nationale, qui dominaient les mouvements politiques populaires et les courants intellectuels des élites, tandis que les idéaux du libéralisme façonnent la seconde période et dominent les domaines de la production intellectuelle par l’élite et de l’activisme politique.

Des années 1950 aux années 1970, des intellectuels et mouvements politiques arabes ont soutenu le projet de libération du colonialisme et d’obtention de l’indépendance non seulement politique, mais également économique.

Le vocabulaire de la libération nationale est devenu le cri de ralliement des régimes de la récente décolonisation, menés par l’ancien président égyptien Gamal Abdel Nasser, mais englobant à la fois la Syrie et l’Irak et submergeant même les régimes conservateurs en Tunisie et en Jordanie, ainsi que les mouvements anticoloniaux allant de l’Algérie de Palestine à Oman et le reste de la région du Golfe.

La démocratie économique, considérée comme une redistribution partielle de la richesse et un développement impulsé par l’État visant à réduire l’écart de revenu et à mettre fin à la pauvreté, était l’objectif primordial pendant cette période.

Progressivement après la guerre de 1967, et de plus en plus vers le milieu ou la fin des années 1970, les principes de la libération nationale ont été délégitimés en faveur d’un nouveau vocabulaire caractérisé par le libéralisme, par lequel les libéraux ont fini par décrire la libération nationale comme une oppression, suggérant que tout ce qu’elle avait amené était la dictature politique, ainsi que des catastrophes économiques et militaires.
Liberté individuelle

Le libéralisme, en revanche, a promis d’apporter la liberté personnelle, la paix régionale et la prospérité individuelle, ainsi que la démocratie politique, par le biais d’élections « libres ».

Lorsque cette phase du libéralisme arabe a émergé avec l’apparition de l’économie néolibérale, les libéraux arabes des années 1970, comme les libéraux d’ailleurs, ont rejeté la démocratie économique comme étant contraire à la « libération » d’opportunités d’enrichissement personnel, même si certains ont critiqué les excès de l’économie néolibérale et cherché à atténuer leurs effets.

Si le projet de libération nationale reposait sur la notion de démocratie politique populaire et plébiscitaire, compagne de la démocratie économique, le libéralisme insiste désormais sur une démocratie électorale « représentative » garantissant la dictature économique, dans la mesure où le marché serait capable de dicter la politique économique et non le peuple ou les institutions de l’État qui le représentent.

Les objectifs politiques de la libération nationale n’étaient pas propres au monde arabe. De nombreux pays en voie de décolonisation en Asie et en Afrique des années 1950 à la fin des années 1970 les partageaient.

L’adoption des valeurs du libéralisme occidental, qui a commencé à dominer le monde arabe à partir de la fin des années 1970, n’est pas un phénomène isolé, mais un phénomène commun à toutes les régions d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, sans parler de l’Europe de l’Est, après 1990.

L’avènement de la libération nationale et du socialisme dans le monde arabe a coïncidé avec la convocation de la conférence afro-asiatique de Bandung au milieu des années 1950 et de la création du mouvement des non-alignés peu après, suivie, au milieu des années 1960, par la conférence tricontinentale à Cuba, qui a mondialisé cette quête contre les puissances coloniales et néocoloniales.

Le projet dans le contexte arabe a conduit à une tentative d’unité et de fédération entre pays arabes – des tentatives existaient également entre des pays d’Afrique subsaharienne dirigés par le Ghana et les nations caribéennes des Antilles récemment décolonisées.
Machinations impériales

Alors que le projet de fédération et d’unité était combattu avec véhémence par les États-Unis et vaincu dans ces trois contextes dès 1963 en raison d’une combinaison de facteurs impériaux et internes, le lancement du « socialisme arabe » s’est accéléré avec des résultats économiques et politiques impressionnants, qui visaient à dissocier les économies locales des machinations impériales.

La présence du bloc de l’Est a été très utile pour contrecarrer, pendant un certain temps, les tentatives de restauration impériale du statu quo ante. L’échec n’a néanmoins pas pu être évité.

À partir du coup d’État contre Mossadegh et de la restauration du Shah en Iran en 1953, le renversement du président Jacobo Árbenz Guzmán au Guatemala en 1954 et l’éviction du Premier ministre de Jordanie, Suleiman Nabulsi, en 1957, des coups d’État impériaux ont renversé Soekarno en Indonésie et Kwame Nkrumah au Ghana, Patrice Lumumba au Congo, et João Goulart au Brésil, entre autres, dans les années 1960.

La tentative d’éviction de Nasser a échoué, bien qu’Israël, sur ordre des États-Unis, ait asséné le coup de grâce à son régime par l’invasion et la défaite de l’armée égyptienne en 1967. Sa mort en 1970 a marqué le début de la fin de l’ère de l’indépendance et de la libération nationale.

Dans les années 1950, 1960 et 1970, non seulement les économies « socialistes » arabes ont explosé à des niveaux sans précédent, mais la mortalité infantile a sensiblement baissé, des soins de santé socialisés sont devenus disponibles pour la population en général, une espérance de vie accrue et une répartition plus équitable des revenus ont été atteint, et les programmes de réforme agraire et les investissements dans l’industrie lourde ont transformé les économies locales de manière inédite.

Comme l’a montré l’auteur Ali Kadri, ces avancées ont été obtenues en dépit de la menace impérialiste et des tensions de guerre avec Israël qui se sont traduites par des budgets militaires importants, qui ont limité, sans toutefois sacrifier les objectifs sociaux et économiques.
Guerre et paix

Avec la montée du néolibéralisme dans les années 1970 et sa consolidation à partir des années 1980, tout a changé sur le plan économique, mais aussi politique et culturel. Le fait que les accords de Camp David aient officialisé cette transformation n’était pas une coïncidence.

Dans ce contexte, et avec le déclin de l’influence puis la désintégration de l’Union soviétique qui s’en est suivie, les mêmes forces politiques qui avaient joué un rôle progressiste dans la libération nationale et la justice sociale et économique ont renversé leurs alliances avec les nouvelles élites économiques locales – une nouvelle classe d’intellectuels libéraux et leurs sponsors impériaux, tous investis dans l’inégalité sociale et la dictature économique.

Dans la période qui a suivi la guerre de 1967, les libéraux ont affirmé que l’état de guerre avec Israël drainait les ressources de l’État, tandis que la paix enrichirait tous les Égyptiens, voire tous les Arabes.

Les Frères musulmans égyptiens, dont la transformation libérale et le désaveu de la violence dans les années 1970 lui ont permis de siéger à la table du président Anouar el-Sadate, ont pris part à la lutte politique du côté des laïcs libéraux contre l’héritage politique et économique nassériste et en faveur du capitalisme néolibéral.

Vers la fin des années 1980, la ligne politique et économique encouragée par le régime et les libéraux égyptiens a été adoptée dans son ensemble par une nouvelle classe d’intellectuels arabes. Les intellectuels et les politiciens libéraux et néolibéraux palestiniens ont promis que le « processus de paix » parrainé par les États-unis transformerait la Cisjordanie et Gaza en un nouveau « Singapour ».

Les libéraux et les néolibéraux jordaniens prédisaient à leur tour d’immenses richesses après la paix avec Israël conclue en 1994, accompagnée de nouvelles politiques économiques néolibérales.

Dans les deux cas, comme en Égypte, les résultats immédiats et durables furent une pauvreté accrue pour la majorité et une immense richesse pour les élites.
Propagation de la corruption

Contrairement au socialisme arabe, le nouveau libéralisme et le néolibéralisme articulent leurs objectifs en termes d’identités individuelles et non collectives ; dans les droits politiques individuels, et non les droits économiques collectifs ; et en condamnant l’histoire et en la réinterprétant comme un échec politique et économique libéral, plutôt que comme la base d’un avenir plus démocratique sur les plans économique et politique.

Alors que les libérateurs nationaux tenaient leurs promesses d’éducation et de soins de santé universels gratuits, de redistribution partielle de la richesse et d’augmentation de la productivité, les régimes néolibéraux soutenus par les intellectuels libéraux ou mis en place avec leur aide ont mis fin à la démocratie politique, propagé la corruption et annulé tous les acquis économiques antérieurs.

Les luttes intestines entre libéraux laïcs et islamistes n’ont pas trait à la démocratie économique, au droit à l’éducation et à la gratuité des soins de santé, ni à la redistribution de la richesse, mais ont plutôt trait au pouvoir politique au service de l’économie néolibérale et des politiques culturelles.

Aujourd’hui, la majorité des habitants de la région ont perdu la plupart de leurs droits économiques et, après la trahison de la démocratie politique par les libéraux laïcs qui ont soutenu des coups d’État contre des libéraux islamistes en Algérie, en Cisjordanie et en Égypte, n’a obtenu aucun droit politique ou « droits de l’homme » entre-temps.

Alors que la libération nationale sous le « socialisme arabe » – malgré la répression des droits politiques libéraux – avait libéré les peuples de la dictature économique, de la pauvreté, de l’analphabétisme et de la maladie, les nouveaux régimes néolibéraux et leur intelligentsia libérale n’ont libéré les peuples arabes que du socialisme arabe et d’un niveau de vie décent.



- Joseph Massad est professeur d’histoire politique et intellectuelle arabe moderne à l’Université Columbia de New York. Il est l’auteur de nombreux livres et articles, tant universitaires que journalistiques. Ses ouvrages incluent Colonial Effects : The Making of National Identity in Jordan, Desiring Arabs et, publié en français, La Persistance de la question palestinienne (La Fabrique, 2009). Plus récemment, il a sorti Islam in Liberalism. Ses livres et articles ont été traduits dans une douzaine de langues.


Mardi 12 Novembre 2019


Commentaires

1.Posté par hakim bey le 13/11/2019 08:34 | Alerter
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Dès que j’ai lu le titre, j’ai tout de suite compris qu’on avait à faire à quelqu’un d’intelligent.
Ce titre est la colonne vertébrale qui permet de comprendre toutes les intrications schismatiques qui vont de la monarchie au califat en passant par la république. Quel que soit le régime politique ou le système juridique, la clé de compréhension réside dans l’opposition peuple et aristocratie qui n’est en fait pour ce dernier rien de plus qu’une oligarchie financière.
L’aristocratie est un régime politique qui demande bien trop d’intelligence pour des infâmes en quête de pouvoir et de domination sur les autres. Quand on a compris cela, on a compris que wahhabite et progressiste c’est kif-kif.

Très bon article.

2.Posté par jehaislescookies le 13/11/2019 14:36 | Alerter
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eh oui ! il fut un temps où il y avait des forces pour le peuple dans le monde arabe. Il y avait le nasserisme, il y avait le Baath, après il y a eu Khadafi.
Mais tous ces régimes étaient haïs du grand capital, des investisseurs étrangers, et menaçaient l'impérialisme US, et (Kadhafi avec son dinar-or pour l'Afrique) le dollar, alors ils ont tout fait pour les faire tomber, et tuer les dirigeants. maintenant il ne reste plus que des intégristes, de toutes façons les Frères Musulmans ont été financés par les britanniques pour contrer les nationalistes egyptiens, les Talibans par les etats-uniens, pour contrer les communistes afghans et DAESH pour contrer Bachar. Quand aux saoudiens c'est leurs protégés, etc.

C'est sûr que la lutte des classes est la principale clè de compréhension, toujours.

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