Politique Nationale/Internationale

Le juge Baltasar Garzón mis en échec – L’arrêt brutal de l’enquête sur le franquisme et 114.000 de ses victimes : une « décision politique »


L’enquête annoncée du juge espagnol Baltasar Garzón sur le franquisme et sa répression devra attendre. Elle devait notamment autoriser l’ouverture des charniers où se trouvent des milliers de cadavres de Républicains, victimes des troupes nationalistes durant la guerre d’Espagne (1936-1939) et du régime franquiste dans les années qui ont suivi.

AUTEUR: Michel PORCHERON


Samedi 15 Novembre 2008

Le juge Baltasar Garzón mis en échec – L’arrêt brutal de l’enquête sur le franquisme et 114.000 de ses victimes : une « décision politique »

Parmi les fosses communes les plus connues, figure la fosse de Viznar, près de Grenade, où se trouvent vraisemblablement les restes du poète Federico Garcia Lorca ou celle du « Valle de los Caidos », près de Madrid, le plus grand charnier de tout le territoire espagnol, où est situé le ...mausolée de Francisco Franco. Les historiens avancent le chiffre de 30 000 à 40 000 cadavres.

 L’Audience nationale, la plus haute instance pénale espagnole, dont dépend Baltasar Garzón vient en effet de « geler » son enquête qui devait aboutir à imputer au franquisme des « crimes contre l’humanité ».  Ce coup d’arrêt devrait durer jusqu’à ce que la justice espagnole se prononce sur « le bien-fondé juridique » de l’initiative du juge. « Ca prendra du temps »,  commentent les observateurs  les plus optimistes. 

En réalité et en clair, la justice espagnole estime aujourd'hui que Baltasar Garzón a été bien trop loin et veut neutraliser toutes ses initiatives. La droite veut la peau de son enquête. 

Le juge Garzón avait ouvert le 16 octobre dernier la première instruction jamais menée en Espagne  sur les « disparus » républicains. Il allait ainsi outre la loi d’amnistie votée en 1977 en signe de « réconciliation nationale », soit deux ans après la mort dans son lit de Francisco Franco, à la suite d’une longue agonie (artificielle), qui aura duré beaucoup moins que celle des familles républicaines qui n‘ont toujours pas pu faire le deuil d’ascendants « disparus ».

 L’ONU recommande d’abolir la loi espagnole de 1977

Le juge Garzón avait reçu il y a une quinzaine de jours le soutien du Comité de l’ONU chargé d'examiner la conformité des lois des Etats signataires avec le Pacte International. « L'amnistie concernant de graves violations de droits de l'homme est en contradiction avec les dispositions du Pacte international sur les droits civils et politiques »,  a fait savoir le Comité. Lors de sa 94e session de fin octobre, il a « recommandé à l'Espagne d'abolir la loi d'amnistie de 1977 et de prendre des mesures législatives garantissant que les limitations de poursuites contre les crimes contre l'humanité prévues par la justice nationale ne soient pas applicables ».                             

Arrêt immédiat des exhumations

Vendredi 7 novembre, alors que le juge est en convalescence après une opération jugée délicate, une formation collégiale des hauts magistrats de l’Audience a décidé,  lors d’une séance extraordinaire, par dix voix contre cinq, de stopper net l’instruction du juge qui avait l’ambition d’enquêter sur 114.000 de ces « disparus ». L’Audience a demandé au juge de surseoir aux ouvertures de fosses communes. Le vote de l’Audience répond à une requête du parquet. Pour l'instant donc,  les fosses en question resteront en l'état. Personne ne peut y toucher, pas même à la plus célèbre, celle de Federico Garcia Lorca.

Il faut savoir que la veille, soit le jeudi 6 novembre, le juge avait donné son feu vert à l'ouverture de quatre nouvelles fosses communes, autorisant la première exhumation de restes de Républicains reposant au « Valle de Los Caidos ». Il s'agit des restes de sept hommes et une femme, fusillés le 20 août 1936 par des phalangistes et entreposés ensuite par le régime franquiste (1939-75) dans ce mausolée, sans le consentement de leurs familles.

Egalement le 6 novembre, dans une ordonnance rendue publique le jour même, le juge madrilène de l'Audience nationale Santiago Pedraz, agissant au nom de son collègue Baltasar Garzon, avait accepté que la fosse de Federico Garcia Lorca soit ouverte « dans l'intimité ». Il accédait ainsi à une requête de sa famille, qui ne s'oppose finalement plus à l’ouverture de la fosse dans laquelle reposent aussi un maître d'école et deux banderilleros anarchistes. Le magistrat indiquait dans cette ordonnance que la famille de Federico Garcia Lorca sera « informée de la date et de la manière » dont les restes du poète seront exhumés et que « la présence de la famille sera autorisée ». Selon l’ordonnance, seront « prises des mesures pour garantir le caractère privé et la dignité des victimes » lors de l’exhumation. Quand elle aura lieu...

Ian Gibson, biographe irlandais de Garcia Lorca s’est dit convaincu que « rien n'empêchera » en définitive l'exhumation des restes du poète. « Nous parlons du poète espagnol le plus célèbre du siècle et le plus traduit de tous les temps » a affirmé Gibson, avant d'ajouter qu'il est aussi le « disparu le plus connu de la Guerre civile. C'est important pour le monde ».

Nostalgie franquiste                                                

Pour les adversaires de la décision d’enquêter du juge Garzón, la loi de 1977 rend inopérante toute poursuite judiciaire liée aux années franquistes. Baltasar Garzón ne pense pas ainsi, considérant que Francisco Franco et ses troupes sont responsables de «crimes contre l'humanité, donc imprescriptibles».                       

La loi de 1977 a bon dos. Depuis le 16 octobre, les nostalgiques du franquisme, une majorité de la droite institutionnelle espagnole ainsi que des membres des milieux judiciaires n’ont pas cessé de s’exprimer contre cette mise en accusation du franquisme, « un grand tabou espagnol », selon le correspondant à Madrid du quotidien français Libération, François Musseau, pour qui ce qui a « davantage étonné, c'est que les magistrats de l’Audience nationale paralysent le volet le plus concret de l'initiative du juge » : l'ouverture de 25 fosses communes, réparties dans tout le pays, où gisent des milliers de Républicains.  

La droite et l’extrême-droite ont accusé le juge de vouloir « raviver inutilement les plaies du passé ».

Musseau rappelle très justement (Libération, 11 novembre 2008) que sous la dictature, le Caudillo avait organisé de pompeuses funérailles pour ceux de son camp. Les vaincus, oubliés dans des charniers, n'ont jamais eu droit à une sépulture, mais à des fosses communes. En 2006, le gouvernement de José Luis Zapatero, lui-même petit-­fils de républicain fusillé par l'extrême-droite, avait fait approuver une loi de « réhabilitation morale» concernant les Républicains.

 « Une décision politique »  

Les associations de sauvegarde de la mémoire des Républicains ne vont pas rester inactives. D’ores et déjà l’ARMH (Association pour la Récupération de la Mémoire historique), la principale d'entre elles, a fait appel de la décision du tribunal de l’Audience, estimant qu’elle «offense les victimes» et qu’elle est « une décision politique ». Ces associations depuis 2000 sont à l’origine de l’ouverture de 171 fosses communes ou charniers, sans aucune aide ou intervention de l’État. Des milliers de restes de Républicains ont été analysés et identifiés puis inhumés dans des tombes par leurs familles. « Aucune loi ne peut nous en empêcher, a déclaré Emilio Silva, président de l’ARMH, nous avons toute la légitimité du monde, et les familles aussi »

Par ailleurs, jeudi 13 novembre, les 18 magistrats de l’Audience nationale (AN) ont décidé de reporter à jeudi prochain (20 novembre) leur réponse à une requête déposée par une des petites-filles du président du gouvernement de la II e République, Juan Negrín, demandant l’abstention de l’AN sur les questions qui concernent la compétence du juge Garzón sur l’instruction qu’il a lancée le 16 octobre. Elle a demandé également que soit rendue publique la liste des dix magistrats de l’AN qui ont voté en faveur du gel de l’instruction


Source : l'auteur

Article original publié le 15/11/2008

Sur l’auteur

Michel Porcheron est auteur associé de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cet article est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=6339&lg=fr


Samedi 15 Novembre 2008


Commentaires

1.Posté par André Bouny le 16/05/2010 14:28 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler

Pour prendre son envol la jeune "démocratie" espagnole ferma les yeux sur des crimes imprescriptibles. Et voilà qu’aujourd’hui c’est le crime qui poursuit la justice !

Nouveau commentaire :

VIDEOS | Politique Nationale/Internationale | Propagande médiatique, politique, idéologique | Société | Histoire et repères | Conflits et guerres actuelles | Néolibéralisme et conséquences

Publicité

Brèves



Commentaires