Politique Nationale/Internationale

Le journaliste Taysir Allouni pris au piège des lois « anti-terrorisme » espagnoles


Quand Madrid fut frappée par l’attaque terroriste haineuse du 11 mars 2004, ce fut Taysir Allouni qui fit connaître cette tragédie faite de sang répandu et de vies humaines sacrifiées à des millions d’arabophones, dans le monde entier. De sa voix chaleureuse et avec son attitude pleine de respect et de calme, Taysir nous a parlé de ces Espagnols ravagés par la douleur, qui ont perdu des êtres chers en l’espace de cette poignée de secondes qui ont créé un massacre insoutenable, de fer et de feu et de sang, qui a traumatisé Madrid et l’ensemble de l’Espagne.


Samedi 1 Octobre 2005

par Lamis Andoni *



Il rappela alors aux téléspectateurs que l’Espagne venait d’être frappée, en dépit de l’existence d’un fort courant d’opposition à la guerre en Irak et il apporta la démonstration, par ses interviews de citoyens espagnols, à travers leurs propres récits, de l’absurdité du terrorisme, cette tactique aveugle et arbitraire qui n’épargne aucun innocent, quelles que soient sa couleur ou son origine ethnique. Néanmoins, aujourd’hui, Taysir est confronté à la menace d’une condamnation pour des liens allégués avec une organisation terroriste. Celle-là même qui est suspectée d’avoir perpétré l’atrocité du 11 mars 2004…

En tant que collègue de Taysir, je suis partagé entre des sentiments, mêlés, d’espoir et de profonde préoccupation. L’espoir qu’il sera innocenté et qu’il repartira, en homme libre. Et la profonde préoccupation qu’il ne soit jugé coupable et condamné à huit années d’emprisonnement, voire plus.

Je suis profondément convaincu que Taysir est innocent, mais je suis très conscient qu’il risque d’être sacrifié sur l’autel d’une atmosphère nationale espagnole et internationale faite de peur et d’exécration, tandis que des lois d’exception anti-terroristes sont soit invoquées, soit mises en application, coupant court à tout procès en bonne et due forme légale.

L’Espagne se distingue par son insistance à combattre le terrorisme au moyen de son système judiciaire. Cette attitude est profondément appréciée, mais comme l’a fait observer l’organisation Human Rights Watch [Observatoire des Droits de l’Homme] le 1er février 2005, les mesures anti-terroristes, telles qu’appliquées au cas de la « cellule espagnole d’Al-Qa’ida » violaient les droits de l’homme et ne garantissaient en rien « un procès équitable ».

Aujourd’hui, le verdict va tomber. En tant que collègue de Taysir, j’ai suivi la télédiffusion en direct du procès, avec traduction simultanée, sur la chaîne Al-Jazeera en « live » : j’ai le regret de ne pas être d’accord avec la « preuve » de la culpabilité de Taysir fournie par le procureur général.

En tant que journaliste, j’ai été stupéfait par la focalisation sur l’interview exclusive d’Oussama Ben Laden par Taysir, obtenue quelques semaines après les attentats du 11 septembre (2001), déjà durant les audiences, mais plus particulièrement dans les conclusions finales. J’ai trouvé particulièrement alarmant le fait que le procureur, M. Pedro Rubiro, se soit ingénié à utiliser une interview journalistique en guise de preuve.

« On avait l’impression qu’il [Taysir] s’adressait à son boss [Ben Laden] », a-t-il ainsi affirmé.

Sur la base de quoi ce procureur a-t-il fondé sa conclusion ?

L’interview n’a pas été visionnée par le tribunal. M. Rubiro ne l’a pas non plus citée parmi les pièces à conviction. Une lecture de la transcription de l’interview, telle que publiée par la chaîne CNN, montre pourtant clairement que Taysir a effectué une prouesse professionnelle en contestant les affirmations de Ben Laden sur la position de l’Islam en matière d’assassinat de civils, de lutte contre les juifs et les chrétiens, et en faisant observer que les Afghans payaient d’un prix exorbitant la présence d’Al-Qa’ida dans leur pays.

Mais rien n’en a été dit au tribunal, ni au peuple espagnol. En lieu et place, le procureur a affirmé que Ben Laden avait une préférence pour l’interviewer Taysir Allouni, en raison des liens allégués de celui-ci avec Al-Qa’ida. Ben Laden n’a pas choisi Taysir. En revanche, il a bel et bien choisi Al-Jazeera et la CNN pour donner son interview. Mais pas Taysir personnellement. Il se trouve simplement que Taysir représentait les deux – Al-Jazeera et CNN – et c’est là un fait qui a été largement porté à la connaissance de tout un chacun, à l’époque.

Tout aussi stupéfiant est le fait que le procureur puisse conclure que le comportement et les réponses de Taysir concernant l’interview, au cours des auditions, l’auraient convaincu de la culpabilité du correspondant de presse. On a demandé à Taysir si les Afghans avaient pu penser qu’il était un membre d’Al-Qa’ida, ce à quoi il a répondu, en toute honnêteté, que la plupart, sinon la totalité, des Afghans lambdas pensaient que tous les Arabes présents dans leur pays faisaient partie de cette organisation : il y a peut-être un détail qui m’échappe, mais je ne vois pas le moindre indice d’un aveu, dans cette réponse de Taysir… ?

Le second motif d’inculpation est que Taysir aurait transféré de l’argent à Al-Qa’ida. Taysir a remis 4 500 dollars américains à une famille arabe vivant en Afghanistan. Il y avait tout le temps nécessaire pour procéder aux vérifications nécessaires à ce sujet. Mais non : là encore, des assomptions ont été faites, sans que l’on diligente ce qui aurait été une enquête très simple. Dans une ambiance de présomption de culpabilité et de peur se sont constitués des « faits » qui ont été utilisés afin de condamner un homme (innocent) et sa famille. Ce qui a été mis en avant, au mieux, ce fut une « preuve » extrêmement faible, qui ne convainc ni les collègues de Taysir, ni tous ceux qui le connaissent. J’aurais aimé que le procureur eusse pris la peine de poser la question à ses collaborateurs espagnols, qui connaissaient Taysir, avant de formuler des présomptions de culpabilité fondées sur la dangereuse notion de « culpabilité par contagion ».

Nous vivons des temps véritablement éprouvants. Des gouvernements se sentent dans l’obligation – comme il est normal – de protéger leurs administrés contre des carnages tels ceux de New York, Madrid et Londres. C’est en tant que collègue de Taysir que j’exhorte le tribunal espagnol à ne pas envoyer un homme innocent en prison.


Le verdict scandaleux de Madrid : le lundi 26 janvier 2005 restera un jour noir pour tous les humains épris de liberté

Ainsi donc, le journaliste d’Al Jazira Taysir Allouni a été condamné lundi 26 septembre par l’Audiencia Nacional de Madrid à sept ans de prison pour “collaboration avec un groupe terroriste”, en l’occurrence la désormais mythique Al Qaïda. Les preuves de cette “complicité” fournies par l’accusation étaient pour le moins légères. La seule chose qu’on puisse reprocher au journaliste hispano-syrien, arrêté en 2003, c’est d’avoir interviewé Oussama Ben Laden le 21 octobre 2001 dans les montagnes afghanes. L’interview avait été filmée par Al Qaïda et n’avait jamais été diffusée par Al Jazira. CNN en avait diffusé des extraits, la chaîne de Ted Turner s’étant procurée, par des moyens illégaux, une copie de la vidéo. Logiquement, tous les journalistes qui ont interviewé Oussama Ben Laden ou l’un de ses hommes devraient donc passer en jugement pour “complicité avec Al Qaïda”. le juge Baltazar Garzon, devenu mondilament célèbre pour ses poursuites contre Augusto Pinochet, n’a pas de quoi être fier.
24 hommes comparaissaient devant la justice espagnole pour le plus grand procès de terroristes depuis le 11 septembre 2001. 18 d’entre eux ont été condamnés à des peines de 6 à 27 ans de prison, 6 autres ont été acquittés. Le Syrien Imad Eddine Barakat Yarkas a été condamné à la peine la plus lourde pour avoir organisé, selon le tribunal, la réunion de juillet 2001 en Espagne au cours de laquelle l’opération du 11 septembre aurait été préparée. Le Marocain Driss Chebli a été condamné à 6 ans de prison. Quant au Syrien Syrien Ghasoub Al Asbrash Ghalyoun, accusé d’avoir fourni à Al Qaïda une vidéo des tours jumelles, il a été acquitté, ayant pu convaincre le tribunal qu’il n’avait filmé les tours que pour garder un souvenir d’un séjour touristique à New York.
"C'est un jour sombre pour la justice espagnole qui a dévié aujourd'hui de toutes les normes de la justice internationale", a déclaré le rédacteur en chef d'Al Jazira, Ahmed Al Cheikh.
Tous les condamnés vont faire appel de leur condamnation.
Al Jazira compte donc désormais deux “prisonniers de guerre” : outre Taysir Allouni, Sami Al Haj, caméraman soudanais de la chaîne qatariote, est enfermé sans jugement ni inculpation à guantanamo depuis janvier 2002. Il a été enlevé par les forces d’occupation US en Afghanistan le 15 décembre 2001, alors qu’il n’y faisait que son travail d’information.
Il y a belle lurette que Reporters sans Frontières a oublié Sami Al Haj. Les defenseurs professionnels des droits humains vont-ils garder le silence après le verdict scandaleux de Madrid ? C’est sûr et certain : les condamnés sont des Arabo-Musulmans barbus. Ils peuvent donc crever dans une prison démocratique.




Mardi 11 Octobre 2005


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