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Le haut et le bas


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Manuel de Diéguez
Jeudi 9 Novembre 2017

Le haut et le bas
Est-il possible de porter sur l'homme et sur son histoire un regard si assuré qu'il serait jugé clair, évident et tellement irréfutable en tous temps et en tous lieux qu'il s'imposerait d'emblée? Sans doute un tel regard porterait-il sur le haut et le bas, l'élévation et la bassesse.

Mais, chez les Trobriandais, par exemple, il faut avoir tué un homme pour mériter le rang et l'élévation naturelle exigés de chacun des membres de la tribu. Comment cette forme de sa dignité est-elle vécue par le meurtrier? Est-il tourmenté par des problèmes de conscience? Choisit-il une victime de grand prix afin de valoriser ses titres à la supériorité au sein de la tribu ou bien, tout au contraire, cherche-t-il à minimiser son crime à ses propres yeux par le choix de tuer une victime de peu de valeur sociale? Mais il se trouve que nous ne disposons d'aucun document anthropologique qui nous éclairerait sur ce point décisif.

Il nous faut donc observer tout cela au cœur de la civilisation occidentale. Aussi avec quelle finesse, quel tact, quel bon goût, l'Eglise a-t-elle démontré sa supériorité sur Mgr Gaillot qui prétendait déplacer de quelques millimètres la ligne de démarcation entre le haut et le bas au sein de l'Eglise catholique, apostolique et romaine? Mgr Gaillot était évêque d'Evreux. Le Vatican a imaginé de le priver de son évêché. A cette fin, il a forgé de toutes pièces un évêché fictif, celui de Parthenia, et de placer le rebelle à la tête de ce diocèse imaginaire. S'agit-il d'une supériorité morale et mentale de conserver l'anneau d'améthyste des évêques au doigt d'un prêtre catholique et de qualifier de sacerdoce une fonction ajustée à un songe rendu dérisoire.

Nous voici plus empruntés que jamais. Comment définir l'élévation et la bassesse des âmes et des esprits, puisque le Saint Siège lui-même n'hésitera pas à affecter de bassesse son propre apostolat si le besoin s'en fait sentir à ses yeux. Et pourtant, l'humanité tout entière est en quête, siècle après siècle, des critères de la hauteur et de la noblesse.

De nos jours, que reproche-t-elle à Jahvé, que reproche-t-elle au dieu des chrétiens et que n'ose-t-elle encore reprocher à Allah ? Rien d'autre que ceci : de ne s'être pas encore suffisamment évadé du règne animal, de s'armer des instruments physiques de sa vengeance , de travailler à sa propre grandeur sur la terre et cela par les moyens d'un code pénal monstrueux, de soumettre sa créature à des tortures éternelles sitôt trépassée, d'ouvrir une fenêtre ou un vasistas pour observer de haut les vivants prosternés devant sa face.

Où le vrai Dieu se cache-t-il? Sous la fausse supériorité de celui qui regarde l'humanité se prosterner la face contre terre ? Sous la vraie supériorité de celui qui renverse la table des changeurs et dénonce l'idole qui se prenait pour Zeus ou pour Jupiter?

 

Pour l'instant, je constate que les fondements à la fois historiques, politiques et anthropologiques de toute philosophie sérieuse se trouvent exclusivement dans la République de Platon, dans Euthyphron, dans le Théétète, dans le Phédon et dans l'Apologie de Socrate, auxquels il est utile d'ajouter le Criton. Tout l'enseignement de la philosophie dans les lycées n'est qu'un flatus vocis, une flatulence verbale comme disaient crûment les Romains, aussi longtemps que ces textes fondateurs ne seront ni lus, ni compris au sein de notre système d'enseignement. C'est pourquoi il n'y a pas un milligramme de philosophie élévatoire dans Aristote, du seul fait que toute sa physique repose sur des présupposés métaphysiques soustraits d'autorité à tout examen anthropologique de leur contenu psychobiologique.

Par bonheur, les mésaventures et les bévues de la politique de la Catalogne et les embarras lexicaux qui en ont momentanément résulté sont de nature à contraindre notre géopolitique à faire montre d'une lucidité pleine de promesses anthropologiques. Car tout Etat se fonde sur une fiction juridique et il faudra bien se demander comment il se fait qu'un Etat non reconnu et même proclamé illégitime d'avance par tous les Etats du globe terrestre ne conquerra jamais l'existence sur la scène internationale. En français, nous disons: "Ce jour-là, le Sénat n'a pas tenu séance, ni le lendemain ". Le latin dit tout autre chose: "Illu die, Senatus non fuit, nec postero" (Suétone) , ce qui signifie: "Ce jour-là, il n'y a pas eu de Sénat, ni le lendemain", ce qui signifie que le Sénat n'a pas existé. Ainsi, un Etat non reconnu n'existe pas.

Cette formulation nous renvoie aux trappistes de la Grande Trappe de Rancé près de Soligny qui disent qu'ils se lèvent tous les jours à deux heures du matin pour faire exister Dieu. Certes, ils croient que Dieu existerait sans eux, mais dans le même temps, ils disent tout le contraire, car ils savent très bien que les dieux en lesquels personne ne croit plus et dont personne ne salue les apanages et tout l'apparat liturgique, révèle qu'en réalité, ils n'ont jamais existé ailleurs que dans l'esprit de leurs adorateurs.

Napoléon 1er s'écrie: "Le peuple français proclame l'existence de Dieu". Ou bien cela signifie que le peuple français proclame que 2+2=4, ou bien cela signifie que Dieu est tellement infirme qu'il a besoin des hommes pour faire croire qu'il existe. De même, la Catalogne élévatoire existera peut-être un jour comme Etat quand ses écrivains, ses peintres, ses philosophes, ses physiciens, ses compositeurs, ses artistes, ses sculpteurs auront fait exister une patrie dotée de phares spirituels.

Mes textes sur l'anneau de Gigès et sur l'invisibilité de cinq cents bases militaires en Europe nous ont quelque peu rapprochés de la définition même de la pensée philosophique et de ses liens étroits avec l'histoire, donc avec l'élévation politique. Mais il reste malheureusement un long chemin à parcourir pour arracher l'ancien enseignement de la philosophie dans les écoles à la dissertation scolastique et à la disputatio dont Abélard (1079-1142) avait commencé de nous délivrer par une démythification des idées pures et par une psychanalyse anthropologique du concept.

La critique ironique de la sottise est née en 1511 avec le Stultitiae laus d'Erasme. Il est fort probable qu'elle se donnera à nouveau la sottise proprement théologique pour théâtre, puisque les questions religieuses occupent à nouveau la totalité des champs conjugués de la politique et de l'histoire.

Vendredi 27 octobre 2017, l'OTAN a tenu, dans un communiqué intrusif, à accorder un appui solennel à la politique de fermeté de l'Europe à l'égard de tout soutien à l'indépendance catalane. Si le Président Macron, lui-même hostile à tout émiettement des Etats de l'Europe, négligeait de rejeter une déclaration aussi dangereuse que déplacée d'un organisme militaire, il tomberait dans un déni de réalité car, pour la première fois, on aura vu les cinq cents bases militaires américaines qui occupent l'Europe et qui la mettent en tutelle depuis soixante douze ans se mêler des affaires politiques de l'Europe et écrire une page décisive de son histoire.

On voit comment l'étau de la domestication et de la vassalisation de l'Occident peut emprunter les chemins indirects et détournés; on voit comment une civilisation déclinante et qui a perdu l'esprit élévatoire de sa vision du haut et du bas produit elle-même et à son propre détriment les anneaux de Gigès qui rendent invisibles à ses yeux son propre assujettissement rampant. Déjà nous observons comment l'étau de l'OTAN se referme sur elle.



Jeudi 9 Novembre 2017


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