1 - La politique et
le sacré
2
- Le naufrage progressif du sacré
3
- La relève chrétienne du sacré
4
- La généalogie des noblesses d'Etat
5
- La trahison des élites
6
- Les arcanes de la servitude démocratique
7
- Une psychobiologie de la servitude politique
*
1
- La politique et le sacré
Quels
seront les principes qui fonderont la politologie critique qu'appelle
le "Connais-toi" de demain ? Comment deviendrez-vous de fins connaisseurs
des ressorts psychobiologiques de la vassalité dont témoigne la
classe politique européenne actuelle ? Votre génération détient
les clés de l'avenir de l'intelligence de la France, mais il vous
faudra une anthropologie en mesure de fonder votre diagnostic
sur l'autorité des Hippocrate d'une civilisation. Qu'enseignera
la simianthropologie à la science politique ? Que l'espèce au
cerveau scindé entre le réel et le songe se trouve dichotomisée
d'avance par le couperet du concept, donc par un langage qui globalise
avantageusement les savoirs et les rend panoramiques, mais qui
scinde le monde entre le singulier et l'abstrait, le concret et
l'universel, la terre et le ciel. Vous êtes livrés de naissance
aux royaumes de l'imagination généralisatrice qu'enfantent vos
voix. Le sonore vous renvoie au sommaire , le sommaire au spéculaire
et le spéculaire à vos narcissismes cérébraux.
A l'origine,
l'autorité monarchique obéissait au modèle patriarcal et tribal
du pouvoir. Un seul homme sacralisé par ses relations avec le
ciel unifiait des sociétés nées croyantes et placées sous son
commandement exclusif. La vocation protectrice du chef religieux
donnait à sa puissance l'assise de l'unanimité vénératrice de
ses sujets. A Rome, la pétrification rapide de ce type de gouvernement
s'est produite parallèlement à l'exténuation du mythe de la filiation
divine des rois. Puis des monarques qualifiés de " très chrétiens
" ont pris la relève de l'ascendance divine des Tarquin et des
Numa Pompilius. Leur prestige mi-terrestre, ni-céleste leur a
longtemps permis de partager la propriété et la gouvernance de
leurs peuples et de leurs Etats avec un père mythique du cosmos.
En ces temps reculés la politique disposait donc du pouvoir extraordinaire
de donner au droit public l'autel pour fauteuil, aux rites juridiques
le sang des sacrifices pour fondement et à la gestion de la cité
la conduite des astres pour modèle.
2
- Le naufrage progressif du sacré
Avant le
débarquement d'une cosmologie sacrée placée sous la conduite exclusive
des peuples et des nations chrétiens, la République romaine s'était
contentée d'acheter la faveur des dieux au coup par coup, donc
au gré des circonstances. Puis une classe de patriciens ambitieux
de partager le ciel du roi et même de s'y installer à sa place
était née de la pratique continue des sacrifices et des expiations
prévues à des dates fixes. Mais cette aristocratie semi céleste
avait bientôt assassiné son roi. Libérée au prix de son auto-décapitation
théologique, elle n'avait pu résister à la masse des pauvres qui
lui avait demandé de partager le pouvoir diminué qu'elle avait
elle-même substitué à celui du monarque branché sur l'Olympe.
La caste
dont le sang se trouvait désormais partiellement privé de l'investiture
d'un Zeus autrefois réputé physiquement présent sur la terre en
la personne du roi s'était bientôt réduite à partager le sceptre
rabougri du sacré avec des tribuns de la plèbe que leur maigreur
religieuse poussait à la démagogie ; puis quelques aristocrates
nullement résignés à se voir progressivement frustrés de la gérance
du ciel avaient bien vite compris qu'une multitude superstitieuse
et privée de souverains mythiques censés se trouver partiellement
présents en chair et en os au sein de l'Etat serait rendue erratique
par le seul effet de l'inertie de sa propre pesanteur et qu'elle
ne tarderait pas à se forger un sacré de substitution, de sorte
que des chefs militaires rendus prestigieux aux yeux de la foule
par leurs conquêtes guerrières prendraient la tête des nations
privées de leurs pilotes célestes. Jules César était devenu le
premier patricien d'une longue série de capitaines triomphants
dont la valeur ou la dégénérescence a fait osciller Rome entre
les victoires et les désastres alternés d'une interminable agonie
de l'empire.
3
- La relève chrétienne du sacré
C'est dans
cette vacuité du temporel que le christianisme a réussi à installer
un César céleste dont la royauté solitaire est parvenue, dans
un premier temps, à reconstituer le patriciat primitif sur le
double fondement d'une cosmologie empruntée au peuple de la bible
et d'une ecclésiocratie des princes de l'Eglise, donc d'une phalange
d'aristocrates du nouvel Olympe. Alors que les Grecs et les Romains,
comme il est rappelé plus haut, en appelaient à leurs dieux ,
sinon au jour le jour, du moins principalement en cas de catastrophes
naturelles ou à la veille de partir en guerre, le christianisme
a substitué à ce système l'engagement personnel de l'idole dans
l'aventure humaine, ce qui s'est manifesté par les croisades et
les guerres théologiques. Le messianisme démocratique n'est que
la continuation logique de la théologie chrétienne ; des idéalités
sacralisées décorent désormais le drapeau du nouveau souverain
mythique du cosmos, la Liberté.
Aussi la
simianthropologie politique enseigne-t-elle qu'il est impossible
à une espèce que son évolution a dotée d'un cerveau dichotomisé
ab origine de remonter le cours du temps et de remédier
à la désacralisation progressive et inexorable de son histoire.
On ne remettra pas la main sur la caution primitive du divin individualisé,
puis partagé avec une caste de hauts dignitaires du ciel qui avait
permis d'enraciner l'autorité publique dans la candeur religieuse
des premiers âges . Il vous faudra donc apprendre observer l'aporie
centrale qui fait basculer les évadés de la zoologie du culte
de leurs idoles aux embarras liés à leur déracinement sans remède
sur la terre. Le simianthrope est un animal rendu flottant par
le naufrage de ses idoles. Il n'est pas près de s'adapter à la
perte des timoniers imaginaires qu'il avait installés dans le
cosmos. Raison de plus, pour vous, de conquérir une science
des clés théologiques de l'histoire et de la politique ; car le
simianthrope est un animal cosmique, de sorte que ses relations
avec le vide ne font jamais que changer les formes de remplissage
du néant et l'école du mythe.
4
- La généalogie de la noblesse d'Etat
Certes,
la démocratie a fini par protéger les cités de l'ambition des
généraux que leurs victoires hissaient au rang de Césars divinisés,
mais non de la constitution d'une classe de fonctionnaires de
plus en plus autonomes et composée de nobliaux de cour rassemblés
autour du trône de l'Etat. Dans un premier temps, les démagogues
issus du vote populaire tenteront d'asseoir leur puissance éphémère
sur la caste de plus en plus nombreuse des petits aristocrates
sécrétés par l'Administration. Mais bientôt leurs phalanges serrées
s'émanciperont de la tutelle des partis politiques ; et leurs
bataillons prendront en otage à la fois une nation artificiellement
proclamée souveraine et ses représentants soumis aux contraintes
de leur réélection périodique.
En France,
les légions de l'administration publique rassemblent désormais
vingt-quatre pour cent de la population active ; mais cette proportion
d'inamovibles ne cessera d'augmenter du seul fait que la précarité
qui frappe le salariat dans l'économie de marché pousse sans cesse
davantage les familles à faire entrer leurs enfants dans la petite
noblesse rentée. Celle-ci en devient de plus en plus largement
héréditaire. Puis l'ouverture au grand carriérisme des indéracinables
au sein des organes supérieurs de l'Etat démocratique encourage
les familles riches à hisser à leur tour leur progéniture au rang
de patriciens de l'administration . On sait qu'il existe en France
une école spécialisée dans la formation et la promotion de la
haute aristocratie bureaucratique et qu'il a fallu la reléguer
à Strasbourg pour tenter de la marginaliser quelque peu. Car cette
caste est appelée , à l'instar de l'aristocratie romaine sous
la République, à camper à l'écart du peuple et à le dédaigner.
Puis son surmoi parareligieux ne tarde pas à se calquer sur l'esprit
hiérarchique d'une nouvelle ecclésiocratie. Bientôt le nouveau
Tiers Etat que constitue la masse des fonctionnaires de rang moyen
revendique, elle aussi, les prérogatives d'une classe dirigeante
séparée de la population.
Comment
en serait-il autrement, puisqu'elle est seule à disposer d'une
rente en mesure de surnager au naufrage financier de l'aristocratie
et de la haute bourgeoisie ? Du coup, la civilisation démocratique
de masse retrouve le schéma romain de la marche fatale vers le
césarisme, à cette différence près que le peuple n'est plus la
plèbe romaine, mais une population structurée par des élites intellectuelles
tenaces et bien décidées à lutter contre la dérive démagogique
de chefs populaires au reste, privés du puissant levier des victoires
militaires. Néanmoins, l'aporie centrale demeure irrésolue : si
les nouveaux patriciens installés au sein de l'Etat démocratique
ont perdu la cuirasse du sacré qui armait leur " transcendance
", comment la civilisation de masse se trouvera-t-elle une assise
cosmique ? On l'a bien vu avec Nicolas Sarkozy , auquel on a reproché
de ne pas incarner sa fonction ; mais ce témoin de son temps se
trouve lui-même précipité dans le vide d'une civilisation qui
n'a pas résolu le problème anthropologique de l'incarnation du
symbolique.
-
Le corps de Nicolas Sarkozy et le corps de la France,
21 janvier 2008
5
- La trahison des élites
Du coup,
la fossilisation interne des démocraties modernes copie le modèle
de la pétrification des privilèges dans la Rome antique, puis
au sein de la royauté chrétienne, à cette différence près que
la subordination des élus de la nation à une caste auto-sacralisée
par ses fonctions administratives transporte son néant politique
hors des frontières et se cherche auprès d'un empire étranger
les dorures et les chamarrures d'une auto-vassalisation internationale
jugée plus flatteuse que les prébendes stériles que leur offre
le marché national des honneurs .
Comment
les élus atones du peuple que les légions innombrables des bureaux
ont réduit à un rang subalterne demeureraient-ils des représentants
de la souveraineté de la nation ? Comment se montreraient-ils
insensibles aux blandices des souverains lointains qui les couvrent
de médailles et de décorations en échange de leur obédience larvée
? Les Aznar, les Berlusconi, les Barroso croyaient trouver à Washington
les prestiges protocolaires et les satisfactions d'amour-propre
dont bénéficient les véritables classes dirigeantes dans leur
patrie. Car la caste des fonctionnaires ignore la mappemonde,
ne serait-ce que pour le motif qu'elle se trouve bien trop occupée
à feindre de se confondre à la fourmilière de la nouvelle " classe
laborieuse " - conversion à l'anonymat rendue inévitable par des
syndicats conduits à la passivité par la mondialisation des entreprises
et habiles à se mettre au service de la nouvelle masse salariale,
celle des privilégiés de l'Etat .
Mais comment
ce gigantesque tour de passe-passe ne servirait-il pas de boulevard
rêvé à la vassalisation rampante de l'Europe ? D'un côté, les
grands industriels ne songent qu'à s'enrichir au sein des démocraties
livrées à la délocalisation mondiale des entreprises, de l'autre,
les élus de la nation rêvent de parader sous le harnachement de
l'américanisation de la planète. Voyez comme ils ont soudain retrouvé
dans un ranch du Texas les harnais et les apprêts de l'esprit
de cour que les siècles de la monarchie avaient ciselés, voyez
comme ils se pressent aux portes d'un roi aux allures bucoliques!
Jamais encore l'Italie ne s'était placée sous la houlette d'un
marchand empressé à flatter l'encolure de sa propre servitude,
jamais encore l'Espagne des conquistadors n'avait tenu la bride
d'un autre cheval que du sien.
Telles sont
les raisons pour lesquelles l'extension voulue, en 2005, par M.
Berlusconi, de la base militaire américaine de Vicenza a bénéficié,
sous le gouvernement de son successeur, M. Prodi, du double appui
des députés achetés en sous-main par Washington et des capitaines
d'industrie italiens, tandis qu'une gauche mise au service des
petits fonctionnaires toujours prêts à descendre dans la rue se
gardait bien de revendiquer les droits attachés à la dignité politique
de la nation. Ni les magnats de l'économie libérale, ni un peuple
divisé entre son asservissement au salariat privé et sa maîtrise
des organes d'un Etat qu'il met au seul service de ses rémunérations
mensuelles ne peuvent forger une classe politique digne de ce
nom. Dans quelle arène ferez-vous donc l'apprentissage de l'histoire
anthropologique du monde, celle des métamorphoses de son inconscient
théologique?
6
- Les arcanes de la servitude démocratique
Afin d'armer
votre politologie d'une connaissance spectrographique des apories
internes à la condition simiohumaine depuis qu'il existe des cités,
il vous appartiendra de vous initier aux arcanes psychobiologiques
de la servitude des peuples démocratiques. L'espèce humaine n'est
pas mûre pour gérer la schizoïdie cérébrale native dont son évasion
partielle du monde animal l'a dotée. Je vous ai déjà dit que le
concept est un prématuré dont la souveraineté inconsciemment spéculaire
dédouble le monde à le chapeauter d'univers illusoires forgés
par la parole . Vous vous attacherez donc à étudier ce qu'il est
advenu de la dichotomie cérébrale du genre humain au cours des
siècles et, par delà, vous vous mettrez à l'école d'une réflexion
sur les formes particulières que prend la dégénérescence politique
des démocraties vassalisées par leur propre fonctionnement interne
, ce qui ne sera possible que si votre politologie observe et
interprète le parallélisme saisissant entre la fossilisation monarchique
d'autrefois et la fossilisation administrative qui caractérise
les sociétés simiohumaines actuelles . Vous vous aiderez des connaissances
des historiens de l'Antiquité, qui savaient pertinemment que les
peuples sont inégalement aptes à l'effort et à la constance .
Tite-Live : " Hic Syri et Asiatici Graeci sunt levissima genera
hominum et servituti nata " . (Livre 36, chap. 17) ( Vous
aurez à combattre des Syriens et des Grecs d'Asie qui appartiennent
à l'espèce la plus légère des humains et née pour la servitude).
7
- Une psychobiologie de la servitude politique
Vous voici
armés pour observer non seulement le degré de servilité des dirigeants
de la vieille Europe, mais les chemins souterrains de l'histoire
et de la logique politique qui les a réduits au rang de valets
de l'occupant américain. Si le roi élu à la Présidence de la République
n'avait pas joui du privilège de la bienveillance particulière
du nouveau maître de toutes les mers du globe, jamais il n'aurait
bénéficié de l'insigne honneur d'une invitation à partager avec
lui de la viande hâchée et des saucisses à Kennebunkport dans
le Maine: " D'accord, écrit Philippe Sollers , on reçoit le
président d'un petit pays, d'un dominion de sous-traitance, mais
ce n'est pas une raison pour le traiter comme un garagiste. "
(cité par Marianne du 25-31 août 2007) En juillet,
la politique européenne de la France ne sera qu'une gestion de
la Grande Grèce sous l'empire romain.
Mais si
votre génération se montrait dépitée par les mauvaises manières
d'un potentat étranger, ce serait seulement votre propre inexpérience
politique que vous éclaireriez de la lumière la plus crue, parce
que ni l'hilarité , ni la colère rentrée ne sont des armes dignes
de la France. Le vrai dédain est muet . S'il vous suffisait de
claquer à grand bruit la porte au nez d'un Napoléon du pétrole
familier des bourrades et des tapes dans le dos dont il honore
ses intendants, souvenez-vous que la Bérésina attend son armée
sous le soleil torride du désert d'Arabie et que le drame tour
à tour feutré et sanglant de l'ascension et de la chute des empires
fait suinter le sang aux marionnettes de l'absurde.
Mais ne
vous laissez pas abuser par l'abaissement des clowns de leur propre
domestication , n'allez pas jusqu'à croire que l'indignité humaine
serait sans remède. Souvenez-vous seulement de ce que les vaincus
ne reconquièrent pas leur indépendance politique à lancer des
jouets d'enfant à la tête du vainqueur et que leur défaite doit
féconder leur propre métamorphose cérébrale. Vous êtes au delà
des sifflets, des quolibets et des lazzis . Apprenez, dans le
silence et la dignité de votre mépris, une science de l'histoire
qui vous aidera à emprunter un tout autre chemin vers la sortie
que celui qui a conduit vos pères à se ruer dans la servitude
.
Le
17 mars 2008