Géopolitique et stratégie

Le chantage au gaz contre l'Europe: bluff ou réalité?


S'exprimant devant les élèves de l'Université de Moscou, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a reproché à l'Occident de se livrer à une concurrence peu scrupuleuse. Devant cet auditoire peu préoccupé par la déontologie politique, le ministre n'a pas jugé bon de dissimuler sa préoccupation face à ce qu'il appelle l'"idéologisation des relations internationales". Sentant que les étudiants ne saisissaient pas le sens caché de cette formulation abstraite, Sergueï Lavrov a alors recouru au langage des négociateurs économiques. A propos des accusations de chantage au gaz émanant de l'Occident, le ministre a relevé sans détours: "Derrière elles il faut voir la volonté de l'Occident d'accéder aux ressources énergétiques russes sans rien donner en échange".


Boris Kaïmakov
Mercredi 20 Décembre 2006

Le chantage au gaz contre l'Europe: bluff ou réalité?


Par Boris Kaïmakov, commentateur politique de RIA Novosti


Ce n'est pas un secret que Moscou, conscient qu'il est de son rôle de "superpuissance énergétique", se hâte de reconsidérer les principes régissant les rapports avec ceux qui consomment ses matières premières. Après la brusque hausse, en janvier dernier, du prix du gaz livré à l'Ukraine, il est devenu évident que le Kremlin était prêt à se résigner à de sérieux dommages politiques pour préserver ses intérêts économiques même à l'égard des proches voisins. A l'époque un compromis sur le prix était rapidement intervenu avec Kiev, et ici les pressions exercées sur l'Ukraine par les consommateurs occidentaux de gaz russe n'avaient pas été sans effet.

On peut dire, sans grand risque de se tromper, que Moscou entend aussi soulever la question du prix avec la Biélorussie également. Sergueï Lavrov ne pensait peut-être pas à Minsk en évoquant la nécessité de "donner quelque chose en échange", cependant il est patent que Gazprom n'est nullement satisfait de la position de Minsk en ce qui concerne les pipelines. La Biélorussie cherche à limiter le rôle du monopolisateur russe des exportations dans la gestion des pipelines traversant son territoire, ce qui a pour effet d'irriter Moscou où l'on parle déjà ouvertement de la nécessité de revoir - à la hausse, bien évidemment - les prix du gaz pour la Biélorussie.

Cette dureté du dialogue énergétique du Kremlin avec ses voisins a soulevé en Occident une vague d'accusations selon lesquelles la Russie s'apprêterait au nom de ses ambitions politiques à faire chanter l'Europe. Il semblerait que dans certaines capitales européennes les nouvelles réalités économiques aient remis au goût du jour le lexique qui était en usage à l'époque de la guerre froide et que l'on croyait bel et bien enterré.

On ne saurait ne pas admettre que le désir de la Russie de diversifier sa politique énergétique, la rigueur de son ton et de ses démarches inquiètent les analystes occidentaux. Effectivement, quand le patron de Gazprom, Alexeï Miller évoque de nouveaux marchés gaziers potentiels en Asie-Pacifique et en Amérique du Nord, cela soulève quelques inquiétudes dans les capitales européennes. Gazprom entend prochainement signer un contrat avec la Chine, il envisage sérieusement des livraisons de gaz naturel liquéfié aux Etats-Unis. Voilà en quoi consistent les réalités nouvelles qui doivent être interprétées et surtout pas donner naissance à des suspicions de chantage économique. Alexeï Miller affirme que "la Russie est pleinement à même de remplir ses engagements en Europe... tout en développant la coopération avec les compagnies de la région Asie-Pacifique".

L'intensité des travaux sur le chantier du gazoduc Nord-Europe atteste que ces propos ne relèvent aucunement de la rhétorique. Cette conduite connectera directement le système pipelinier de Gazprom sur le réseau de transport de gaz de l'Europe. "C'est là notre apport concret et substantiel à la sécurité énergétique des pays européens", souligne Alexeï Miller.

Si l'on ajoute à cela les très sérieuses ambitions de Gazprom concernant la création d'un nouvel axe de transport vers l'Europe via la Turquie, le gazoduc Blue Stream, les propos sur la réorientation des exportations de gaz russe exclusivement vers l'Est perdent tout leur sens.

Cependant, le fait que par ses exportations croissantes de gaz la Russie rend l'Europe de plus en plus dépendante d'elle suscite lui aussi des craintes en Occident. Des craintes qui d'ailleurs remontent au début des années 1980 du siècle dernier, lorsque le gazoduc Ourengoï-Pomary-Oujgorod était en chantier. C'est à cette époque qu'avait été énoncée la thèse de l'inacceptabilité de la dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou. Cependant, au cours des vingt années qui se sont écoulées depuis la Russie n'a jamais fourni une occasion de douter de la sûreté de ses livraisons. Ce qui s'explique par son souci de préserver sa réputation de fournisseur fiable ainsi que par plusieurs raisons objectives. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la Russie n'est pas moins dépendante des consommateurs occidentaux que ceux-ci le sont d'elle. Dans une mesure décisive la situation économique de la Russie dépend des exportations d'hydrocarbures, aussi on imagine mal que Moscou puisse se permettre de faire chanter l'Europe.

D'une manière générale, lorsque l'on parle de chantage politique, ce n'est que du pur bluff. Personne n'est à même d'expliquer de manière convaincante ce que pourrait être ce chantage à l'égard des démocraties européennes. La réaction serait approximativement la même que celle de Moscou face aux exigences de l'Occident d'appliquer les standards démocratiques en vigueur en Europe. Même à l'époque de la guerre froide les rapports commerciaux de l'Union soviétique avec les pays européens se développaient indépendamment des tendances politiques. C'est pourquoi il est difficile de ne pas être d'accord avec le ministre russe des Affaires étrangères quand il déclare aux étudiants que "les aspects qui nous unissent à l'Occident sont bien plus nombreux que ceux qui nous en séparent".


Mercredi 20 Décembre 2006

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