Palestine occupée

Le camp de Nahr el-Bared : entre colère et amertume



Jeudi 27 Décembre 2007

 

Le camp de Nahr el-Bared : entre colère et amertume

CIREPAL (Centre d’Information sur la Résistance en Palestine)

25 décembre 2007

 

« Nous sommes sortis du camp, lors de son bombardement par l’armée parce que nous avions confiance dans l’armée libanaise. Mais maintenant, après avoir vu les destructions, nous le regrettons. Nous ne devions pas sortir. Si nous étions restés, ils n’auraient pas détruit le camp. »

C’est par cette phrase pleine d’amertume qu’Umm Nabil commence à expliquer la situation dans le camp de Nahr el-Bared, plus de trois mois après la fin des combats, alors que le dossier de sa reconstruction est toujours mis en sourdine, que tout piétine dans l’attente d’un règlement politique au Liban, qui lui, attend un règlement régional et international. C’est dire la complexité de la situation.

 

1 – S’accrocher malgré tout

 

Le camp de Nahr el-Bared était le camp le plus peuplé, le plus vaste et le plus riche parmi les camps palestiniens au Liban. Ses habitants, environ 45.000 personnes, viennent de plusieurs villages de la Galilée du Nord, notamment des villages de Sa’sa’ et de Saffouri (qui ont des quartiers dans le camp). Avant sa destruction par l’armée libanaise, dans une euphorie ou un silence officiels et populaires, le camp de Nahr el-Bared faisait office de place commerciale la plus importante dans le nord du Liban. Une partie non négligeable de ses habitants, devenus commerçants, fournissait en marchandises les plus diverses tout le nord, de Tripoli aux villages de Akkar, jusqu’à la frontière syrienne. Dans la partie nord du camp, celle qui a été moins détruite que le reste, les familles avaient construit des maisons plus ou moins aisées, s’étendant au fur et à mesure que la population augmentait, mais aussi au fur et à mesure que les villageois libanais y arrivaient, poussés par la misère dans laquelle les avaient abandonnés l’Etat libanais, étant donné qu’ils vivent aux lisières de l’Etat, le nord, le sud et la Bekaa, ces régions que l’Etat central n’aime pas.

Après la fin des combats, l’armée libanaise permet à un millier de familles de retourner, dans cette partie nord. Elles sont retournées, mais dans quelles conditions ! Selon une responsable de l’association Najdeh, il y a actuellement entre 1200 et 1600 familles qui sont retournées. Les statistiques existent, mais la différence s’explique par les familles qui viennent le matin pour retourner à leur lieu de vie provisoire le soir. Car ces murs dans lesquelles elles doivent vivre sont loin d’être des maisons : des immeubles éventrés, des étages sans murs extérieurs et dans les meilleurs des cas, des maisons sans fenêtres et sans portes, où seule la moitié d’un appartement peut encore servir, mais en tout cas, et d’une manière générale, entièrement vides. Ni meubles, ni vêtements, ni stock alimentaire, ni rien. Il n’y a plus rien dans ce qui ressemble à des appartements ou même dans les magasins situés en dessous. Car, avant que les familles reviennent, l’esprit de vengeance ou l’appât du gain qui ont animé certaines populations libanaises ont tout raflé, ou tout détruit. Des magasins de meubles, d’appareils ménagers, des centres sociaux (comme le centre des scouts) n’avaient pas été détruits par les bombardements, mais ont été saccagés et volés après la fin des combats. Les différences sont claires, pour les habitants du camp : les traces des obus sont différentes des incendies volontaires dans les garages et les appartements.

Parmi ces familles revenues vivre dans le camp, celle de Umm Suhayl : son mari distribuait les bonbonnes de gaz, entre autres. Il n’en reste aucune, dans le dépôt bien gardé qu’ils avaient. Le coffre, de la taille d’une porte, a été défoncé et pillé. Aucune trace de bombardements sur le magasin. Son mari, son fils, ses deux gendres ont été emmenés par l’armée libanaise, parce que la famille n’avait pas quitté le camp lors du grand exode. Ils avaient attendu, espérant que cela se règlerait. Le mari est depuis revenu, avec un des gendres, mais son fils et l’autre gendre sont toujours dans la prison de Roumiyyé, la célèbre prison libanaise où meurent des détenus, surtout s’ils ne sont pas libanais. Aujourd’hui, Umm Suhayl, tient le magasin, elle a rassemblé quelques oies et poules qu’elle a enfermées dans un enclos de fortune, donnant de la vie à ce quartier qui se repeuple peu à peu.

Ce qu’elle pense de l’armée libanaise ? Pour elle, il y a les soldats et les officiers qui sont corrects, et les autres, qui ne le sont pas. Que ce soit aux barrages à l’entrée du camp, dans le camp, ou dans la prison, où elle va rendre visite à son fils et son gendre, elle rencontre des soldats ou officiers bienveillants ou racistes et haineux. Ainsi en est-il de cette armée qui fut entraînée à bombarder et détruire le camp palestinien le plus important au Liban, pour servir la politique du gouvernement anticonstitutionnel libanais.

 

Retourner et voir

 

Dans ce qu’on appelle le vieux camp, soit la partie qui a été construite et qui a été habitée dès le début des années 50 par les réfugiés nouvellement arrivés de Palestine, il n’y a plus rien. Tout est détruit. Il est d’ailleurs interdit d’y entrer, et l’armée y veille bien. Mais à la fin des combats, des responsables du camp y sont entrés et ont tout vu. Des enfants s’y aventurent, parfois. Ils reçoivent une raclée et sont chassés. L’un des enfants s’y est faufilé, dans l’espoir de retrouver la boîte de ses économies, mais en vain. La plupart des habitants de cette partie du camp attendent, dans le camp Baddawi ou ailleurs. Ils ne savent toujours pas ce qu’il en sera, de leur quartier.

Mais certaines femmes ont réussi à entrer, des grands-mères qui ont connu la Palestine, qui avaient déjà tout perdu et qui revivent la Nakba, dans tous ses souvenirs renouvelés. Rien, plus rien ne pourra leur redonner le sourire. Elles avaient réussi à surmonter la Nakba, en enfantant, en éduquant, en travaillant dur pour former des générations responsables qui prendraient le chemin du retour vers la Palestine. De nouveau, elles sont sans rien. Elles ont tout quitté, et elles l’ont fait volontairement, parce qu’elles ont considéré que les combats contre Fateh al-Islam ne les concernait pas, qu’elles reviendraient dans le camp, bombardé certes, mais pas entièrement détruit. Aujourd’hui, elles n’ont plus ni papiers, ni souvenirs, ni argent, ni meubles, ni vêtements. Obligées, comme en 1948, de compter sur la charité internationale et sur la bonne volonté des « pays donateurs », qui doivent statuer sur leur avenir. Une de ces mères courageuses continue à se faufiler, de temps en temps, vers le camp de Nahr el-Bared, « rien que pour vivre quelques instants dans le camp ». Elle revient, tous les soirs, à Baddawi. Parfois, elle emmène avec elle des enfants, les siens ou ceux des voisins. La plupart du temps, elle ne passe pas par les barrages de l’armée. Elle se sent chez elle et trouve humiliant de devoir y passer, surtout qu’elle ne sait pas face à qui elle aura affaire, le bon ou le mauvais soldat.

 

Plans de reconstruction

 

Le camp de Nahr el-Bared comprend une proportion non négligeable de jeunes diplômés. Les médecins d’abord. Rien que dans les deux camps du nord, Nahr el-bared et Baddawî, il y a 86 médecins ; il y a aussi de nombreux architectes et ingénieurs. C’est ce qui a permis à un comité de se mettre en place, composé des architectes palestiniens du camp, pour travailler à une proposition de reconstruction. Plusieurs projets ont été faits, la plupart ayant été refusés par la population et ses représentants. Celui des architectes palestiniens semble le plus adapté et le plus apprécié, vu les réactions de certaines familles. Ce projet consiste à reconstruire des maisons sur cette partie, après déblayage, en respectant d’une part, l’ancienne disposition des maisons, tout en les espaçant, de façon à laisser pénétrer le soleil et le vent, l’ancienne disposition concernant la préservation de l’intimité familiale : les étrangers à la famille ne pourront pas habiter dans les étages supérieurs. Le seul problème qui se pose à ce projet, d’après un responsable du comité, est que l’espace ne pourra pas inclure toutes les familles qui s’y trouvaient, une dizaine de familles devront vivre aux alentours ou dans d’autres quartiers. L’UNRWA, agence responsable des camps de réfugiés palestiniens, ne semble pas être entièrement hostile au projet, d’après certains.

 

Les enfants palestiniens non scolarisés

Il y a trois mois, ce fut la rentrée scolaire au Liban, comme ailleurs. Mais cette année, les enfants palestiniens de Nahr el-Bared et par ricochet, ceux de l’autre camp du nord-Liban, Baddawi, vivent sans écoles. Là aussi, il semble que les choses traînent, attendant on ne sait pas trop quoi, très probablement une solution politique à la crise libanaise, comme si ces enfants, parce qu’ils sont palestiniens, devaient payer le prix, par leur scolarité, d’une crise insurmontable, où les chefs d’Etats du monde interviennent, sans parler de leurs envoyés qui ne décollent plus du pays.

Les écoles du camp Baddawi sont occupées par les familles palestiniennes de Nahr el-Bared. D’autres écoles libanaises étaient également occupées, mais les familles ont dû évacuer rapidement, au début de la rentrée scolaire, pour permettre aux élèves libanais d’accéder à leurs écoles. Ces familles sont actuellement dans des baraquements, rapidement installés par l’UNRWA, dans le camp de Nahr-el-Bared. Mais aucune solution n’a été trouvée pour les familles installées dans les écoles de Baddawi. La première mesure qui fut prise, dès la rentrée scolaire, ce fut d’assurer la scolarité des enfants des camps qui doivent passer des examens officiels : brevet et bac. Pour les autres, aucun intérêt. Les enfants sont donc dans les maisons, dans les rues, mais aussi, dans les centres sociaux et éducatifs, de Baddawi surtout mais aussi, tout récemment, de Nahr-el-Bared, où l’association Najdeh a ouvert un centre qui accueille les jeunes, tous les jours. Dans ce centre, les volontaires bénévoles, étudiants ou à la recherche de travail, commencent à préparer sérieusement cours scolaires et activités para-scolaires, pour encadrer les enfants. Compter sur leurs propres forces et ne pas attendre les politiques, essayer de mettre à profit le temps pour rassembler, mobiliser, créer. Dans le centre de Najdeh, des adolescents chantent le retour et l’amour du camp de Nahr el-Bared, dans un défi lancé au monde entier.

Dans le camp de Baddawî, plusieurs centres rassemblent les enfants, dans le même état d’esprit : éviter que les enfants, déjà traumatisés, n’aillent à la dérive. Activités multiples sont menées pour les mobiliser, leur redonner force et courage et leur faire éviter de plonger dans l’attentisme et l’inaction. Ce qui est intéressant, c’est de voir des jeunes privés de leurs écoles assumer des fonctions d’animateurs dans ces centres, pour les plus petits. Il est extrêmement rare de voir un peuple s’assumer avec cet entrain.

Récemment, l’UNRWA a installé deux écoles, une pour les enfants de Baddawi (où se trouvent également les réfugiés de Nahr el-Bared), et l’autre pour les enfants des familles retournées à Nahr el-Bared. Mais pour les familles de Baddawî, l’école ne convient pas du tout. D’abord, son lieu : elle est assez éloignée du camp, les enfants devant y aller soit en voitures, soit à pied, sur des chemins non asphaltés, qui deviennent boueux lorsqu’il pleut. Or, c’est la première fois que les enfants du camp sortent de leur environnement, où ils se sentent en sécurité, surtout que l’école, en préfabriqué, est éloignée de tout, et surtout froide. En hiver, les enfants rentrent alors qu’il fait nuit, surtout que le système établi fait rentrer certains enfants à huit heures du soir, ce qu’aucune école libanaise ne pratique. De plus, le préfabriqué n’a pas l’air de rassurer ni enfants, ni parents, les uns et les autres parlent de fissures, les uns et les autres sont paniqués à l’idée de retrouver deux cent élèves dans ce genre de bâtiments. Deux semaines après l’ouverture, les parents décident de faire la grève et n’envoient plus leurs enfants à l’école. Des pourparlers s’engagent avec l’UNRWA, les parents considèrent que la solution serait de trouver un bâtiment en dur, proche du camp, ou bien, de reloger les familles présentes dans les écoles de Baddawi dans leur camp, à Nahr el-Bared, comme cela s’est fait pour les écoles libanaises évacuées.

Du côté de Nahr el-Bared, quelques problèmes aussi. Les parents font la grève quelques jours car l’école lointaine n’est pas facilement accessible à toutes les familles. La solution d’un car de ramassage a été trouvé, et les cours ont repris.

Il est certain, cependant, que ces deux écoles ne peuvent suffire à tous les élèves des camps. De plus en plus, les familles considèrent que leurs enfants vont perdre une année scolaire, catastrophe qui s’ajoute à tous les malheurs subis depuis le début des événements de Nahr el-Bared.



Jeudi 27 Décembre 2007

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