Géopolitique et stratégie

Le bouclier anti-missiles américain en Pologne



Manuel de Diéguez
Mercredi 16 Mai 2007

Avertissement

Le bouclier anti-missiles américain n'est nullement destiné à protéger l'Occident contre une menace militaire évidemment inexistante de la Russie ou de l'Iran, mais exclusivement à accélérer la vassalisation de l'Europe sous le couvert de l'OTAN. Cette politique n'est réalisable qu'en raison des mentalités para religieuses mondiales, qui permettent à un empire de grandir sous le bouclier d'une démocratie évangélique, apostolique et messianique. Le salut de l'Europe appelle donc une révolution intellectuelle et philosophique qui féconderait la guerre de la raison inaugurée par le XVIIIe siècle français.

Si Mme Merkel ne comprenait pas cet enjeu, elle démontrerait seulement son imprégnation théologique - son père était pasteur. Mais si M. Nicolas Sarkozy feignait d'ignorer la véritable nature du mythe théologico-militaire américain, il démontrerait, dès son entrée en fonctions, sa volonté de renforcer l'hégémonie d'une puissance étrangère au détriment de la France et de l'Europe et il franchirait le premier pas en direction de la guerre civile, parce que le parachèvement de la domestication du Vieux Continent entraînerait inexorablement celle de la France, ce que la partie saine de la nation n'acceptera pas. Dans ce cas, la France n'aurait le choix qu'entre la révolution pour le sauvetage de son identité ou le recours aux articles 67 et 68 de la Constitution modifiée le 23 février 2007, ultime garant de l'unité du pays ( La Constitution modifiée le 23 février 2007 et la défense de la souveraineté nationale , 15 mars 2007 ).

Le 16 de la Lune de Maharram

Uzbek à Rhedi,

Pour te décrire la tempête que les simianthropologues français déchaînent en ce moment parmi les historiens dont l'esprit voguait sur une mer tranquille, il faut garder présent à l'esprit que la question de fond demeure à leurs yeux celle de savoir si le simianthrope d'aujourd'hui est le même sur toute la planète que celui d'il y a quelques siècles ou si cette espèce change de tête rapidement .

Dans ce cas, toute histoire sérieuse des méthodes de la science historique devrait impérativement se réclamer d'une connaissance de l'évolution de l'encéphale du simianthrope, ce qui suffit à faire comprendre la fureur de la science historique actuelle, qui craint de se trouver dans l'obligation de quitter les eaux tranquilles de la vérité officielle pour se demander si les progrès de la raison simiohumaine sont superficiels et précaires et s'il suffit de gratter un léger vernis pour retrouver l'animal le plus primitif sous des dehors trompeurs .

L'Ecole de Paris s'est donc demandé s'il existait de grandes différences entre les croisades démocratiques d'aujourd'hui et celles des chrétiens d'autrefois. La première de ces distinctions leur semble celle-ci : les saint Louis, les Richard Cœur de Lion, les Tancrède, les Godefroy de Bouillon, les Raymond de Toulouse s'imaginaient sincèrement qu'il existait un Dieu, lequel était censé avoir " créé le ciel et la terre ", comme le leur disaient leurs Ecritures et qu'il appelait maintenant tous ses fidèles à venir délivrer avec ardeur et à sa place le tombeau de son fils, qu'il avait laissé choir, on ne savait pour quelles raisons obscures, entre les mains des Infidèles , tandis que les annonciateurs américains du salut du monde par la conquête de la terre sous le drapeau de leur démocratie ne croient pas vraiment que l'implantation de puissants boucliers anti-missiles aux frontières de la Russie réponde au besoin devenu subitement si pressant de leur ciel de délivrer une Europe menacée par les armées d'Allah.

C'est une date importante dans l'histoire de l'encéphale simiohumain que celle de la prise du pouvoir par une classe politique non seulement ambitieuse et déterminée, mais suffisamment cérébralisée pour feindre de croire aux pièges du diable et pour précipiter les simples d'esprit dans l'arène de l'histoire sainte de leur temps , donc pour lancer de sang-froid et en masse leurs congénères ignorants et aveugles dans une croisade dictée par le ciel des démocraties . Aussi, l'Ecole se demande-t-elle au premier chef ce qu'il en est des alliances nouvelles de la politique avec la foi qui servent de moteurs aux épopées d'une piété privée de confessionnaux , mais non moins redoutable que les précédentes .

Je puis te dire que les simianthropologues français font de grands progrès dans la connaissance de ces mystères. Ils considèrent que la guerre moderne des cerveaux présente des particularités psychobiologiques tellement riches d'enseignements qu'ils en tirent des leçons aussi nouvelles que décisives. En premier lieu, ils pensent que l'étude du champ de bataille qui scinde le cerveau de notre espèce entre le réel et le songe leur permet d'approfondir les paramètres de l'intelligibilité de l'histoire à l'heure où les chefs du genre simiohumain commencent de se distinguer des foules par leur passage à une autre étape de l'évolution de la boîte osseuse de notre espèce. Les premières spectrographies de la sincérité religieuse du simianthrope n'avaient fourni à l'Ecole qu'une image confuse des lois qui régissent la vie onirique de la politique et de l'histoire, parce que les premiers regardants transsimiens des idoles ne disposaient pas d'une balance dont les plateaux auraient pu accueillir les poids respectifs de la tête rationnelle et de la tête rêveuse des dirigeants de tous les peuples de la terre, puisque notre astéroïde n'était pas encore entièrement exploré.

Certes, l'empereur Henri IV d'Allemagne ne croyait pas un traître mot à la théologie de la volonté divine censée avoir guidé la plume de Grégoire VII en 1077 et armé la papauté de la foudre d'une excommunication meurtrière contre lui. Mais son armée avait été tellement terrorisée par cette fulmination assassine qu'elle avait lâché pied. Aussi n'avait-il obtenu le pardon du ciel et de son coadjuteur charitable qu'en se rendant à Canossa, où il avait attendu les pieds dans la neige que le Dieu d'épouvante et le pieux successeur de Saint Pierre eussent achevé leurs conciliabules prolongés et conclu un accord relativement favorable à l'empereur humilié, puisque leur grâce suspendait la débandade des troupes de l'impie et l'hémorragie mortelle de son autorité.

Mais Henri IV n'en croyait pas moins en l'existence d'un créateur de l'univers. Quel était le dosage entre son hérésie politique et son esprit religieux ? Pour quels motifs sans doute sacrilèges à leur tour avait-il renoncé à prendre la tête d'une sainte croisade de plus et d'en retirer la gloire assurée et immense qui s'attachait alors aux équipées de cette envergure du ciel sur la terre ? Le Dieu Liberté, lui, n'hésitait pas à placer ses canons aux avant-postes de la Russie et de vassaliser saintement la Pologne et l'Europe sous la bannière du credo et de la doctrine de la démocratie.

Dès 1990, les simianthropologues français avaient démontré que les mélanges les plus frustes des croyances religieuses avec l'intelligence politique remontaient au paléolithique , mais que le dosage de ces ingrédients au sein des orthodoxies variait au gré des époques, des lieux et des civilisations. En 1992, l'Ecole de Paris avait observé l'encéphale ambigu de Charles-Quint et de son fils Philippe II , qui avaient combattu tout ensemble pour la cohérence politique de l'Espagne et pour la divinité des chrétiens, ce qui leur avait permis de forger l'unité nationale à la rude école des bûchers de l'Inquisition . En 1993, l'Ecole de Paris avait publié la première comparaison argumentée entre l'encéphale d'un roi du onzième siècle et celui d'un souverain du XVIe, Henry VIII d'Angleterre. On peut y lire qu'en 1056, Henri IV d'Allemagne n'avait que six ans lorsqu'il succéda à son père Henri III, qu'en 1072, à l'âge de vingt et un ans, il avait vaincu à la guerre ses oncles devenus ses tuteurs, les ducs de Saxe et de Bavière, qu'en 1076, il avait fait déposer le pape à la Diète de Worms.

L'équilibre instable et flottant par nature entre le cerveau politique et le cerveau théologique du simianthrope est d'autant plus difficile à connaître que les mythes religieux sont politiques par définition, puisqu'ils décident de l'ordre public par le relais de la morale et de l'obéissance des peuples à un commandant du cosmos, de sorte qu'il n'est pas scientifique de séparer les instances vitales entre lesquelles l'encéphale du simianthrope se divise - les deux autorités se partageant le sceptre de la vénération et de la peur. C'est pourquoi l'affaire du bouclier à la fois politique et théologique que l'empire américain installait en Pologne a fait progresser la simianthropologie à l'heure où il s'agissait de peser le degré exact de cynisme religieux et de réalisme politique dont se nourrissait cette croisade.

Naturellement, l'argumentation orthodoxe mise au point par la curie américaine - elle jouxtait le Département d'Etat et le Pentagone - selon laquelle l'Iran était réputé incarner une menace luciférienne redoutable pour l'Europe démocratique et pour le salut du Nouveau Monde lui-même ne reposait sur une conviction théologique sincère que dans l'encéphale du Président des Etats-Unis de l'époque, dont la simplicité d'esprit était connue de toutes les chancelleries; et pourtant, il ne s'agissait pas non plus d'un pur machiavélisme diplomatique à l'égard de l'Europe vassalisée. Car les convictions du simianthrope sont toujours l'expression de ses intérêts bien compris, et cela jusque dans la physique classique, où la prévision vérifiée tient lieu d'explication, donc de preuve du sens et où le verbe comprendre se conjugue à l'école de la réussite expérimentale. Mais la catéchèse présentée à l'Europe asservie et alléguée au profit de la rédemption et du salut démocratiques n'était même pas jugée crédible par les dirigeants hyper catholiques de la Pologne d'alors, les frères Kaczynski. Quant à la chambre des représentants et au sénat américains, ils avaient jugé cette théologie trop incertaine pour voter des crédits si aventureusement demandés pour le salut du monde.

D'un côté, les néo-conservateurs lucides savaient que la croisade pour la " liberté " et la " justice " passerait pour théologiquement fondée si elle parvenait à leurrer l'Europe acéphale et à la vassaliser encore davantage ; car les mêmes règles semi animales qui permettaient aux physiciens de " comprendre " la nature par la capture de séquences constantes fonctionne dans l'histoire et la politique simiohumaines ; de l'autre, une pesée transsimienne du cerveau européen était en vue par la réflexion politique de simple bon sens que je t'ai déjà rapportée et qui laissait espérer une rencontre, du moins partielle, entre la réflexion abyssale de l'Ecole de Paris et le degré de lucidité paysanne des chancelleries du monde entier, et d'abord du Quai d'Orsay .

Je te rappelle que l'Ecole avait démontré depuis longtemps l'évidence première que les trois monothéismes avaient été construits sur la dissuasion infernale et sur l'excommunication majeure. Tu sais également que la démythification militaire et la validation diplomatique de l'arme thermonucléaire passent par la connaissance anthropologique de l'inconscient politique de la structure thermonucléaire de toute la théologie chrétienne. Mais l'empire américain tente d'atteler le monde entier au char d'une mythologie de la dissuasion nucléaire à la fois iranienne et nord coréenne, alors que celle-ci se trouve réfutée depuis longtemps non seulement par les simianthropologues français, mais par la réflexion politique et le bon sens de quelques hommes politiques de gauche, dont MM. Védrine et Dumas, qui ont assumé les responsabilités de Ministres des affaires étrangères de la France et qui savent qu'on n'empêchera pas, sur le long terme, Ispahan de se doter d'une arme théologique dont huit Etats disposent déjà dans le monde. Comme je te l'ai également écrit le 22 de la lune de Saphar (*), mon cher Rhedi , la super artillerie thermonucléaire n'est pas une arme de guerre, mais une arme politique, donc une arme exclusivement psychologique , parce qu'elle se révèle aussi imaginaire sur un champ de bataille réel que l'excommunication majeure des armées d'Henri IV d'Allemagne par le pape Grégoire VII.

Tu sais que les élans nouveaux de la raison ont toujours dénoué des nœuds gordiens au lieu de les trancher. En l'espèce le nouveau nœud gordien à dénouer est celui qui attache la politique messianique des démocraties du salut aux conquêtes des orateurs impérieux de la Liberté, alors que l'empire américain a soudé étroitement son glaive à son évangile. Face à l'extension forcenée de bases militaires américaines dans le monde entier, l'Europe ne saurait lutter contre sa domestication politique accélérée sous la férule de l'OTAN qu'à l'aide des armes de la pensée critique forgées sur les enclumes des simianthropologues français.

Tu vois que la pesée de l'encéphale du simianthrope politique de 2007 obéit à la fois à des paramètres différents de ceux des XIe et XVIe siècle et pourtant identiques , ce qui a grandement facilité , aux yeux de l'Ecole de Paris, la construction de la balance moderne à peser la semi animalité du genre humain.

Certes, la régression cérébrale de l'Europe théopolitique de 2007 ne peut que confirmer les travaux antérieurs des simianthropologues de 1990 concernant l'évolution de l'encéphale des dirigeants politiques occidentaux entre le XIe siècle et le XVIe. Mais, un champ d'expérimentation nouveau se dessine du fait que la Russie semble tétanisée à son tour par la domestication cérébrale de l'Europe, au point qu'elle n'ose se gausser ouvertement de la faiblesse d'esprit qui frappe tout soudainement le Vieux Monde, de sorte qu'elle perd son temps s'enferre à réfuter le plus sérieusement du monde des arguments pseudo évangéliques qu'un grain de dérision suffirait à ridiculiser.

C'est ainsi que le 15 mai, l'ambassadeur de Russie, M. Alexandre Alexeevitch AVDEEV, a entendu le journaliste, M. Nicolas Demorand, accuser M. Poutine de rallumer la guerre froide, alors que, de toute évidence, c'est l'Amérique qui la rallume ; et lorsqu'il a tenté d'exposer posément le contenu militaire et politique réel de l'implantation de missiles en Pologne , il n'a été ni compris, ni même écouté, tellement l'Amérique parvient à éliminer d'emblée les vraies questions et à leur imposer d'avance son propre cadrage idéologique. Il s'agit donc d'initier le Kremlin à l'ironie socratique . La culture russe aidera-t-elle l'Europe à retrouver ses esprits ?

Quoi qu'il en soit, le spectacle de la contamination foudroyante des régressions mentales modernes trouve aujourd'hui un terrain d'observation sur le vif . Ce phénomène est-il de même nature que la reprise en mains des esprits par Henri IV d'Allemagne à la suite de l'excommunication majeure qui avait frappé d'épouvante son armée jusqu'au grade des colonels inclus, mais non les généraux ? Ce détail avait permis à l'empereur de rétablir la discipline militaire par la pendaison de quelques sots ; mais, du coup, l'Ecole de Paris se trouve retardée par la difficulté de découvrir si la guerre contre la bêtise peut réussir à l'aide de méthodes de purification des cerveaux moins expéditives que celles du XIe siècle. Certes, en 2007, nous disposons de quelques armes nouvelles de l'intelligence ; mais personne ne saurait présager de leur efficacité ou de leur entière inutilité. Il est donc décisif de découvrir si, dans une société qui a aboli la peine de mort , il existe des moyens efficaces de couper le cou à la stupidité.

En vérité, les simianthropologues français cherchaient depuis longtemps dans Rabelais, Swift et Voltaire des armes de la raison en mesure de guérir de leur cécité des Etats démocratiques et laïcs pelotonnés sous l'aile de l'Otan . Pour cela, il ont fourbi à nouveaux frais l'arme décisive de la pensée critique découverte par Platon, qui riait fort peu, il est vrai, mais dont le sourire avait fait de l'ironie un échafaud devant lequel la pendaison fait pâle figure. Aujourd'hui, l'Ecole pense que l'arme du rire ne saurait suffire à l'intelligentsia d'une civilisation européenne autrefois experte dans la satire. Car la question des sources dernières de l'hypocrisie politico-religieuse n'est pas résolue par la naïveté d'imaginer que Tartuffe serait un menteur pleinement conscient de sa fourberie. Pour que la lâcheté des sociétés simiohumaines se fût parée d'une idole sous les traits d'un fieffé hâbleur du cosmos et d'un vantard sans scrupules et pour qu'elles se fussent placées sous une protection si trompeuse, il faut que les humilités apeurées de la croyance soient bien davantage qu'un leurre superficiel et astucieusement chapeauté - une folie que des arguments narquois et rieurs suffiraient à terrasser.

Pourquoi l'Europe des chefs d'Etat craintifs de 2007 prend-elle ses distances à l'égard de la Russie et de la Chine sous la férule de son maître en théologie d'outre-Atlantique ? Les chancelleries de l'ex-Europe de la raison croient-elles réellement en l'existence d'un épouvantail iranien dont tout le monde peut voir qu'il est monté de toutes pièces par des fabricants avertis d'un nouveau Lucifer ? Mais, dans ce cas, l'Europe ferait un violent contraste avec la lucidité relative de la classe politique américaine que son bon sens de cow-boy fait pouffer de rire au spectacle de la crédulité parareligieuse des Européens : il faut remonter aux Croisades, dit la presse du Nouveau Monde, pour assister à une guerre des cervelles au sein d'une civilisation pourtant devenue internationale.

Je t'ai déjà rappelé que les simianthropologues français ne s'en sont pas tenus à leurs premières analyses de la théopolitique, qui remontent à 1990 et dont tu te souviens qu'elles étaient consacrées, d'une part, à l'histoire de la divinisation de Jésus et, d'autre part, à un approfondissement de la connaissance de l'inconscient politique du dogme de la transsubstantiation eucharistique. Mais, cette fois-ci, la question la plus profonde ne pouvait se trouver oubliée : leur jeune science devait s'attaquer à la croyance en l'existence même de l'idole ; car elle seule détient les clés de la décérébralisation la plus originelle de l'espèce simiohumaine , celle qui avait fait croire aux premiers semi évadés de la zoologie qu'il existerait des dieux. En fin de parcours, ce délire a enfanté un personnage aussi colossal que solitaire, lequel passe pour avoir non seulement enfanté le cosmos par le seul effet d'un discours qu'il aurait eu le front de prononcer devant le néant, le vide et l'immensité, mais qui avait rendu le théâtre des nues hyper politique à la suite de la perte progressive de la chair et des os des idoles. Pourquoi ce Titan s'est-il changé en une vapeur vocale à la fois dotée d'ubiquité et localisée de quelque manière, puisqu'elle ne se confondait ni à la totalité de la matière, ni à la totalité du vide ?

Or, il se trouve que le dieu Liberté est calqué sur le démiurge de la Genèse. Lui aussi affine son glaive à se réduire à une ubiquité sonorisée et localisée à l'école de sa foudre et de ses canons ; lui aussi se donne les armes à la fois affûtées et vaporisées d'un empire ; lui aussi rassemble ses prophètes dans une guerre à l'échelle de la planète, afin de sceller l'alliance de sa puissance avec sa justice ; lui aussi sert de masque éthéré à sa politique de la torture. C'est pourquoi il demeure impossible aux médiocres dirigeants de tous les Etats rationnels du monde de se réunir en un gigantesque congrès du courage et du savoir et d'annoncer solennellement à tous les peuples de la terre qu'ils appartiennent à une espèce larguée dans le silence de l'éternité, qu'ils ne connaîtront jamais ni leur origine, ni le sens de leur parcours et qu'il leur faut se résoudre à devenir à eux-mêmes leur seul interlocuteur sur un astre à convertir à la vaillance intellectuelle .

Un tel dialogue du simianthrope avec son épouvante, une telle confession de foi de son intelligence , une telle métamorphose de son génie, une telle escalade de l'échelle de son évolution cérébrale , une telle tempête du "Connais-toi" sous son crâne, une telle irruption du tragique de l'esprit, une telle fécondation d'un désastre créateur, un tel culte pour une catastrophe libératrice, une telle ascension dans la solitude ont eu leur prophète, un certain Blaise Pascal , qui avait compris que les flammes de l'enfer et toute les vengeances de la divinité dans l'immortalité de la torture n'étaient qu'un jeu d'enfant en regard de la panique d'entrailles devant le vide de l'immensité dont souffre une espèce que la nature a eu la bienveillance meurtrière de rendre schizoïde afin qu'elle exorcise son effroi à l'école de sa folie .

Et maintenant, seul l'appel du gouffre, seule le voix du vertige, seul le cri de l'abîme peuvent sauver l'Europe politique de l'anéantissement de sa civilisation dans la magie religieuse , tellement l'intelligence simiohumaine ne trouvera que dans les paroxysmes de sa peur le courage de relever le défi de l'idole au sceptre vassalisateur - le dieu fou dont la parole et la bannière brandissent l'évangile vaporeux et vocalisé d'une démocratie mondiale armée jusqu'aux dents.

Nous voici à nouveau devant la question de savoir si le simianthrope progresse de siècle en siècle ou s'il ne se revêt jamais que d'un vernis. Tite-Live raconte qu'au cours des guerres puniques, le ciel ayant intempestivement tonné au cours de l'élection rituelle par le Sénat des deux consuls désignés pour l'année, la terreur religieuse des Romains fut si subite et si grande que leur décision fût aussitôt annulée et que des cérémonies expiatoires furent ordonnées en toute hâte afin d'apaiser une colère aussi évidente que spectaculaire des dieux. Or, les immolations d'êtres humains n'ayant été supprimées en principe que sous l'empereur Claude, il est probable que la repentance de la ville fut démontrée par des meurtres sacrés.

Quant aux mœurs, tu trouveras au chapitre XV du Livre XXIV de Tite-Live que les Romains rencontrèrent une difficulté militaire inattendue du fait qu'ils avaient promis la liberté aux esclaves qu'ils avaient dû engager dans la guerre contre Hannibal à la suite des lourdes défaites du Lac Trasimène et de la bataille de Canne. La seule condition imposée à la libération de ces esclaves était la preuve de leur bravoure ; et ils devaient l'apporter avec la tête d'un soldat punique à la main. Mais les esclaves perdaient beaucoup de temps à couper la tête des morts ; puis il leur fallait poursuivre le combat avec un crâne dans une main et l'épée dans l'autre, de sorte que les plus courageux eux-mêmes cessaient même de combattre (Occupata dextra tenendo caput , fortissimus quisque pugnator esse desierat). Le général romain Graccus en fut réduit à leur demander de jeter leur trophée en échange de la promesse solennelle qu'ils deviendraient tous des hommes libres si la bataille était gagnée.

Tu vois, mon cher Rhedi, le chemin parcouru en vingt-trois siècles seulement. Maintenant, l'Ecole française a converti la philosophie et la littérature à porter un regard nouveau sur le simianthrope. Les premiers, ils ont enseigné notre espèce à l'école du chimpanzé et de ses idoles, mais de telle sorte que leur apprentissage du Dieu des singes d'aujourd'hui ne les a pas conduits à se retrouver en l'animal crucifié sur une croix, mais à quitter la zoologie des supplices par l'observation de l'animal meurtrier tapi au plus profond d'eux-mêmes ; et cet animal, ils se sont bien gardé d'en traquer les secrets à étendre son cadavre supplicié sur la planche anatomique du salut, mais par l'étude de l'animalité du sacrifice chrétien qui demande au croyant de déposer, en échange de sa liberté, la tête d'un innocent torturé à mort entre les mains d'un souverain génocidaire installé dans le ciel.

C'est l'autopsie du sacré qui a conduit l'Ecole de Paris à observer l'animalité de Dieu. Ces entomologistes des trois monothéismes ont filmé la bête du sacrifice sanglant au plus profond de Jahvé, d'Allah et de l'idole qui se donne à tuer, dit-elle ; mais ils ont découvert qu'elle faisait payer en retour au simianthrope cloué sur l'autel le tribut d'un éternel rachat à l'école de la potence qu'on appelle l'Histoire .




Mercredi 16 Mai 2007

Géopolitique et stratégie | Diplomatie et relation internationale

Publicité

Brèves



Commentaires