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Le Traité de Non-Protestation Nucléaire


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Une analyse des origines géopolitiques du Traité de Non-Prolifération nucléaire, de ses effets réels - la non-prolifération comme privilège de quelques pays, l'arme d'intimidation d'un seul, la soumission du plus grand nombre - et de son impact sur le mouvement pacifiste.

AUTEUR: Susan WATKINS
Traduit par Xavier Rabilloud


Mardi 2 Juin 2009

Le Traité de Non-Protestation Nucléaire
Ces derniers temps, l'écroulement des banques et des marchés financiers couvre de son fracas les discours belliqueux à l'encontre de l'Iran ; mais à l'arrière-plan du chaos économique, persiste une situation de crise due aux armes nucléaires. Barack Obama a juré qu'il ferait « ce qu'il faut » pour stopper le programme iranien d'enrichissement de l'uranium. La menace militaire doit rester sur la table – « En tant que Président, je mettrai à profit tous les outils de la puissance américaine pour faire pression sur l'Iran ». Il bénéficiera du soutien de l'Europe : le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, a ainsi averti dès septembre 2007, à propos du dossier iranien, qu' « il faut se préparer au pire, et le pire, c'est la guerre ». Le Traité de Non-Prolifération nucléaire, érigé dans la période d'après guerre froide au rang de pierre angulaire de la « communauté internationale », fournit le prétexte légal à une éventuelle attaque contre l'Iran. De récents articles publiés dans les colonnes de la New Left Review [1] ont examiné les objectifs déclarés du TNP et ce dont il peut être crédité en fait dans la lutte contre la prolifération des armes nucléaires, ainsi que les politiques adoptées à son égard par l'administration Bush. Cet article cherchera à approfondir l'analyse en se confrontant à deux autres questions. En premier lieu, quelle est l'histoire politique du TNP en tant qu'accord international – quels pouvoirs l'ont-ils conçu, pour quelles raisons, lesquels l'ont-ils accepté et pourquoi ? Lesquels l'ont-ils rejeté, avec quelles conséquences ? En second lieu, quel impact le TNP a-t-il eu dans la politique mondiale, comprise comme une arène où se nouent des conflits qui impliquent non seulement des États, mais aussi des mouvements politiques ou sociaux et des idéaux ?


Tract d'appel au premier meeting public de la CND, 1958


Ces questions revêtent une pertinence toute particulière pour la New Left Review. Ceux qui l’ont fondée en 1960 furent d'éminents participants à la Campagne pour le Désarmement Nucléaire (Campaign for Nuclear Disarmament, ci-après CND). La CND fut le plus vaste mouvement de masse en Grande-Bretagne depuis la seconde guerre mondiale, et le creuset d'une nouvelle culture de contestation parmi la jeunesse. Aucune cause n'importait autant à Edward Thompson, Stuart Hall et la New Left de l'époque, que l'opposition à la bombe britannique et à la course aux armements mortifère que se livraient les superpuissances [2]. Mais la CND s’éteignit, une fois que le Parti travailliste eut battu le rappel de ses adhérents [3]. C'est la solidarité avec le Front de Libération Nationale du Vietnam, bien plus que la menace d'un cataclysme nucléaire, qui mobilisa les grandes manifestations des années 1960. Cependant, deux décennies plus tard, lorsque l'arrivée des missiles américains Cruise et Pershing en Europe de l'Ouest raviva les angoisses que suscitait l'arme atomique, une campagne européenne contre la course aux armements s'organisa presque du jour au lendemain, Edward Thompson en première ligne une fois encore. Ambitionnant d'unir les opposants d'Europe de l'Ouest et de l'Est contre la guerre froide, la campagne pour le Désarmement Nucléaire en Europe (European Nuclear Disarmament, ci-après END) rassembla à l'échelle internationale de gigantesques manifestations contre les armes nucléaires. Elle engendra des débats plus approfondis que ne l'avait réussi la CND, dont le plus soutenu eut peut-être bien lieu dans nos colonnes, lorsque Thompson y publia en 1980 son célèbre essai « Notes on Exterminism » (paru en français sous le titre « L’Exterminisme »), qui fut suivi de contributions par Raymond Williams, Noam Chomsky, Lucio Magri, Mike Davis et d'autres [4]. Mais, dès le milieu des années 1980, la campagne END elle aussi s'était essoufflée ; elle n'exerça aucune influence significative sur le cours des événements pendant les dernières années de la guerre froide. Contrairement à la CND, elle ne fut pas suivie d'une extension de la contestation, mais de la capitulation de Gorbatchev puis d'Eltsine, et du triomphe de l'Ouest.


Mai 1958 : marche de Londres vers la base nucléaire d'Aldermaston, Berkshire, organisée par la CND, pour exiger la fin des essais d'armes nucléaires. La marche a été répétée de 1959 à 1963. © Henry Grant Collection/Museum of London


Avançons encore de deux décennies : au début des années 2000, les manifestations contre l'invasion de l'Irak, officiellement destinée à empêcher Saddam Hussein d'acquérir l'arme nucléaire, ont mobilisé les masses encore bien plus que la campagne END elle-même, pas seulement en Europe mais dans le monde entier. Mais cette fois, le mouvement pacifiste n'a pu prétendre que très brièvement incarner une force politique réelle. Contre l'occupation militaire prolongée de l'Irak, ne s'est fait jour aucun mouvement de solidarité anti-impérialiste comparable à celui qui joua un rôle crucial pour mettre fin à la guerre du Vietnam. Aujourd'hui, alors que l'Iran est menacé d'une attaque militaire, pas la moindre opposition audible ou organisée ne se profile pour contrer la logique sous-jacente à cette menace. Le désarmement nucléaire, qui était auparavant la motivation profonde du mouvement pacifiste, sert dorénavant de justification principale à des actes ou des menaces de guerre. Le TNP a joué un rôle central dans cette transformation. Il est plus que temps d'en effectuer une analyse réfléchie.

I – La guerre froide

Le TNP trouve ses origines diplomatiques dans la convergence contingente des intérêts des superpuissances pendant la guerre froide. Les deux bombes atomiques américaines larguées en 1945 sur un Japon déjà vaincu établirent la supériorité des États-Unis dans ce domaine, et en firent la seule puissance à avoir jamais utilisé l'arme nucléaire à ce jour. Cette démonstration de force délibérément mise en scène, qui avait en partie vocation à intimider l'Union soviétique, galvanisa celle-ci dans ses efforts pour développer un armement comparable. Dès 1949, l'URSS possédait sa propre bombe atomique. En 1952, les États-Unis testèrent la bombe à hydrogène, bien plus puissante ; en 1955, l'URSS avait à nouveau rattrapé son retard. Dès 1957, les deux puissances disposaient d'un système de frappe nucléaire par missiles à combustible liquide, malgré l'avance considérable que conservaient les États-Unis, à la fois par le nombre d’armes et par la technologie. Une seule bombe équivalait alors par sa puissance à près de 4 000 fois celle qui fut larguée sur Hiroshima [5]. La Grande-Bretagne, encore à la tête d'un empire non négligeable et considérée par Washington comme un allié absolument fiable, fut autorisée à poursuivre son propre programme. La première arme britannique à fission nucléaire explosa en 1952, et une petite bombe à fusion en 1957. C'est en réaction qu'eurent lieu en 1958 les premières manifestations à Aldermaston. Mais la Grande-Bretagne, en loyale dépendance des États-Unis, n'altérait pas le duopole de base que formaient les deux grandes puissances nucléaires.

La conjoncture des années soixante

Les choses changèrent en 1960. La France, l'autre grande puissance coloniale européenne, n'envisageait pas de se priver de ce que la Grande-Bretagne avait pu obtenir, et réussit cette année-là sa première explosion atomique dans le Sahara algérien. Bien que Paris eût été, comme Londres, signataire du traité de l'Atlantique Nord, Washington ne la regardait pas d'un œil aussi favorable. La France s'était abstenue de ratifier l'Union de défense européenne, continuait de mener une guerre déstabilisatrice en Afrique du Nord et fomentait contre l'Égypte une attaque que les États-Unis entendaient empêcher. En outre, dès avant 1960, De Gaulle était aux commandes de l'État, avec derrière lui une longue histoire de résistance face aux volontés américaines ; il refuserait bientôt (en 1963) l'adhésion de la Grande-Bretagne au marché commun européen, voyant en elle un cheval de Troie des intérêts américains. Pour les États-Unis, une France dotée de l'arme nucléaire et menant une politique étrangère indépendante était une perspective peu ragoûtante.

Les préoccupations de Moscou étaient ailleurs. La République Fédérale d’Allemagne avait renoncé à son droit à un programme national d'armement nucléaire dans le cadre des accords de Paris en 1954, mais conservait la possibilité d'accéder à la puissance nucléaire à travers une Europe unifiée. Elle espérait y parvenir dans la CEE avec l'aide de la France. Toute perspective de ce type ne pouvait qu'alarmer l'URSS, échaudée par ce qu'elle avait subi aux mains de l'Allemagne pendant la seconde guerre mondiale. Ce qui aboutissait pour la première fois à un possible terrain d'entente entre Washington et Moscou sur la question des armes nucléaires : les États-Unis étaient hostiles aux ambitions françaises, l'URSS aux ambitions ouest-allemandes. Il en résulta, en 1961, l'adoption par l'Assemblée générale des Nations-Unies d'une résolution qui en appelait au lancement d'un travail préparatoire en vue d'un traité interdisant à tout autre État d'acquérir l'arme nucléaire, tout en protégeant les arsenaux des deux superpuissances [6]. A ce stade, cependant, le processus s'arrêta temporairement, car les efforts de Washington visant à empêcher l'émergence d'un axe nucléaire franco-allemand autonome exigeaient de trouver un accord avec Bonn contre Paris. Le gouvernement Adenauer fut courtisé à grand renfort de promesses garantissant, dans le cadre de l'OTAN, une force multilatérale qui ménagerait aux généraux et aux scientifiques ouest-allemands un accès aux armes atomiques américaines – un sacrilège pour les dirigeants soviétiques. L'obstination des États-Unis à vouloir qu'une force occidentale sous commandement commun soit prévue dans toute convention contre la prolifération entrava les négociations autour du TNP pendant les quatre années qui suivirent.

L'impulsion qui les remit en route vint du Tiers-Monde, l'autre front de la guerre froide sur lequel les forces anti-impérialistes se manifestaient. A mesure que celles-ci gagnaient du terrain dans les années 1960 – avec la révolution cubaine, la décolonisation en Afrique, les guérillas d'Amérique du Sud – Washington voyait plus de raisons de tenir compte du discours soviétique sur la coexistence pacifique. D'autant plus si cela pouvait se traduire par un infléchissement de l'aide matérielle que Moscou apportait aux luttes de libération nationale et, avant tout, par  l'assurance d'un relatif silence diplomatique sur la guerre qui s'embrasait au Vietnam. De son côté, la direction soviétique était désormais en conflit ouvert avec la Chine, la rupture étant justement née, au départ, du refus de Khrouchtchev de partager la technologie de l'arme nucléaire russe avec Mao. L'explosion d'un prototype chinois en décembre 1954 démontra que même un pays pauvre, bien qu'étant en l'occurrence la plus grande puissance présente à la conférence de Bandung, pouvait s'équiper d'une arme de dissuasion nucléaire. La bombe chinoise acheva de convaincre les esprits, à Washington comme à Moscou, qu'il fallait contrecarrer l'émergence d'autres puissances nucléaires dans le Tiers-Monde, autant qu'en Europe.


Moscou, 1er juillet 1968 : signature du TNP par l'ambassadeur US Llewellyn Thompson (à gauche) et e ministre soviétique des Affaires étrangères Andreï Gromyko.. Debout derrière lui, le Premier ministre Kossyguine. (AP Wide World Photos)

Les négociations

Cependant, le retour du TNP au premier plan de l'agenda diplomatique international ne résultait pas de la symétrie des préoccupations des deux superpuissances. L'impulsion vint de Washington, car le TNP avait également un autre objectif, des plus urgents et qui n'importait qu'aux États-Unis. Un traité limitant la diffusion des armes nucléaires pouvait fournir à l'administration Johnson, qui intensifiait alors sa guerre au Vietnam, un paravent idéologique fort opportun, démontrant son engagement ultime en faveur de la paix dans le monde, alors même que redoublaient les bombardements sur Hanoi. Au printemps 1966, le responsable américain des négociations sur le désarmement expliquait ainsi au Secrétaire d'État Dean Rusk : « A cause des répercussions de la situation au Vietnam, les États-Unis ont grand besoin de démontrer leur volonté de négocier sérieusement des mesures qui contribueront à la stabilité internationale et à juguler la course aux armements ». La Maison Blanche fit valoir que les « divergences avec les communistes à propos du Vietnam rendent d'autant plus importante la poursuite de nos intérêts communs dans la prévention de la prolifération nucléaire et dans la limitation de la course à l'arme nucléaire ». Lyndon Johnson se fit pressant : il envoya personnellement à Alexis Kossyguine une lettre préconisant un traité de non-prolifération, et l'assurant que les États-Unis étaient à présent opposés à l'acquisition de l'arme nucléaire par la RFA. Selon Dean Rusk, Moscou pouvait accepter que l'OTAN se concerte avec Bonn sur des questions nucléaires, mais exigeait des garanties pour que le TNP ne puisse pas « servir de façade à de futurs arrangements en matière d'armement » [7]. Les discussions bilatérales s'accélérèrent en septembre 1966, lors du voyage à New York du ministre soviétique des Affaires étrangères Andreï Gromyko. En décembre de la même année, Washington transmit à ses alliés un texte déjà revu et corrigé, comportant la rédaction préparatoire de ce qui devait devenir les deux premiers articles du TNP : les cinq États déjà dotés de l'arme nucléaire s'engageraient à ne pas en transmettre la technologie à d'autres, et les États non dotés s'engageraient à ne pas l'acquérir [8].

Mais cette version préparatoire se heurta à un mur de critiques lorsqu'il fut présenté à l'instance des Nations-Unies chargée de ces questions, le Comité des Dix-Huit puissances sur le Désarmement. L'Inde et le Brésil soutinrent que le premier article d'un traité de non-prolifération devrait interdire totalement la fabrication d'armes nucléaires. Les détracteurs du TNP considéraient qu’il était à la fois discriminatoire et hypocrite, les puissances nucléaires auto-proclamées se cramponnant à leurs bombes tout en appelant le reste du monde, au nom du bien de l'humanité, à renoncer à toute arme nucléaire. La France, alors même qu'elle se voyait accorder une place parmi les élus, opposa un refus de principe au traité, arguant par la voix de son représentant : « Il ne s'agit pas de désarmement, mais seulement du renforcement des monopoles des grandes puissances. » Les médias allemands menèrent une campagne féroce contre le « diktat des géants atomiques », que Konrad Adenauer dénonça comme « un plan Morgenthau puissance deux », et le ministre des finances Franz Josef Strauss comme « un nouveau Versailles ».

Pour donner des gages aux détracteurs du TNP, une série de nouveaux articles y fut ajoutée dans la précipitation avant le vote aux Nations-Unies. C'est principalement l'article IV qui servait à faire passer la pilule, en offrant d'aider les pays signataires à s'équiper en capacité nucléaire civile [9]. La RFA aurait la possibilité de désigner les inspecteurs qui vérifieraient ses propres centrales nucléaires et, au même titre que le Canada, le Japon et d'autres alliés industriels des États-Unis, serait tacitement autorisée à bénéficier du statut dit « du seuil », où, pour ainsi dire, seul le dernier fil reste à brancher. Un nouvel article VI agitait la perspective d'un désarmement des cinq puissances nucléaires, à une date future et non spécifiée... L'article X autorisait les signataires à retirer leur signature et limitait la validité du traité à une durée de vingt-cinq ans, à l'issue de laquelle une conférence internationale, prévue pour se tenir en 1995, déciderait de son éventuel renouvellement. Cependant, l'accueil resta si mitigé que, lorsque le traité fut finalement soumis à l'Assemblée générale des Nations-Unies en juin 1968, près d'un tiers des États membres refusèrent de le soutenir. Il fut adopté tandis que les États-Unis faisaient feu de tout bois pour écraser l'offensive du Têt au Vietnam.

C'est avant tout la promesse d'une capacité nucléaire civile qui appâta les pays qui signèrent effectivement le traité. Tout un tas de dictatures de puissance moyenne – le Chah d'Iran, Díaz Ordaz au Mexique, les généraux nigérians, Marcos aux Philippines, la junte thaïlandaise, les baasistes au pouvoir de fraîche date en Syrie et en Irak – espéraient bénéficier de l'Eldorado atomique offert par l'article IV. Des pays plus pauvres - parmi lesquels la Somalie, Haïti, le Népal - signèrent encore plus nombreux ; ils n'auraient de toute façon jamais les moyens de développer un armement nucléaire, mais pouvaient néanmoins aspirer à quelques miettes du festin. Les États-Unis assurèrent à leurs alliés au sein de l'OTAN qu'ils auraient « un doigt sur la gâchette ». Un groupe de pays « du seuil » - la RFA, l'Italie, le Japon, la Corée du Sud – attendit que l'AIEA, qui n'était à l'origine qu'un élément du programme « Atoms for Peace » lancé par Eisenhower en 1953, soit reconvertie en agence officielle du TNP. Puis ces pays signèrent le traité une fois qu'un accord eût été trouvé sur des protocoles d'inspection à l'indulgence soigneusement calibrée. Mais pour la plupart des signataires, l'alléchante perspective d'une capacité nucléaire civile s'avéra illusoire ; les réacteurs promis furent peu nombreux à se matérialiser. L'administration Carter imposa un nouvel ensemble de restrictions au moment précis où les principaux pays en développement devenaient capables de financer des réacteurs. En 1978, le Nuclear Non-Proliferation Act limita l'exportation du combustible nucléaire américain au profit des seuls pays qui mettraient en oeuvre des garde-fous supplémentaires, tandis que le Nuclear Suppliers Group – un cartel industriel sous la coupe des entreprises américaines – était utilisé pour contrôler les importateurs de technologie nucléaire, en évaluant au cas par cas les pays potentiellement acheteurs [10]. D'importantes puissances régionales, parmi lesquelles le Brésil, l'Inde, la Chine, la France, l'Argentine, le Chili, Cuba, l'Afrique du Sud, Israël et le Pakistan, continuèrent à dédaigner le TNP.

Exterminisme ?

Cependant, la fin des années 1970 vit évoluer l'équilibre des forces qui avait engendré le TNP. Les révolutions nicaraguayenne et iranienne furent les dernières révoltes anti-impérialistes victorieuses de cette époque. Il y eu un tournant marqué par l'alignement de la Chine sur les positions des États-Unis, pas seulement contre l'Union soviétique, mais aussi contre les mouvements révolutionnaires populaires du Tiers-Monde qu'elle avait auparavant soutenus ; cela apparut clairement en 1978 avec l'invasion chinoise du Vietnam récemment libéré. Il en résulta un changement décisif des relations triangulaires entre les puissances de l'OTAN, le bloc soviétique et les forces anti-impérialistes, en faveur de l'Ouest. Washington pouvait dorénavant raffermir son attitude à l'égard de Moscou, avec l'assentiment tacite de la Chine. L'administration Carter inaugura le dernier round de la guerre froide en annonçant sa volonté d'augmenter sa force de frappe nucléaire en Europe. En décembre 1979, un accord fut trouvé au sein de l'OTAN pour que les missiles Cruise et Pershing soient basés en Grande-Bretagne et en RFA ; Reagan hâta autant que possible leur déploiement effectif. L'URSS, alors paralysée aux mains de Brejnev et embourbée dans sa propre guerre contre-insurrectionnelle en Afghanistan, s’engagea les yeux fermés dans le développement d'une nouvelle génération de missiles. Comme dans les années 1960, mais à une échelle internationale bien plus large, des centaines de milliers de personnes se mobilisèrent face à cette menace pour protester contre les armes nucléaires. Deux pamphlets parus alors (The Fate of the Earth par Jonathan Schell et Protest and Survive par Edward Thompson) décrivirent les conséquences terrifiantes d'une guerre nucléaire de façon encore plus frappante que la CND ne l'avait fait vingt ans auparavant.

C'est dans ce contexte qu'eut lieu le débat autour de « L’Exterminisme ». Dans une écriture polémique et passionnée, Thompson y attaquait des conceptions caricaturales mais bien reconnaissables, souvent entendues à gauche du spectre politique : les causes de la guerre froide résidaient dans les menées expansionnistes de l'impérialisme mondial ; c'était avant tout en réaction défensive que le bloc socialiste s'équipait d'un arsenal nucléaire ; la bombe était un simple objet, et non une entité douée de volonté propre ; les inquiétudes quant aux horreurs de la guerre nucléaire n'étaient que diversion et conduisaient « au neutralisme, au pacifisme et à une déconnexion d'avec les luttes du Tiers-Monde ». Contre ces arguments illusoires, Thompson soutenait que les catégories du capitalisme, de l'impérialisme et du socialisme étatique étaient inadaptées à la situation inédite du début des années 1980, à savoir une confrontation entre deux systèmes « exterministes » parallèles. Dépeignant de façon glaçante la catastrophe finale, il prédisait qu'une conflagration nucléaire aurait presque certainement lieu avant la fin du siècle si le mouvement pacifiste ne l'emportait pas. Face à l'extermination qui menaçait, il fallait subordonner toutes les différences secondaires – socialisme et capitalisme – à « l'impératif écologique de l'humanité » : survivre.

Soutenant vigoureusement Thompson dans son appel à des protestations de masse contre le danger de la catastrophe nucléaire, les autres contributeurs au débat apportaient une analyse nouvelle des tensions accrues dans le contexte de guerre froide de l'époque. Cette analyse s'ouvrait à ce que Mike Davis nommait « l'exterminisme réellement existant » à San Salvador et à Guatemala City, ainsi que « la révolution par la contre-révolution » menée par Reagan. Dans l'un des essais les plus marquants, Raymond Williams mettait en garde contre la logique politique d'un débat qui ne dépasserait pas les seules conséquences cauchemardesques d'une guerre nucléaire : « Personne n'est plus prompt à admettre ces horreurs que les avocats et les maîtres d’œuvre de la course aux armements, qui en tirent leurs propres modèles de dissuasion et ont alors tôt fait de se rallier une bonne part de l'opinion publique. » Traiter la menace d'une conflagration nucléaire comme un sujet hors-norme et dont tout dépend en obscurcissait les causes réelles et instillait « un sentiment d'impuissance absolue à la merci d'une force immense, impersonnelle et incontrôlable », ce qui était justement l'objectif des thuriféraires de l'armement nucléaire.

Selon Williams, la politique du désarmement exigeait que soit reconnue sans ambiguïté la validité de la dissuasion nucléaire en tant que stratégie de défense nationale. « Aucun de ceux parmi nous qui s'opposent aux armes nucléaires et à la course aux armements ne doit jamais nier, ni même seulement mettre en doute, le désir naturel et hautement raisonnable des peuples à être protégés d'une attaque directe. » Ainsi qu'il le soutenait ailleurs, les Chinois ne pouvaient pas se voir refuser ce dont les Américains et les Russes disposaient déjà. De même qu'un large ensemble de luttes politiques et que la répulsion du grand public à l'idée de « frapper les premiers », la dissuasion avait à n'en pas douter contribué à ce que les prédictions d'une annihilation atomique ne se réalisent pas. Williams opérait une distinction entre, d'une part, des « stratégies de dissuasion » défensives et essentiellement nationales et, d'autre part, une « idéologie de la dissuasion » plus générale, structurant les alliances dans la guerre froide. S'abriter sous un parapluie nucléaire américain (ou soviétique) impliquait « l'acceptation d'une continuelle perte d'indépendance et de liberté de parole dans un champ bien plus vaste de la politique ». Au lieu de « sujets dissuadant », les peuples européens risquaient, du fait de la re-nucléarisation du début des années 1980, de n'être plus que « des objets dans une idéologie de la dissuasion s'imposant entièrement à nous, peuples ou nations ». Dans cette transformation, « l'aspiration au désarmement est idéologiquement récupérée pour camoufler une nouvelle étape – une de plus – du processus de ré-armement ». C'est à cette logique, d'une prémonition frappante quand on songe au rôle qu'a fini par jouer le TNP, que les nouveaux mouvements de masse devaient s'opposer.


"S'il pense qu'il en a besoin d'une, alors MOI AUSSI !"

II – Un nouvel ordre

Presque trois décennies plus tard, il semblerait que le verdict de l'histoire tranche sans équivoque le débat sur l' « exterminisme ». L'annihilation atomique n'a pas eu lieu. Jamais le capitalisme n'a été si largement admis comme la forme caractéristique de notre époque. L'impérialisme, longtemps tenu pour une rengaine dépassée, est aujourd'hui considéré dans l'ensemble du spectre idéologique comme une réalité – diversement célébrée ou déplorée – dont témoigne l'expansion des bases avancées de l'empire américain, de l'Europe de l'Ouest et de l'Asie de l'Est jusqu'en Europe centrale, dans les Balkans, le Caucase, le Proche-Orient et l'Asie centrale. Surveillé depuis l'espace par des essaims de satellites, le système de dissuasion s'est étendu sur la planète, d’Ascension à Diego Garcia, d'Okinawa à Incirlik. La Russie et la Chine ont été intégrées dans l'ordre économique dominé par les États-Unis. Quant à l'idéologie de la dissuasion, la vision de Williams était prophétique : la « récupération » générale des aspirations au désarmement, au service d'un nouveau stade de l'expansionnisme militariste, s'est faite au moyen du Traité de Non-Prolifération nucléaire.

C'est évidemment la victoire américaine dans la guerre froide qui permit le renouveau du TNP. Trois raisons expliquent la transformation que connut alors le système du TNP, au cours de la période que l'on peut considérer ouverte en 1991 par la guerre du Golfe. D'abord, le TNP se trouva de façon fortuite aligné sur la composition du Conseil de Sécurité de l'ONU lorsque, à l'été 1991, la France et la Chine – les deux puissances nucléaires qui auparavant critiquaient le TNP avec véhémence – firent volte-face et annoncèrent leur intention d'adhérer au traité. Pour l'une comme pour l'autre, cette évolution résulta d'une crise politique intérieure qui sapa leurs velléités d'indépendance, et les amena à admettre l'hégémonie américaine. En France, François Mitterrand s'était déjà implicitement résolu à adopter le néo-libéralisme dans l'Hexagone et un néo-américanisme dans sa politique étrangère, suite à l'échec patent des nationalisations et de la relance tentées par les socialistes en 1982. Il s'attira les louanges de l'administration Reagan lorsqu'il appela la RFA à accepter les missiles Pershing sur son territoire. Mais avec l'effondrement de l'Union soviétique, s'écroula aussi la façade d'une indépendance néo-gaulliste à l'égard des deux superpuissances. L'implication de troupes françaises sous commandement américain dans la guerre du Golfe entérina cette satellisation de la France dans l'orbite de Washington. Le 3 juin 1991, quelque trois mois après l'expulsion de l'Irak hors du Koweït, Mitterrand annonça un « Plan de maîtrise des armements et de désarmement » : la France signerait le TNP (le 3 août 1992) et incitait tous les États non signataires à faire de même.

L'arrimage de la Chine au Nouvel Ordre mondial eut lieu six semaines plus tard. Le processus économique et diplomatique qui sous-tendait cette évolution avait été inauguré par la politique de la « porte ouverte » adoptée par Deng Xiaoping et par sa visite aux États-Unis à la fin des années 1970. Mais c'est lors de la crise de 1989 que survint le déclencheur décisif, avec l'isolement international de la République Populaire suite à la répression de l'agitation massive contre le régime dans les villes du pays. Le Parti communiste chinois était désireux de rompre avec son statut de paria après Tian-an-men, et estimait n'avoir dorénavant rien à perdre à jeter par dessus bord des principes au nom desquels il avait lui-même par le passé acquis l'arme nucléaire. Il rallia donc le TNP, et l'annonce en fut faite par Li Peng en août 1991, dans une tentative de s'attirer les faveurs des États-Unis, à l'occasion d'un voyage du Premier ministre japonais à Pékin, la première visite d'un dignitaire étranger depuis la répression du 4 juin 1989. L'adhésion de la Chine au TNP annonçait elle-même la tournée de Deng Xiaoping dans les zones économiques spéciales du sud du pays, au cours de laquelle il fit l'éloge de l'économie de marché et engagea sans réserve l'économie chinoise dans le capitalisme [11]. Avec l'adhésion de la France et de la Chine, l'écart – en tout cas, l'écart officiellement reconnu – entre le pays légal et le pays réel  [12] de la puissance nucléaire fut résorbé. L'heureux hasard par lequel les cinq détenteurs « légitimes » de l'arme nucléaire se trouvaient être également les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité – dotés d'un droit de veto les plaçant au-dessus des autres États – signifiait que l'oligopole nucléaire qu'ils formaient dorénavant disposait des outils coercitifs des Nations-Unies.

Seconde raison au renforcement de l'emprise du traité : l'année 1991 eut aussi pour effet de grossir les derniers rangs du TNP. Quarante-quatre États adhérèrent au traité, qui devint un passage obligé – plus ou moins selon les cas - sur la voie de la respectabilité internationale. Au nombre des nouveaux signataires se trouvaient les républiques d'ex-URSS et d'ex-Yougoslavie, l'Afrique du Sud post-apartheid et six pays sub-sahariens qui s'étaient abstenus de signer tant que Pretoria détenait la bombe. Dans la phase préparatoire de la Conférence de 1995 pour la prorogation du TNP, les pressions diplomatiques exercées par la France, la Chine, le Canada et d'autres firent encore céder une douzaine de pays, dont le Chili, l'Argentine et la Birmanie. Comme prévu, la Conférence entérina la prorogation indéfinie et inconditionnelle du TNP ; certes, l'atmosphère se dégrada quelque peu lorsqu'en dernière minute les pays arabes s'insurgèrent contre la bombe israélienne, ce qui conduisit à l'adoption du TNP prorogé par « acclamation générale » et non par vote [13]. La troisième raison réside dans la réorientation de l'AIEA à la suite de la guerre du Golfe. D'une agence de contrôle, l'AIEA devint de façon plus ou moins claire un appendice du renseignement américain. Ses organes représentatifs furent remaniés, de même que son financement, qui devint largement corrélé aux projets définis – Washington étant le principal bailleur de fonds. Les mesures de sécurité furent abaissées (une fuite de plutonium se produisit d'ailleurs en 2008 au laboratoire du siège de l'AIEA à Vienne), au profit d'inspections sélectives appuyées par un mandat du Conseil de Sécurité témoignant d'un  recours à la force toujours possible de la part des États-Unis. Le directeur général de l'AIEA, Hans Blix, mit sur pied le « Programme 93+2 », un nouveau régime d'inspection intrusif, dans lequel étaient définies les tactiques agressives à appliquer en Irak, en Iran et en Corée du Nord : accuser les opérateurs de dissimulation, exiger l'accès à des sites non enregistrés ou non nucléaires, renverser la charge de la preuve en contraignant les pays accusés à prouver leur innocence. Depuis 1997, Mohammed El-Baradei, lieutenant puis successeur de Hans Blix, a perpétué cette méthode, avec l'aide d'Olli Heinonen, un radiochimiste finlandais plein de suffisance [14]. Avec des pouvoirs de police accrus à Vienne, un renforcement diplomatique à New York et une parfaite représentation politique au Conseil de Sécurité, le TNP était prêt à servir en ce nouveau siècle.



Trois exceptions

En 2003, à l'aube de l'invasion américaine en Irak, seuls trois pays parmi les 193 membres des Nations-Unies n'étaient pas signataires du TNP. Trois pays détenteurs d'armes nucléaires, contrairement à l'Irak, qui fut pourtant attaqué au motif qu'il en développait. Trois pays qui n'ont pas été sanctionnés, mais généreusement récompensés. Israël, le plus fameux d'entre eux, non content de recevoir des États-Unis plus d'aide économique et militaire par habitant que n'importe quel autre pays au monde, n'est même pas classé par la « communauté internationale » parmi les pays dotés d'un arsenal atomique. Depuis un demi-siècle, la résolution d'Israël dans le développement de son armement nucléaire n'a eu d'égal que l'aveuglement volontaire des États-Unis. Au début des années 1950, Shimon Pérès organisa à New York une efficace collecte de fonds pour financer la bombe israélienne. Plus tard, il guida lui-même des millionnaires en visite à Dimona. Israël s'assura l'aide technologique de la France et de la Grande-Bretagne dans le cadre du protocole secret tripartite de Sèvres (octobre 1956), qui planifiait la campagne de Suez contre l'Égypte [15]. L'administration Eisenhower délaissa les photos aériennes prises par ses avions espions U2, qui montraient une imposante « usine textile » en chantier dans le désert. En 1960, Ben Gourion admit l'existence de la centrale de Dimona, mais en affirma le caractère exclusivement civil - une assurance qui fut prise pour argent comptant. De la même façon, Jimmy Carter dédaigna les preuves révélant un essai atomique mené de concert par Israël et l'Afrique du Sud en 1979. Aucune protestation officielle n'a jamais été émise suite à l'enlèvement et à l'emprisonnement de Mordechai Vanunu, qui révéla en 1986 l'existence d'un arsenal nucléaire à Dimona [16]. Aujourd'hui, bien que cet arsenal soit comparable à celui de la Grande-Bretagne, les chiens de garde de l'AIEA continuent de faire comme si de rien n'était. En 2002, alors même que Tony Blair et Colin Powell accablaient l'Irak d'accusations mensongères sur son prétendu programme nucléaire, El-Baradei n'ouvrit même pas la bouche lorsque, au cours d'un survol du pays dans un appareil des forces aériennes israéliennes, il passa en vue de Dimona.



Le secret de Polichinelle grotesque qui couvre l'arsenal nucléaire israélien est certes la plus criante des hypocrisies du TNP. Mais le traitement dont bénéficient les deux États sous-continentaux qui ont également refusé de signer le traité relève de la même logique : les partenaires ou les vassaux de l'Occident peuvent ignorer le TNP en toute impunité s'ils le souhaitent. L'Inde n'a jamais fait mystère de son intention d'acquérir la bombe – Delhi moquant la pantomime de Dimona. Elle fit exploser son premier prototype en 1974. Usant de ses prérogatives de président, Jimmy Carter court-circuita en 1979 les dispositions du Nuclear Non-Proliferation Act adopté par le Congrès en 1978, de sorte à autoriser des livraisons de combustible nucléaire à l'Inde. Le Premier ministre Atal Vajpayee, qui annonça en 1998 l'accession de l'Inde à la puissance nucléaire, fut récompensé par une visite officielle de Bill Clinton – aucun président américain n'était venu en Inde depuis 22 ans. L'accord passé en 2005 par Bush avec le Premier ministre Manmohan Singh, en abrogeant formellement les restrictions à la vente de technologies nucléaires à l'Inde, s'inscrit dans la continuité de cette politique, tout en arrimant la politique étrangère de Delhi à celle de Washington, dans un cadre stratégique bien plus large visant principalement l'Iran et la Chine [17].


"Ne regardez pas directement l'explosion, Messieurs..." Peter Nicholson

L'Occident n'a pas non plus fait grand cas de la bombe pakistanaise, malgré un traitement un peu moins excessif. L'embargo sur le combustible nucléaire résultant du Nuclear Non-Proliferation Act de 1978 fut levé à l'égard du Pakistan par Carter en 1980, lorsque Muhammad Zia-ul-Haq devint un allié de premier plan en Afghanistan ; rétabli en 1998 lorsque Islamabad eut testé sa première bombe, l'embargo fut à nouveau levé en 2001 au profit de la seconde invasion de l'Afghanistan. Il ne faut pas exagérer le mécontentement des Occidentaux face à la volonté que le Pakistan a manifestée par le passé de partager son savoir-faire nucléaire avec des États n'ayant pas fait allégeance aux États-Unis – la Libye, l'Iran, la Corée du Nord. En effet, le réseau d'Abdul Qader Khan a été infiltré par les renseignements américains au moins depuis 1975. Quelle que puisse être l'irritation des Occidentaux à l'égard de ces projets nucléaires, elle pèse fort peu en regard du rôle stratégique du Pakistan dans la « guerre contre le terrorisme ». Cela lui a valu une aide massive de la part des États-Unis, qui se sont abstenus de ronchonner à propos du TNP. En même temps, les contradictions qui grèvent les relations pakistano-américaines – les États-Unis s'appuyant sur l'État pakistanais tout en déstabilisant le pays – sont dans une certaine mesure maintenues sous contrôle par le statut de puissance nucléaire d'Islamabad.

Deux cibles

La complaisance occidentale envers les trois États nucléarisés qui ont carrément rejeté le TNP s'est accompagnée d'une hostilité ininterrompue à l'encontre d'autres pays qui l'ont signé, mais sont accusés d'en enfreindre les dispositions. Cette différence de traitement ne repose sur aucune distinction juridique, mais tout simplement sur la qualité des relations que les pays concernés entretiennent avec les États-Unis. L'Israël de Yitzak Shamir et d'Ariel Sharon, l'Inde de Morarji Desai et de Vajpayee, le Pakistan de Zia et de Pervez Musharraf – autant d'amis de l'Occident. Un statut que n'avaient pas feu l'Irak baasiste, l'Iran de Khomeiny et la Corée du Nord communiste. Le premier fut renversé, et une guerre brutale continue au beau milieu de ses ruines. Les deux autres ont été régulièrement menacés du même destin, pour les mêmes raisons. L'Iran et la Corée du Nord ont de bonnes raisons de craindre pour leur sécurité : tous deux sont entourés de puissances nucléaires, et sont trop bien au fait des réalités d'une invasion étrangère. La prééminence des armes nucléaires dans l'armement des grandes puissances a semble-t-il été affaiblie par l'accroissement du pouvoir destructeur et de la précision des armes conventionnelles, que ne restreint aucun tabou. Mais un engin de dissuasion nucléaire demeure, pour les États de moindre envergure, un moyen de défense de poids contre un renversement de régime ou une invasion. Étant données leur histoire et leur situation respectives, il n'y a pas lieu de s'étonner que l'Iran et la Corée du Nord cherchent à se prémunir contre de tels risques. Les menaces proférées à leur encontre remettent crûment à l'ordre du jour « le désir naturel et hautement raisonnable des peuples à être protégés d'une attaque directe » évoqué par Raymond Williams. L'objectif même du système du TNP est d'empêcher ces pays de se constituer en « sujets dissuadant ».

Iran et Corée du Nord ne sont évidemment pas identiques, mais ont au moins une caractéristique commune : on ne peut pas considérer que leur accès à l'arme nucléaire serait autre chose que défensif. La Corée du Nord, assiégée et appauvrie, longtemps menacée de frappes nucléaires par les États-Unis, s'évertue depuis quinze ans à marchander son minuscule programme atomique contre de l'aide, principalement en matière de fourniture d'énergie, dont le pays est dramatiquement démuni. La République Populaire Démocratique de Corée (RPDC) est l'archétype du petit pays qui s'est laissé convaincre d'accepter les obligations liées au TNP en échange d'un réacteur nucléaire civil qui ne lui a jamais été fourni. La Corée du Nord engagea en 1984 des négociations avec Konstantin Chernenko en vue d'acheter une centrale soviétique – indépendamment d'un précédent programme de recherche nucléaire. Les pressions américaines sur Mikhaïl Gorbatchev et Edouard Chevardnadze firent obstacle à un accord final, les États-Unis exigeant que l'adhésion de la Corée du Nord au TNP en soit une condition sine qua non. La Corée du Nord signa le traité en décembre 1985, mais le réacteur ne se matérialisa jamais, et Pyongyang resta bec dans l'eau lorsque, en 1988, Chevardnadze réorienta la politique coréenne de Moscou vers Séoul. L'embryon de programme de recherche nucléaire mené avec les seules ressources de la RPDC se trouva alors à la merci du régime d'inspection « 93+2 » mis en œuvre par Hans Blix. En 1994, les tensions liées aux exigences de l'AIEA s'aggravèrent au point qu'une guerre devint imminente, l'administration Clinton ayant préparé une première frappe qui ne fut annulée qu'à la dernière minute. Un accord cadre fut finalement proposé, qui offrait à la Corée du Nord la possibilité d'acheter des réacteurs américains à eau légère si elle démantelait ses installations implantées à Yongbyon et annulait son retrait du TNP. Une fois de plus, la parcimonie du Congrès ou le cynisme des raisons d'État [18] aidant, les réacteurs promis restèrent pure abstraction. Moyennant quoi Pyongyang remit son programme en route. L'administration Bush se réappropria la méthode, et les tensions s'aggravèrent de nouveau à partir de la fin de 2002. La RPDC ayant fait exploser en 2005 un engin nucléaire  – le plus petit jamais fabriqué, d'une puissance inférieure à une kilotonne (la bombe larguée sur Hiroshima était d’une puissance de 13 kt) – Washington proposa un engagement quasi identique à l'accord de 1994, qui fut signé en octobre 2007. Une fois de plus, l'engagement américain tarde à être tenu. Au moment où j'écris, le cycle boitille dans sa seconde phase : la négociation – la Corée du Nord ayant une fois de plus mis son unique monnaie d’échange sur la table, tout en espérant la conserver. Chacune des deux parties s'évertuant bien sûr à duper l'autre. Les États-Unis n'ayant à ce jour jamais accepté de signer un traité de paix, qui mettrait officiellement fin à la guerre de Corée mais impliquerait que Washington reconnaisse la RPDC, la paranoïa habituellement attribuée à Pyongyang ne paraît pas incompréhensible.


"Des inspecteurs de l'ONU viennent en Syrie à la recherche d'armes nucléaires" - Jihad Awartani, Al Watan, Arabie saoudite, 25/6/2008

L'Iran, une puissance régionale majeure à tous points de vue, est actuellement le cas le plus brûlant aux yeux de l'Occident. L'Iran affirme respecter ses engagements pris dans le cadre du TNP, mais, malgré ses dénégations, il y a toutes les raisons de croire que Téhéran souhaiterait acquérir l'arme nucléaire, comme l'ont fait ses voisins. Il est tout à fait évident qu'une force de frappe nucléaire iranienne ne constituerait nullement une menace pour les États-Unis, ni pour aucune autre puissance occidentale. Elle ne pourrait servir qu'à les dissuader d'attaquer l'Iran. Elle ne représenterait pas plus une menace militaire pour Israël, que l'Iran n'oserait jamais attaquer, quand bien même elle mettrait fin au monopole atomique dont Israël jouit encore à ce jour dans la région. Mais depuis la défaite irakienne en 1991, l'Iran a émergé aux yeux d'Israël comme menace politique, c'est-à-dire en tant que rival dans l'exercice d'une influence sur le grand Moyen-Orient. C'est là que réside la motivation réelle des positions belliqueuses de Tel Aviv. Avant la guerre du Golfe, les relations israélo-iraniennes étaient habituellement marquées par une relative coopération officieuse. La doctrine d'alliance avec la périphérie (la Turquie, l'Iran, l'Éthiopie) conçue par Ben Gourion pour contrer l'hostilité des voisins arabes continua de s'appliquer à l'Iran bien après la révolution islamique de 1979. Mais, une fois vaincue la dernière puissance arabe de quelque importance dans l'opération Tempête du Désert, Israël commença à envisager une nouvelle stratégie pour le grand Moyen-Orient. Bénéficiant de nombreux soutiens à Washington, cette stratégie entendait lier les cerveaux israéliens, les capitaux du Golfe et le travail arabe à bon marché. Dans ce scénario, l'Iran devenait le nouvel adversaire. En 1992, Yitzhak Rabin et Shimon Pérès mobilisèrent le lobby pro-israélien aux États-Unis dans le cadre d'une campagne éclair contre le gouvernement d'Ali Rafsandjani, censé chercher par tous les moyens à mettre des armes nucléaires au service de la révolution fondamentaliste [19]. Après la stratégie du « double confinement » énoncée par Clinton en 1993 à l'encontre de l'Iran et de l'Irak, un Sanctions Act draconien contre l'Iran et la Libye fut adopté en 1996. Depuis lors, l'Iran a été la cible privilégiée d'inspections intrusives de l'AIEA, de rapports « spéciaux », d'une couverture médiatique internationale démesurée et d'un renvoi devant le Conseil de Sécurité – se voyant ainsi sanctionné d'agir comme ses accusateurs agissent eux-mêmes depuis des années, en toute quiétude. Les menaces de frappes militaires sur les réacteurs de Natanz et d'Arak ont été brandies, par Israël et à la tribune du Congrès des États-Unis, avec une véhémence croissante jusqu'en décembre 2007, lorsque la publication d'un National Intelligence Estimate (un rapport officiel des renseignements américains) mit un sérieux bémol aux évaluations de la marche de l'Iran vers la bombe. Ces menaces ont repris en sourdine depuis mars 2008, suite à l'une des conférences de presse d'Heinonen.

S'ils agissaient à leur guise, les États-Unis auraient toutes les raisons de chercher un modus vivendi avec Téhéran. Les mollahs ont apporté leur concours à l'établissement de régimes à la botte des Américains en Afghanistan et en Irak ; lors d'une tentative de négociations lancée en 2003, le gouvernement de Mohammad Khatami multiplia les offres de relations pacifiées dans tous les domaines. Mais l'opposition israélienne à tout accord s'est jusqu'à ce jour avérée insurmontable. Il faut également clarifier jusqu'où le Guide suprême est prêt à aller. Il est probable que l'Iran espère acquérir des armes nucléaires, mais pas à tout prix ; que lui proposer pour l'inciter à y renoncer, voilà ce qui reste à déterminer. L'escalade continuelle des menaces et des sanctions pourrait bien avoir des effets inverses à ceux escomptés, et on ne peut écarter la perspective d'une seconde guerre menée au nom du TNP. S'il existe bien une base de négociation avec le Grand Satan, il existe également un risque d'hostilités violentes. Le traité est une invitation permanente à attaquer l'Iran.


Hachfeld, Neues Deutschland, Allemagne

Les puissances

Qu'en est-il, pendant ce temps, de l'oligopole nucléaire elle-même ? Aucune des puissances qui la composent n'a sérieusement agi dans le sens du désarmement auquel elles se sont formellement engagées au titre de l'article VI du TNP. La Russie, bien qu'au second rang dans ce club des pays privilégiés, reste significativement gagnante, car elle détient toujours le second arsenal nucléaire au monde, ce qui lui permet d’exercer sur la scène internationale une influence très exagérée pour la puissance conventionnelle fortement diminuée qu’elle est aujourd’hui [20]. Les États-Unis continuent néanmoins de prédominer largement parmi ces pays privilégiés, bien que la prévalence de l'arme nucléaire dans leur armement ait été réduite dans le cadre de la « révolution des affaires militaires ». Voilà maintenant des années qu'ils s'en tiennent au perfectionnement de leurs têtes nucléaires, améliorant un arsenal estimé à 3 696 têtes déployées, prêtes à servir, et 5 736 têtes en réserve active, sans parler des milliers qui demeurent en retrait du service. La stratégie militaire américaine ne saurait cependant être entièrement rapportée à la logique de non-prolifération. Pour un courant doté d'une influence non négligeable sur les choix politiques américains, les relations des États-Unis avec la Russie et la Chine s'inscrivent toujours dans une forme dérivée de l'ancien schéma triangulaire, certes à présent débarrassé de ses tensions systémiques. Zbigniew Brzezinski soutient depuis longtemps que le principal objectif stratégique des États-Unis devrait être d'empêcher l'émergence d'une entité eurasiatique puissante, en s'assurant le contrôle des « nouveaux Balkans » d'Asie centrale et en faisant poids face aux principaux pays du continent, aux niveaux diplomatique et militaire [21]. Outre les bases américaines qui encerclent virtuellement aussi bien la Russie que la Chine, un petit groupe d'alliés – les puissances de l'OTAN, le Japon, l'Australie et peut-être bientôt l'Inde – se voit assigné un rôle crucial dans le système de défense anti-missiles qui entoure ces deux pays. En contradiction avec la logique du TNP, les États-Unis ont également un intérêt potentiel à  s'associer avec d'anciens pays du Tiers-Monde – l'Inde, mais peut-être bien aussi l'Iran – contre toute union de leurs deux partenaires au Conseil de Sécurité, tout en cherchant à mobiliser ces derniers pour empêcher que d'autres pays du Sud n'acquièrent l'arme atomique.


"Question : que se passe-t-il quand un problème comme les Talibans est ignoré ? - Réponse : ça peut champignonner"

III – Les conséquences du Traité de Non-Prolifération nucléaire

Même à l'aune des normes internationales, dans leur ensemble fort peu exigeantes, le Traité de Non-Prolifération nucléaire est un instrument d'une hypocrisie et d'une inéquité flagrantes. Pourtant, beaucoup parmi ceux qui  reconnaissent volontiers cette déficience n'en défendent pas moins le TNP, qui serait selon eux la moins pire des solutions disponibles. Cette conception est si largement répandue que le traité ne rencontre aujourd'hui virtuellement plus aucune opposition. Une telle résignation se fonde sur un raisonnement simple : une catastrophe nucléaire serait si terrible qu'il vaut mieux tolérer une certaine dose d'injustice pour en minimiser la probabilité. Certes, nous vivrions dans un monde meilleur si aucun pays ne détenait d'arme nucléaire. Il n'y a cependant aucun espoir d'amener ceux qui en possèdent à y renoncer ; nous devons donc nous contenter de ce que nous pouvons obtenir – avec  l'assentiment de ces pays – à savoir empêcher la diffusion de ces armes. En effet, moins les pays dotés de l'arme nucléaire seront nombreux, moins il y aura de risques qu'une telle arme soit utilisée, explose accidentellement ou tombe entre les mains de terroristes qui voudraient faire sauter la planète. S'il faut avaler la couleuvre du TNP pour se préserver de tels cauchemars, son arrière-goût de mauvaise conscience est un bien faible désagrément.

A quel point ce raisonnement est-il recevable ? Pendant la guerre froide, l' « idéologie de la dissuasion » pouvait s'appuyer sur l'intuition largement répandue que l'incompatibilité systémique entre les camps capitaliste et socialiste était suffisamment tangible pour qu'une guerre totale soit possible, sinon probable. Les angoisses nucléaires actuelles, dont le point nodal s'avère changeant et mal défini – les terroristes, les régimes islamistes, « ceux qui nous haïssent » - relèvent moins, dans la forme, d'une terreur véritable de la confrontation militaire que du tropisme conservateur qu'est la manipulation de la peur - peur du crime, de l'immigration, de la prédation sexuelle, de la différence raciale – « de toutes les passions, celle qui incite le moins les hommes à enfreindre les lois », comme l'écrivit Hobbes. L'arsenal nucléaire américain est le grand absent de ce nouveau discours, que propage une littérature éculée et répétitive, où abondent ces déformations factuelles et ces statistiques spécieuses que John Mueller [22] a discréditées de si probante façon – « les probabilités d'une explosion nucléaire dans Lower Manhattan ou dans le centre de Washington au cours des dix prochaines années sont peut-être de 10, 20 voire 50 pour cent ». Rien de commun avec l'imagination caractéristique des dystopies atomiques de Schell ou de Thompson [23]. De façon surréaliste, on nous présente comme conséquences probables de tels scénarios catastrophe des événements déjà en cours – « de telles attaques pourraient même provoquer une crise économique mondiale », etc. A quel point une analyse pondérée corrobore-t-elle la réalité de ces menaces ?


"Le Président du Pakistan rencontre Obama": caricature du journal Hoje Macao, Macao

Un groupe terroriste qui chercherait à fabriquer par ses propres moyens un engin nucléaire se heurterait à des obstacles insurmontables d'un point de vue pratique. Pour commencer, il lui faudrait les ressources d'un quasi État pour se procurer en grande quantité de l'uranium hautement enrichi, mettre sur pied des laboratoires de recherche et des usines équipées des machines ad hoc, embaucher les scientifiques, les ingénieurs et les techniciens dotés des compétences requises dans le domaine nucléaire, soumettre les prototypes à des tests expérimentaux étendus, adapter la conception de l'arme aux caractéristiques du matériau fissile disponible, et gérer les problèmes de manipulation, de transport, etc. Il est impossible que des opérations d'une telle échelle puissent rester secrètes longtemps. Comme cela a été rappelé précédemment, les renseignements américains ont infiltré le réseau d'Abdul Qader Khan dès 1975 ; vu son périmètre réduit et son niveau de spécialisation, le secteur nucléaire grouille d'espions. L'idée qu'un État choisirait de « se cacher derrière » un groupe terroriste est à peu près tout autant tirée par les cheveux ; la moindre investigation démolit les rumeurs fantasmatiques selon lesquelles Téhéran aurait dépêché une « équipe nucléaire » du Hezbollah à Toronto, etc. On retrouverait aisément l'origine de toute arme ainsi fabriquée : non seulement l'État commanditaire se serait lui-même privé du contrôle d'un atout majeur, mais en plus il s'exposerait à des attaques dévastatrices en représailles. Le vol d'une arme nucléaire n'est pas non plus une hypothèse sérieuse : même l'arme la plus élémentaire est équipée de systèmes de sécurité élaborés, et requiert un entretien constant pour rester fonctionnelle. A n'en pas douter, ce sont toutes ces raisons qui motivent un conseil avisé extrait d'un mémo trouvé en 2004 par la police britannique en possession d’un militant d'Al-Qaeda : « Utilisez ce qui est à votre disposition, au lieu de perdre un temps précieux à regretter ce qui n'est pas à votre portée. »

Que dire des risques d'une explosion accidentelle ? Heureusement, il est extrêmement difficile de déclencher une explosion nucléaire. Les armes en réserve sont munies de plusieurs dispositifs de sécurité, qui ne peuvent être neutralisés que dans des conditions bien spécifiques, qui doivent toutes être réunies avant que les amorces puissent être chargées et l'engin armé, sans parler du tir proprement dit. Considérons un cas extrême : en 1966, un bombardier B52 américain explosa au-dessus de l'Andalousie au cours d'un ravitaillement en vol, perdant trois bombes H de type B28 au-dessus d'une commune agricole, Palomares ; deux d'entre elles furent détruites lors de l'impact au sol suite au déclenchement de leur mise à feu conventionnelle, sans qu'une explosion nucléaire proprement dite n'en résulte, et aucun décès ne fut à déplorer ; des matières radioactives furent dispersées aux alentours – l'US Air Force expédia 1 400 tonnes de terre contaminée en Caroline du Sud, où elles furent stockées – mais la surveillance sanitaire assurée depuis n'a à ce jour détecté aucun des symptômes si fréquents aux abords des réacteurs nucléaires civils [24] [25]. D'une tout autre ampleur sont les risques liés à ces réacteurs, au nombre d'environ 440 dans le monde, et aux quantités croissantes de déchets radioactifs qu'ils génèrent : au cours des quinze dernières années, les installations nucléaires de Tokai-Mura au Japon, Davis-Besse aux États-Unis, Sellafield en Grande-Bretagne, Barsebäck en Suède [26], et Cruas-3 et 4 en France ont été le théâtre de sérieux incidents. Éliminer toute probabilité de tels incidents reviendrait à fermer les réacteurs, mais la tendance actuelle ne va pas dans ce sens. Un consensus qui va d'Al Gore et Nicholas Stern à James Lovelock et George Montbiot appuie aujourd'hui la construction d'une nouvelle génération de centrales nucléaires, présentée comme une solution préférable aux énergies éolienne, marine et solaire dans la lutte contre le réchauffement climatique [27].

Si le risque d'une destruction massive liée à un terrorisme nucléaire est négligeable, et si le dysfonctionnement d'une arme nucléaire est hautement improbable, quel risques les États eux-mêmes représentent-ils ? Une forme quelconque de prolifération « horizontale » – par opposition à la croissance « verticale » des arsenaux existants, autorisée par le TNP – accroît-elle la probabilité d'une annihilation nucléaire ? Dans un article fameux [28], Kenneth Waltz soutint que la prolifération, du fait même qu'elle induit la perspective effrayante d'une escalade, aurait probablement pour effet de « modérer » les leaders politiques. Il est frappant de constater, près de trente ans plus tard, que Waltz ne s'est vu opposer aucune critique sérieuse ; ses arguments n'ont pas non plus été démentis par les faits. Le simple fait qu'aucune arme nucléaire n'a été utilisée depuis que le monopole américain a été brisé ne peut évidemment pas être simplement extrapolé dans le futur. Mais la réalité historique ne peut non plus être ignorée : les heurts frontaliers entre la Chine et l'URSS furent rapidement désamorcés en 1969 ; l'Inde et le Pakistan, en voisins nucléarisés, se sont prudemment éloignés d'une guerre à grande échelle.


"Amérique, nous avons une bombe atomique pour toi"


La faiblesse du raisonnement de Waltz réside, pourrait-on dire, dans un certain réalisme abstrait qui le conduit à négliger le caractère social qui varie d'un pays à l'autre sur l'échiquier international. Mais quelle a été la tendance des uns et des autres ? Considérons l'impasse la plus dramatique de l'ère nucléaire : la crise des missiles de Cuba. Rétrospectivement, tandis que d'évidentes raisons objectives poussaient à ce que les deux camps s'engagent dans une désescalade, de puissantes motivations subjectives étaient également à l’œuvre. Ainsi qu'il fut noté par un contributeur au débat sur l’ « exterminisme », la classe dirigeante des États-Unis était à l'époque « la plus riche que le monde ait jamais connue », issue d'une longue période de croissance économique. Penser que ces dirigeants sacrifieraient tout sur « l'autel des idées abstraites », c'était méconnaître entièrement leur façon de penser. « Ces gens sont incontestablement capables d'initiatives barbares sans nombre contre la révolution des colonies. Mais ils ne sont pas prêts à la barbarie auto-destructrice d'un Adolf Hitler ou d'un Hideki Tojo en 1944-1945 [29]. » On pourrait aujourd'hui appliquer de telles considérations aux familles dirigeantes d'Israël, ou aux mollahs millionnaires de Téhéran. Au mépris des scénarios qui prédisaient l'usage de l'arme nucléaire, les nationalistes hindous et les généraux islamistes ont mené de concert la répression du mouvement protestataire au Cachemire, plutôt que de s'envoyer des missiles. Considérons des régimes idéologiquement très marqués et dotés de l'arme nucléaire : défait de façon humiliante en 2006 par un ennemi conventionnel, le Hezbollah, Israël opéra un retrait prudent ; confronté en 1991 à sa disparition même, le régime d'apartheid en Afrique du Sud démantela docilement ses armes, pour conserver ses mines de diamants et ses vignes. Les gestes de conciliation hésitants de Pyongyang semblent relever d'une posture tout aussi prudente. De façon générale, les considérations d'auto préservation qui incitent une puissance de second rang à acquérir la capacité nucléaire impliqueront également que son objectif stratégique sera purement dissuasif.

Si l’on se fie aux probabilités de la dissuasion calculées jadis par Jacob Viner et Bernard Prodie, le risque majeur de dévastation nucléaire, en cette ère d'après guerre froide, ne peut plus venir que de l'unique superpuissance, qui seule peut risquer des attaques à grande échelle sur la plupart des régions du monde, sans que sa propre destruction n'en soit pour autant assurée. Un tel raisonnement doit être nuancé. Les mouvements pacifistes ont contribué à rendre impensable la guerre atomique ; les calculs stratégiques (« Que faire d'une telle victoire ? ») l'ont constamment rejetée. Si les armes nucléaires n'ont plus aujourd'hui leur prévalence d'antan dans l'arsenal américain, c'est dû tout autant à l'affaiblissement de la croyance qu'elles seront utilisées ou peuvent l'être, qu'à l'accroissement du pouvoir meurtrier de l'armement conventionnel. Ce nonobstant, l'arsenal américain, actuellement déployé sur six continents et sept mers, constitue à tout point de vue la principale menace nucléaire militaire au monde. L'acquisition d'une capacité nucléaire dissuasive minimale par l'Iran ou la Corée du Nord ne serait qu'une piqûre de moustique, plus de 500 000 fois inférieure à celle dont disposent les États-Unis, estimée à 3 045 mégatonnes. C'est avant toute chose cette accumulation mortifère, entérinée par le TNP, qu'il faut combattre, de même que l'appareil militaire hypertrophié qui l'entoure ; tout un système que le peuple américain – 5 % de la population mondiale - est contraint de financer, à hauteur de 50 % du budget militaire mondial. Les gesticulations gratuites de l'article VI du TNP – un engagement « à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives au désarmement nucléaire » - sont destinées à préserver toutes ces armes, et non à en débarrasser le monde [30].


Manifestation devant l'hôtel Grand Hyatt à New York en septembre 2008 organisée par des sionistes pour protester contre la réception d'Ahmadinejad par le Conseil mondial des églises. Sur la pancarte :”Pas de bombinettes pour les zinzins”. Craig Ruttle /AP Photo

Le rôle du TNP est de garantir les privilèges des pays qui ont la bombe face à ceux qui ne l’ont pas, et d’empêcher que ces derniers ne se constituent en « sujets dissuadant ». A l’avenir, les décideurs américains prévoient de renforcer le système du TNP en instituant de nouvelles sanctions à l’encontre de tout pays signataire qui tenterait de se retirer du traité, comme par le passé la RPDC, et en imposant un monopole international sur l’enrichissement de l’uranium qui exclurait cette technologie des programmes nucléaires civils autorisés [31]. L’ordre nucléaire dominant est ainsi l’une des illustrations les plus éclatantes de la réalité du « droit international » : faites ce que je dis, pas ce que je fais. La dissuasion élargie et la non-prolifération sont les deux faces d’une même médaille : l’expansion planétaire des forces armées américaines et la renonciation à son droit d’autodéfense par tout pays qu’il plaira aux États-Unis de désigner. Le TNP est conçu pour servir les intérêts de l’empire américain, et non pour protéger la paix mondiale.

A quoi il pourrait être répondu : « Oui, il y a du vrai là-dedans. Mais les États-Unis et leurs alliés n’agiraient-ils pas de la même façon, en vue des mêmes fins avec à peu près les mêmes moyens, quand bien même il n’y aurait pas de TNP ? L’hégémonie américaine était une réalité bien avant que le TNP ne gagne en importance. Pour une grande puissance qui a décidé d’exercer un blocus économique ou d’intervenir militairement, un prétexte en vaut un autre. Le TNP a-t-il nui au monde de quelque façon que ce soit ? »

Pour répondre à cette question, il nous faut revenir aux débats des années 1980 et 1960. Historiquement, l’émergence du TNP a signifié la disparition des mouvements en lutte pour le désarmement : fondamentalement, le TNP a porté un coup fatal à la contestation des armes nucléaires elles-mêmes. Une fois que leur acquisition par les pays pauvres est devenu le seul danger, on peut oublier les arsenaux colossaux détenus par les pays riches. Aujourd’hui, aucun mouvement populaire significatif en faveur du désarmement n’existe plus nulle part dans le monde, et presque aucune voix dissidente ne se fait entendre pour dénoncer le principe d’exception qui frappe l’Iran et lui interdit toute capacité nucléaire ; il n’en faut pas chercher bien loin la raison. L’intitulé même du TNP est erroné. Mieux vaudrait le nommer Traité de Non-Protestation. Le TNP est un leurre, un hochet à l’usage de l’opinion publique, pour éviter qu’elle ne se fasse entendre de façon immodérée. La fonction du traité n‘est pas d’éveiller les consciences, mais de les endormir, tandis qu’en son nom on recourt à la violence. Il faudra bien mettre le TNP au rancart si l’on entend s’acheminer un jour vers un véritable désarmement nucléaire.


"Atomic Ahmadinejad" : char du défilé de carnaval de Düsseldorf

Notes :

[1] Norman Dombey, « The Nuclear Non-Proliferation Treaty : Aims, Limitations and Achievements » et Peter Gowan, « Twilight of the NPT ? », New Left Review, n° 52, juillet-août 2008. Le texte du TNP figure p. 46-47 de ce numéro de la New Left Review.

[2] Voir entre autres : Editorial, « Towards Aldermaston », New Left Review 1/2, mars-avril 1960 ; Edward P.Thompson, « Countermarching to Armageddon », New Left Review 1/4, juillet-août 1960 ; Editorial, « Scarborough and Beyond », New Left Review 1/6, novembre-décembre 1960 ; Perry Anderson, « The Left in the Fifties », New Left Review 1/29, janvier-février 1965.

[3] Nombre des sympathisants de la CND étaient membres du Parti travailliste, et la direction du parti réagit de façon virulente lorsque la revendication du désarmement unilatéral portée par la CND devint prépondérante dans ses propres rangs. En 1964, le travailliste Harold Wilson devint Premier ministre ; son gouvernement ignora l’opposition de masse aux armes nucléaires, et continua la politique initiée en la matière par les conservateurs. Voir http://www.cnduk.org/pages/binfo/hist.html (NDT).

[4] Voir : E.P. Thompson, « Notes on Exterminism », New Left Review 1/121, mai-juin 1980 ; Raymond Williams, « The Politics of Nuclear Disarmament », New Left Review 1/124, novembre-décembre 1980 ; Lucio Magri, « The Peace Movement and European Socialism », New Left Review 1/131, janvier-février 1982 ; Ernest Mandel, « The Threat of Nuclear War and the Struggle for Socialism”, New Left Review 1/141, septembre-octobre 1983 ; on trouve nombre de ces contributions, ainsi que, entre autres, Noam Chomsky, « Strategic Arms, the Cold War and the Third World » et Mike Davis, « Nuclear Imperialism and Extended Deterrence », dans E.P.Thompson et al., Exterminism and Cold War, Verso, Londres, 1982.

[5] Cependant, à partir du milieu des années 1950, la plausibilité de l’utilisation de telles armes fut remise en cause. Ainsi qu’Eisenhower lui-même le demanda en 1954 : « Que faire d’une telle victoire ? […] Il n’y aurait plus, de l’Elbe à Vladivostok et jusqu’à l’Asie du Sud-Est, qu’une vaste étendue de ruine et de destruction, sans gouvernement ni infrastructures de communication, rien qu’une zone où règneraient la faim et le désastre. […] Qu’est-ce que le monde civilisé pourrait bien en faire ? » Déclaration off the record à des officiers supérieurs faite à Quantico en Virginie, rapportée dans le journal de James Hagerty, 19 juin 1954, Eisenhower Library ; cité dans Philip Bobbitt, Democracy and Deterrence : The History and Future of Nuclear Strategy, Basingstoke, 1988, p. 41.

[6] L’Irlande, un pays « neutre », avait proposé une résolution sur la non-prolifération à chaque Assemblée générale des Nations-Unies depuis 1958.

[7] Mémorandum du 25 mai 1966 adressé par William Foster à Dean Rusk, et compte rendu du Committee of Principals du 21 janvier 1966, dans « Foreign Relations of the United States, 1964-1968 », vol. XI, Arms Control and Disarmament, Historian’s Office, Département d’État, Washington DC. Foster suggéra également à Rusk que « parvenir à un accord majeur sur le contrôle des armements avec les Soviétiques serait d’un intérêt politique évident au vu de l’état des relations sino-soviétiques ».

[8] Les négociateurs américains et soviétiques, attentifs à l’équilibre des pouvoirs, s’accordèrent pour que le TNP définisse comme puissances nucléaires légitimes tous les pays qui avaient fait exploser un engin nucléaire avant 1967 : les États-Unis, l’URSS, la Grande-Bretagne, la France et la République Populaire de Chine, qui restait à cette période empêchée d’occuper le siège chinois au Conseil de Sécurité et à l’Assemblée générale des Nations-Unies, du fait du veto américain.

[9] Bien que les installations promises n’aient été définies nulle part, Foster déclara au Congrès américain qu’elles incluraient l’enrichissement de l’uranium, le stockage de matériau fissible, des réacteurs utilisant du plutonium et des réacteurs surgénérateurs. Mohamed Shaker, The Nuclear Non-Proliferation Treaty – Origins and Implementation, 1959-79, Oceana, New York, 1980, vol. 2, p. 251.

[10] David Fischer, History of the International Atomic Energy Agency : The First Forty Years, Vienne, 1997, p. 99.

[11] Lors d’un dîner à la Maison Blanche en 1984, Zhao Ziyang avait déjà fait étalage du soutien de la Chine à la non-prolifération, et dès 1988, les spécialistes en la matière à l’Académie Chinoise des Sciences Sociales s’attelaient à réviser la position traditionnelle de la République Populaire de Chine qui présentait le TNP comme discriminatoire.

[12] En français dans le texte (NDT).

[13] Le Brésil signa le traité en 1998, et même Cuba finit par le faire en 2002, car c’était une condition pour qu’elle puisse commercer avec l’Europe.

[14] Heinonen a pour spécialité d’accorder des conférences officieuses à la presse internationale, généralement fondées sur des preuves non vérifiées fournies par des informateurs des Mujahidin-e-Khalq, un groupe iranien d’opposition bénéficiant du soutien américain [NDT : bien qu’officiellement classé comme « organisation terroriste » par les États-Unis depuis 1997].

[15] Le ministre de l’Intérieur français, Maurice Bourgès-Maunoury, déclara à Shimon Pérès : « En Israël, un million de Juifs sont assiégés par les Arabes ; en Algérie, un million de Français sont dans la même situation. », cité dans Michael Karpin, The Bomb in the Basement, New York, 2006, p. 62.

[16] Après 18 années d’incarcération, Vanunu demeure emprisonné à l’intérieur des frontières du pays, les autorités israéliennes rejetant ses appels de plus en plus désespérés à pouvoir bénéficier d’une autorisation de sortie du territoire.

[17] Cet accord est soumis à l’approbation annuelle du Congrès américain, de par les dispositions du Hyde Act adopté par celui-ci en 2006. Entre autres exigences en matière de politique étrangère, le Hyde Act requiert de l’Inde qu’elle « participe pleinement et activement » aux efforts américains pour « dissuader, isoler et, si nécessaire, sanctionner et maîtriser » l’Iran.

[18] En français dans le texte (NDT).

[19] Voir le compte rendu établi par Gary Sick, conseiller auprès du National Security Council de l’époque, cité dans Trita Parsi, Treacherous Alliance : The Secret Dealings of Israel, Iran and the US, New Haven, 2007, p. 163.

[20] Et ce, bien que la Russie ait accéléré la modernisation de son armement conventionnel depuis 2005, voir The Military Balance 2008, International Institute for Strategic Studies, 2008, p. 206.

[21] Encore très récemment, voir Zbigniew Brzezinski, The Choice : Global Domination or Global Leadership, New York, 2005.

[22] John Mueller, « The Atomic Terrorist : Assessing the Likelihood », intervention dans le cadre du cursus Politique de Sécurité Internationale de l’Université de Chicago, 15 janvier 2008.

[23] Citons néanmoins une exception : la somme de Philip Bobbitt, Terror and Consent : The Wars for the 21st Century, New York, 2008. Bobbitt lui-même minimise le niveau réel de la menace terroriste, et note qu’au cours de la dernière décennie plus d’Américains ont été tués par du beurre de cacahouètes infecté de salmonelles que par des attentats. Mais, en tant que produits de la libéralisation de l’économie mondiale et des transformations concomitantes des télécommunications et de la guerre, le 11 Septembre et les événements du même type annoncent ce à quoi il faut s’attendre dans un monde qui accouche dans la douleur de l’État de marché. Des « guerres contre le terrorisme » seront nécessaires pour contrecarrer les menaces qui pèsent sur cette forme politique émergente, si elle prétend être fondée sur le consentement et non sur la coercition ; Bobbitt admet cependant que ces guerres sont du menu fretin en comparaison des conflits dont il prévoit l’avènement dans un monde multipolaire – il s’agit là encore du danger ultime, qu’il évoquait déjà dans son ouvrage de 1998, Deterrence and Democracy. Terror and Consent étant essentiellement une défense conservatrice du privilège nucléaire, on n’y trouve pas cet appel universaliste caractéristique des œuvres de Schell ou Thompson. Bobbitt tente bien de l’insuffler par un appel à Dieu, ce qui échoue évidemment : un autre Dieu pourrait appeler de ses vœux un monde différent.

[24] International Herald Tribune, 11 septembre 2008.

[25] Si cela n'affecte pas l'analyse que Watkins élabore sur le TNP, il n'en reste pas moins que la façon univoque dont elle rapporte l'accident de Palomares est sujette à caution. Selon WISE (World Information Service on Energy) et Infonucléaire, 4,5 kg de plutonium – pas n'importe quelle « matière radioactive » - furent dispersés sur 250 ha, et 1 750 tonnes (Watkins en indique 1 400) de terre contaminée furent stockées en Caroline du Sud. Infonucléaire ajoute qu'un spécialiste des questions biomédicales nucléaires du laboratoire de Los Alamos, étudiant en 1971 la situation à Palomares, y découvrit que seuls 6 % de la population avaient été examinés à la recherche d'une éventuelle contamination des poumons ou des urines, 29 tests positifs ayant en outre été écartés comme « statistiquement insignifiants ». Toujours selon Infonucléaire, les analyses visant à détecter la présence de plutonium dans l'air furent abandonnées en 1973, et le programme de surveillance semblerait s'être achevé en 1986 – alors que le plutonium ne perd la moitié de sa radioactivité qu'en 24 390 ans. Le directeur de l'Institut de Radiobiologie et de Protection Environnementale de l'agence nucléaire espagnole aurait également rapporté que les dossiers médicaux des habitants avaient été tenus secrets pendant des années sous la pression américaine (NDT).

[26] Curieusement, Watkins ne mentionne pas l'incident pourtant emblématique survenu le 25 juillet 2006 sur le réacteur de Forsmark-1 en Suède – un incident qui fut qualifié de « très sérieux » par l'agence de sûreté nucléaire suédoise (Libération, 31 août 2006). Lars-Olov Höglund, ancien responsable de la construction du réacteur, déclara ainsi au journal Svenska Dagbladet, le 1er août 2006 : « C'est l'événement le plus dangereux depuis Harrisburg ou Tchernobyl […] C’est un pur hasard si la fusion du cœur n’a pas eu lieu. » (NDT).

[27] Il faut sérieusement relativiser ce propos de Watkins. Dans une interview au journal britannique The Guardian, le 16 mars 2009, Al Gore s'est longuement exprimé sur le nucléaire. Extraits (traduit par moi) : « Je ne suis pas un opposant déterminé au nucléaire. J'en ai été un supporter enthousiaste, mais je suis à présent sceptique quant au nucléaire. Il y a plusieurs raisons à cela. […] Du fait de la crise climatique, il y aura plus de centrales nucléaires construites et certaines de celles qui seront fermées seront remplacées. Je pense que le nucléaire jouera un rôle un peu plus grand, mais ce ne sera pas la principale solution à laquelle il sera fait appel. […] Au cours des huit années que j'ai passées à la Maison Blanche, tous les problèmes de prolifération des armes nucléaires auxquels nous avons été confrontés étaient liés à un programme nucléaire civil. […] L'idée de mettre plein de réacteurs dans des pays comme le Tchad, le Soudan ou la Birmanie est complètement folle, et cela ne se produira pas. » Pourquoi citer ici George Montbiot, journaliste qui n'exerce pas un rôle prescripteur tel qu'il vaille d'être mis ainsi en exergue ? Montbiot écrit sur son blog du Guardian (20/02/09) : « Il est vrai que ma position sur le nucléaire a changé. […] Mais je ne suis pas devenu un fan du nucléaire, comme certains l'ont suggéré. En réalité, ma position est que je ne m'opposerai plus à l'énergie nucléaire si quatre conditions sont remplies : 1) L'ensemble de ses émissions sont prises en compte, de la mine à la gestion des déchets ; 2) Nous savons exactement comment et où nous enterrerons ces déchets ; 3) Nous savons combien cela va coûter et qui va payer ; 4) Des garanties légales interdisent le détournement de matériaux nucléaires civils à des fins militaires. Aucune de ces conditions n'est insurmontable. » Quel optimisme, pour le moins ! Gore et Montbiot ont fort peu à voir avec Lovelock, qui écrit (dans Les Âges de Gaïa, Robert Laffon, 1990) des inepties du genre : « si l'univers de Dieu marche à l'énergie nucléaire, pourquoi sommes-nous si nombreux à défiler pour protester contre son emploi dans la fourniture d'électricité ? La peur se nourrit d'ignorance […] certes, […] l'excès de radiations est un poison lent et sournois. Mais même l'eau peut tuer si on en boit trop.[...] si nous étions logiques, nous pourrions également nous demander combien de cancers mortels sont attribuables aux smogs londoniens à base de particules de charbon, et considérer un morceau de charbon avec la même crainte que nous réservons actuellement à l'uranium. » (p. 206) ou encore : « je n'ai jamais considéré les radiations nucléaires ou l'énergie nucléaire comme autre chose qu'une partie normale ou inévitable de l'environnement. Nos ancêtres procaryotes se  sont développés sur une masse de retombées de taille planétaire issues d'une explosion nucléaire à l'échelle stellaire […] Nous ne sommes pas la première espèce à faire des expériences avec les réacteurs nucléaires. » (p. 209). Ajoutons que le consensus qu'évoque Watkins est en fait un consensus politique en cours de formation, qui n’est pas acquis. Ajoutons également que, dans un rapport de 2008, l'Agence Internationale de l'Énergie, peu suspecte d'être anti-nucléaire, estime que le nucléaire peut au mieux éviter 6 % d'émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2050, contre respectivement 54 % et 21 % pour les économies d'énergie et les énergies renouvelables (NDT).

[28] Kenneth Waltz, « The Spread of Nuclear Weapons : More May Be Better », Adelphi Paper n° 171, International Institute for Strategic Studies, Londres, 1981.

[29] Ernest Mandel, « The Threat of Nuclear War and the Struggle for Socialism », New Left Review 1/141, septembre-octobre 1983.

[30] De façon comparable, les propositions formulées par Henry Kissinger, George Schultz, William Perry et Sam Nunn dans un récent appel au désarmement nucléaire auraient pour seul effet de sanctifier le statu quo actuel : encourager la signature du protocole additionnel au TNP dit « Hiroshima-Nagasaki » (ce qui est de facto un appel aux puissances nucléaires à s’en tenir à moderniser et ré-équiper leurs arsenaux existants, conformément à la pratique américaine actuelle), « accroître la confiance » au Congrès sur la question du Traité d’Interdiction Complète des Essais nucléaires (TICE, ou CTBT en anglais), augmenter les délais d’alerte pour les armes nucléaires déployées. Les seuls problèmes politiques qu’évoquent les auteurs sont, de façon prévisible, les cas de l’Iran et de la Corée du Nord. Kissinger, Schultz, Perry et Nunn, « A World Free of Nuclear Weapons », Wall Street Journal, 4 janvier 2007.

[31] George Perkovich et al., Universal Compliance : A Strategy for Nuclear Security, Carnegie Endowment for International Peace, Washington, 2007.


"Change de jeu, steplaît!"-Jason Love, USA


Source : THE NUCLEAR NON-PROTESTATION TREATY

Article original publié dans la New Left Review 54, November-December 2008

Sur l’auteure

Xavier Rabilloud est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteure, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=7781&lg=fr




Mardi 2 Juin 2009


Commentaires

1.Posté par MEDHI le 07/06/2009 12:22 | Alerter
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Monté Carlo le 07/juin/2009 jour des élections européennes !

Très chers compagnons,
Mesdames et Messieurs,

Nous lisons plusieurs mois vos commentaires et en ce jour des élections nous vous adressons nos les conclusions de notre famille sur les élections européennes.

Voici les deux derniers articles de notre famille sur alterinfo pendant la campagne électorale des européennes
!MEDHI

LA DEMOCRAT'OUILLE OU LE SANG FROID DES SOSOMISES
( LA FRANCE PUNI EST EN MARCHE ! )
écrit par mon oncle Patrick Boileau
sur cet article vous trouverez la liste la liste de tous les articles qu'il a écrit pendant la Guerre de Gaza
___________________________________________________________________________
' POURQUOI L'ABSTENTION EST UN DROIT REPUBLICAIN ?
( LA FRANCE PUNI EST EN MARCHE ! )
écrit par notre "Queen Mum"
mon arrière-arrière grand mère qui a 82ans et qui est une excellente polémiste !
_______________________________________________________


ci dessous sa déclaration d'hier publiée dans les commentaires sur Alterinfo


Je suis Medhi, j'ai 11ans et je suis l'aîné des arrières-arrières petits enfants de Madame Duglan que vous connaissez pour la plupart d'entre vous !
C'est avec beaucoup de tristesse que nous lisons cette condamnation pour Monsieur Cekici Zeynel directeur d'Alterinfo et nous trouvons cela d'une grande injustice dans la période que nous traversons et c'est une condamnation très politique qui n'est pas à l'honneur de notre peuple !
Notre famille est très touché par ce réquisitoire et en son nom que je vous adresse le message suivant :
Ce message s'adresse principalement aux lecteurs qui sont "contre" le sionisme et font abstraction de tout débat de politique politicienne !

Très chers Compagnons,
Messieurs et Mesdames,

Vous, vous êtes très bien battu, nous sommes samedi et pour nous la "Campagne" qui aurait dût êtres une "Grande Bataille" contre le sionisme et tous les hommes politiques est enfin fini, les jeux sont fait et nous n'avons plus qu'à attendre !

Nous qui sommes "contre" le sionisme, nous nous sommes trouvés au pied du mur avec la création d'un parti politique très inattendu et nous n'avions plus trop de choix dans notre discours car ils ont été d'une violence particulièrement sectaire, bien que nous ayons fait le maximum pour les calmer, jusqu'à leur dire de voter pour le P.A.S en IDF et qu'il ne s'occupe surtout pas du vote de nos Provinces. Au fil des jours nous en sommes arrivés, jusqu'à nous poser la question si le Centre Zahra n'était pas une Secte ?

Notre combat aurait du rester uniquement " une grande bataille de polémistes " contre le sionisme et nous y aurions gagné beaucoup plus comme vous pouvez vous l'imaginer !

Nous avons quand même réagi comme nous avons pu malgré des attaques des plus grossières qui je pense quelle n'ont pas du tout servi ce Parti.Anti.Sioniste qui comme je l'ai dit au début de sa création, ne sera qu'une imPASse, car sans homogénéité, et sans programme !
C'est quoi leur programme d'ailleurs ? jeter les sionistes à la mer ?

Tout cela nous a posé beaucoup de tracasseries à l'ensemble de nous tous car nous lisions les commentaires, nous avons été très contrariés par certains propos que nous avons eu l'occasion de lire sur alter info et vous avez tous vécu cela comme nous.
C'est une leçon extrêmement constructive sur laquelle nous reviendrons avec beaucoup d'humour dans très peu de temps ; Car la polémique n'ai jamais vaincu !

Nous ne devions avoir aucun résultat étranger d'ici dimanche soir, et je vois que la Hollande a déjà donnée les siens, (c'est drôle) !
Le taux de participation au Pays Bas serait passé ce matin de 61 à 63,05% d'abstention c'est notre premier triomphe, Mais nous devrions faire beaucoup plus !
La Hollande a elle aussi rejeté le premier référendum sur l'Europe comme nous, et j'espère que l'exemple de l'abstention française de dimanche soir va confirmer notre désapprobation, et quelle sera bien sur très observée par nos amis Irlandais qui rejetterons sans aucun doute, une fois pour toute, le traité de Lisbonne ! Et nous les soutiendrons et leur donnerons notre appui pendant toute leur campagne.

Notre véritable bataille des européennes "contre" le sionisme avait bien d'autres sujets d'actualités du moment..... comme les camps secrets et beaucoup d'autres choses .................car nos informations sont pas bonne du tout depuis la Palestine !

L'attaque avait été bien commencée dès le début janvier si ma mémoire est bonne par un de mes petits fils, Patrick Boileau et nous n'avions besoin pour rien au monde d'un parti pour défendre nos idées et la réalité de l'action de l'Europe pendant la guerre sioniste ! ......
Tous les pays Européens,sans aucune exception, qui ont apporté leur soutien pendant la guerre de Gaza et ils devaient tous être mis au banc des Nations !

C'est quand même lamentable, dans notre pays laïc, comme le débat des européennes s'est transformé en conflit religieux inter-musulman, ces faux débats risquent de présenter l'opposition au sionisme comme une minorité ridiculisée !
Et pour beaucoup de Français, ils ont été perçus comme le parti antisionite B.B.B. et musulman qui veut vivre selon la loi de la Sharia Islamique et faire la loi chez les nous !

Si ils veulent vivre en France selon la loi de la Sharia Islamique il faut qu'ils quittent au plus vite le sol de notre Pays car nous les combattrons comme les sionistes, ils sont aussi capable qu'eux à d'éventuelles attaques terroristes !

Le Parti Antisioniste a vécu !
Et sa mort programmée est une très bonne chose pour nous tous, il fallait sûrement passer par là !
Demain l'Antisionisme sera mort et nous avons choisi dans notre famille nos nouveaux mots pour qualifier notre combat "contre" le sionisme, nous laisserons volontiers sur un plateau en or, aux juifs et prosioniste l'usage et l'emploi de cette adjectif "antisioniste" que soi dit en passant, je n'avais entendu prononcé jusqu'à il y a peu de temps que par des juifs amis, qui étaient totalement en désaccord avec cette doctrine, donc c'est à eux qu'il revient de droit.; Comme "antisémite" pour le moment tout du moins !
Car le sionisme comme je l'ai déjà dit à plusieurs reprises et fondamentalement antisémite !
Nous allons adopter les mots "Sémitisant et Prosémitisant " qui nous reviennent de DROIT au monde entier qui défendrons envers et contre tout les vrais sémites ! et qui sera un magnifique pied du nez aux lobby juifs et aux média, ainsi qu' à tous les autres.
Aujourd'hui, nous reposerons car nous avons quand même fait énormément de travail et nous avons quand même aussi besoin de souffler, pour reprendre notre combat contre le sionisme à partir de la semaine prochaine !
Vive le France et que Vive le Droit à l'Abstention Républicaine !

Affectueusement à vous tous chers compagnons,

Mm Veuve Marie.Adélaïde.Duglan
marie.adelaide.duglan@hotmail.fr

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