Géopolitique et stratégie

Le Tchad ou l'ingérence post coloniale


«Le drame de l´Afrique, c´est que l´homme africain n´est pas assez entré dans l´Histoire (...). Jamais il ne s´élance vers l´avenir (...). Dans cet univers où la nature commande tout (...), il n´y a de place ni pour l´aventure humaine ni pour l´idée de progrès.»
Nicolas Sarkozy - Discours à l´université Cheik Anta Diop - Dakar, le 26 juillet 2007


vdida2003@yahoo.fr
Vendredi 8 Février 2008

la décolonisation inachevée de l'Afrique





Professeur Chems Eddine Chitour

Encore une fois, l´Afrique étale ses divisions au grand jour. Si la sentence de Nicolas Sarkozy a provoqué un tollé en Afrique, force est de constater que l´histoire au temps présent lui donne raison. Une fois de plus, les plaies de l´Afrique saignent: après le Kenya, cette fois, c´est le Tchad. Comment réaliser que ce continent n´a jamais connu la sérénité du fait que les dirigeants, à de rares exceptions, ne sont pas venus au pouvoir par la sanction d´urnes transparentes propres et honnêtes pour utiliser une terminologie algérienne, mais par des malversations, voire par le fer et par le feu. Le Tchad, dans ses frontières actuelles, est une création de la colonisation européenne. Le passé du Tchad, riche en pétrole, est marqué par des violences et des troubles depuis son indépendance de l´autorité coloniale française en 1960. Le Tchad a, en effet, subi trente ans de guerre civile, d´incursions des forces libyennes - la Libye qui se trouve maintenant en bonne intelligence avec Paris pour soutenir Deby -et de pauvreté endémique. Les rebelles, qui accusent Déby de corruption et d´exercice dictatorial du pouvoir, sont engagés dans une offensive sans précédent depuis deux ans qui mobilise quelque 300 véhicules. Les insurgés n´ont surtout pas apprécié les modifications constitutionnelles qui permettront à Déby de briguer un troisième mandat- la Constitution antérieure le limitait à deux. Soumis à un référendum qui a été largement boycotté par la population en juin dernier, les changements ont néanmoins été entérinés. Son état de santé se détériorant, Déby doit toutefois changer sa stratégie, lui qui tente maintenant d´assurer sa succession par son fils, Brahim Déby. La corruption règne partout dans le pays. En effet, le Tchad a été désigné le pays le plus corrompu de la planète, selon le rapport 2005 de Transparency International, ex aequo avec le Bangladesh.

Dilemme pour la France
La France a condamné l´offensive des rebelles. "Si elle tente de sauver le régime d´Idriss Déby, écrit Gerard Papy de la Libre Belgique, la France sera l´objet de toutes les critiques. Mais si elle reste neutre, elle risque de laisser s´installer un régime prosoudanais à N´Djamena. Le pouvoir du président Déby est en toute hypothèse considérablement fragilisé par l´opération de la rébellion. Son armée, qu´il a dirigée lui-même au combat, s´est révélée incapable de faire obstacle à la progression de l´ennemi. Le Soudan voisin, soupçonné de soutenir la coalition rebelle, est, d´ores et déjà, celui qui profite de la dégradation de la conjoncture au Tchad. Le régime du général Omar Hassan El-Béchir observait avec une extrême méfiance les préparatifs du déploiement d´une force européenne destinée à venir en aide aux réfugiés du Darfour soudanais. Cette mission est au minimum retardée. Qu´adviendra-t-il de celle-ci si un régime prosoudanais s´installe à N´Djamena?"(1).
Les plans de la mission européenne de maintien de la paix, consistant à envoyer plusieurs milliers de troupes au Tchad, ont été reportés le 3 février, jusqu´à la stabilisation de la situation concernant la sécurité. 1300 d´entre eux sont français. Paris a eu du mal à convaincre ses partenaires européens de participer à une opération où beaucoup voyaient un prolongement de sa politique africaine Cette fameuse françafrique la France, qui soutient le président, se trouve "empêtrée dans un fameux bourbier et, avec elle, la force européenne Eufor", analyse l´éditorialiste du journal. Il prédit à Paris "un nouveau fiasco militaro-diplomatique. Dans une première déclaration adoptée, lundi 4 février, le Conseil de sécurité de l´ONU a condamné les attaques des groupes rebelles contre le gouvernement tchadien. Manipulant littéralement le Conseil de sécurité, la France a obtenu de celui-ci, lundi 4 février, un feu vert à une éventuelle intervention militaire au Tchad par l´adoption d´une déclaration condamnant les attaques des rebelles contre le régime du président Idriss Déby et demandant "aux Etats-membres d´apporter l´appui demandé par le gouvernement tchadien".
Cependant, la France est face à un dilemme: si elle devait employer la méthode forte et lancer ouvertement ses troupes du dispositif "Epervier" dans une bataille contre les rebelles tchadiens, c´est toute la neutralité de la force européenne Eufor qui est en jeu. Un allié inattendu, Tripoli, qui s´est mis à livrer des armes et des munitions aux troupes gouvernementales tchadiennes. La Libye et la France, dit-on, ont un intérêt commun à empêcher que le Tchad tombe entre les mains d´alliés du régime soudanais. "Pour rappel et comme l´écrit Phillipe Viel, l´année 2005 fut des plus difficiles pour le président tchadien, Idriss Déby. Les défections au sein de son parti, de son gouvernement et de l´armée se multiplient. Et, dernier coup dur, Déby a perdu les derniers versements du projet pétrolier financé par la Banque mondiale, totalisant 124 millions (dollars US), après avoir modifié, dans la controverse, la loi sur l´utilisation des revenus pétroliers".(2)
Il ne faut pas croire que le conflit restera localisé, les affrontements entre forces gouvernementales et rebelles soutenus par le Soudan ne menacent pas que le président Idriss Déby. Les pays voisins pourraient à leur tour être touchés, note le quotidien de Kinshasa Le Potentiel. -Qu´on le veuille ou non, il y aura un effet de contagion si d´aventure N´Djamena devait tomber. Bangui [République centrafricaine], Brazzaville [Congo], Kinshasa [République démocratique du Congo], Libreville [Gabon], Yaoundé ou Douala [Cameroun] seront touchés, car ils sont bel et bien en ligne de mire. L´Afrique centrale bat le record des coups d´Etat depuis 1990. Aujourd´hui que la maison Afrique centrale recommence à brûler, il faut tirer les leçons de la guerre du Tchad, de façon que les peuples de la région ne soient pas pris en otages. Et de façon à éviter d´aller de catastrophe en catastrophe, comme l´a si bien dit, certainement en guise de testament politique, Alpha Oumar Konaré, président sortant de la Commission de l´Union africaine.(3)
Pourquoi dirions-nous l´Afrique ne s´en sort pas? Est-ce qu´elle n´a pas les hommes nécessaires? Est-ce qu´elle fut mal partie dès les indépendances acquises. Aimé Césaire, dans une vision prophétique disait à peu près ceci: "La lutte pour l´indépendance fut pour les pays africains une épopée, l´indépendance acquise, ce fut la tragédie." Il est vrai que des conflits interminables qui ravagent depuis des décennies l´Afrique ne cessent de donner matière à réflexion à plusieurs analystes africains qui remettent en question la période post-coloniale. Ils estiment qu´après leurs indépendances, des pays africains ont continué à servir des caisses de résonance de leurs anciens colonisateurs à partir des stratégies que ces derniers ne cessent de monter. Depuis bien de décennies, l´Afrique s´embrase avec la spirale des conflits endogènes et exogènes qui paupérisent ses populations. En effet, en se rapportant sur toutes les crises qui se passent dans plusieurs pays africains, au lendemain de leurs indépendances à nos jours, plusieurs analystes remettent en question l´Etat post-colonial en Afrique. Ces derniers dénoncent les stratégies néo-colonialistes montées par les Occidentaux pour avoir une mainmise sur leurs anciennes colonies et, ils en appellent à une prise de conscience africaine afin de soustraire le continent de l´aliénation et de la marginalisation.(4).
L´ambigüité de la politique française actuelle réside dans son rejet par principe de la Françafrique mais aussi de l´application de la philosophie de cette même françafrique sans état d´âme sur le terrain comme nous le voyons avec l´affaire du Tchad que la France ne se résigne pas à lâcher. Jean-Marie Bockel a beau fustiger les méthodes de la Françafrique. "Que pèsent,est-il écrit dans un éditorial d´un journal africain, les propos de Bockel face à la françafrique? Loin devant le sida, la mafiafrique version Françafrique est la première cause de mortalité en Afrique dite francophone, du moins par ses effets. Il n´est plus un secret pour personne que les dirigeants africains, dans leur majorité, ne sont en rien représentatifs de leurs populations respectives. Aminata Traore dans Le viol de l´imaginaire, le démontre avec beaucoup de maestria. Mais elle a au moins un mérite: celle de révéler que l´Afrique en général, et francophone en particulier, meurt du fait d´une politique concertée qui prend ses sources depuis De Gaulle en passant par tous ceux qui sont passés aux commandes dans l´Hexagone et maintenant, Sarkozy avec l´aide, la contribution, la complicité des suppôts africains. Politique dont l´ultime but est d´avoir la mainmise sur les richesses de ce continent par la France et pour la France. "Cette attitude (est) d´autant plus inacceptable quand on sait les avantages que tirent la France et les autres Etats occidentaux de leurs rapports économiques depuis toujours, avantages mutuels, par ailleurs". Comme aveu de pillage et de partage de subsides entre privilégiés, les Africains n´en rêvaient pas. "La mainmise des entreprises françaises sur les ressources minières africaines, permet à l´Hexagone de figurer parmi les grandes nations industrielles et pour cause, le pillage des sous-sols est la règle. La mainmise de la France sur l´économie des pays tels que le Tchad, la RCA, la Côte d´Ivoire, le Cameroun etc. n´est-elle pas de nature à lui assurer son statut d´empire comme le souhaitait De-Gaulle à son époque et comme les diverses actions en terre africaine démontrent que cette tradition n´est pas près de prendre fin? En demandant ou souhaitant signer "l´acte de décès de la Françafrique" et dénoncer "un mode de relations ambigu et complaisant, dont certains, ici comme là-bas, tirent avantage, au détriment de l´intérêt général et du développement", Cependant, il faut s´interroger sur la capacité de JMB à s´attaquer, à vouloir éradiquer le mal, aujourd´hui mise en avant même parmi ses plus farouches adversaires.(5).

Foccard toujours là
En définitive, l´Unité africaine, censée être le conseil des sages, est devenue au fil des ans (plus de dix ans), une chambre d´enregistrement des confits sans réelle prise sur la réalité; par contre, elle se donne l´illusion d´un continent en développement quand on voit la façon avec laquelle les dirigeants se délivrent mutuellement des satisfecits par évaluation par les pairs...planant véritablement sur une planète qui n´est pas celle de leur peuple. Au fil des ans, l´Afrique est en train de connaître une seconde conquête -un post colonialisme- encore plus ravageur que celui d´avant, en ce sens que c´est un colonialisme à distance sans visage si ce n´est des nouveaux territoires représentés par les tenants des pouvoirs en place qui puisent leur légitimité dans des allégeances suspectes aux anciennes puissances coloniales au détriment, on l´aura compris, de l´essor de leur peuple. Les anciennes puissances coloniales n´ont jamais perdu leur conviction colonialiste, ce n´est que la forme de l´exploitation qui a changé, elles continuent à s´ingérer dans les affaires des peuples africains censés être indépendants, fermant les yeux pudiquement sur le pillage des potentats et autres tyrans en place, d´autant que ces requins placent leurs avoirs et autres biens immobiliers dans l´ancienne puissance coloniale. La Francafrique a encore de beaux jours devant elle et les promesses de Nicolas Sarkozy quant à remiser la politique foccardienne au musée n´engagent, comme le dit Jacques Chirac, que les naïfs qui y croient. Les regroupements d´Etats dans des organisations ayant en commun l´usage d´une culture et d´une façon de faire, ont des vocations, en apparence, neutres, voire humanistes, telles que le Commonwealth et la Francophonie, sont en fait des relais de la politique coloniale qui a démarré après le Congrès de Vienne en 1831 puis la Conférence de Berlin en 1881, conférence pendant laquelle l´Afrique a été mise en coupe réglée.
Le dernier sommet ou mieux, la kermesse de l´Union africaine et autre mascarade du Mécanisme d’évaluation par les pairs "s´est tenue à Addis-Abeba pour, en définitive, ne rien décider de tangible et pérenne et particulièrement important comme la lutte contre les changements climatiques si ce n´est changer de chefs pour l´Union africaine et faire des constats. François Ausseil écrit: "Tchad, Kenya, mais aussi Comores et Somalie ont occupé un Sommet africain qui s´est transformé en réunion de crise. L´Union africaine a lancé, samedi 2 février, un appel à "un dialogue constructif" entre les parties, dans un communiqué clôturant le Sommet. Le 10e Sommet de l´UA s´est achevé samedi à Addis-Abeba avec deux nouvelles crises majeures sur le continent - la prise de N´Djamena, une crise politique meurtrière au Kenya - et peu de progrès sur des crises plus anciennes telles que la Somalie ou les Comores. Les dirigeants africains ont lancé un "appel pressant" aux Etats membres pour qu´ils contribuent à la force de l´UA en Somalie, forte actuellement d´environ 3200 hommes (Ougandais et Burundais), loin des 8000 promis en janvier 2007.(6)
On le voit, l´Afrique est encore tétanisée par son passé et surtout par des interférences qui
n´arrêtent et n´arrêteront pas de dresser les uns contre les autres. Assurément, la phrase douloureuse de Sarkozy, sur le fait que les Africains ne sont pas rentrés dans l´histoire a, chaque fois, une brillante application. A qui la faute si ce n´est à cet Occident qui trouve son compte en soutenant des potentats corrompus dont la seule légitimité est celle donnée par l´Elysée, celle du 10 Downing Street, voire de la Maison-Blanche et, depuis quelque temps, de Pékin? Tant que les gouvernants ne viennent pas au pouvoir par la légitimité des urnes, tant qu´ils ne s´interdiront pas de rester ad vitam aeternam en acceptant l´alternance, il y aura toujours des convulsions qui peuvent revêtir plusieurs formes au choix, les rebellions sporadiques pour remplacer un tyran par un autre, les guerres civiles, et le repli identitaire et religieux. Toutes ces variantes s´appliquent à qui mieux mieux à tous les pays africains nonobstant l´Afrique du Sud où un certain Nelson Mandela est entré dans la légende en optant pour l´alternance pour la première fois dans un pays africain.

(*) Ecole nationale polytechnique

1.Gérald Papy, La France dans un bourbier. La Libre Belgique 4/2/2008
2.Philippe Viel. Tchad: les jours sont comptés pour le président Déby-27 janvier 2006
3.Rédaction. L´Afrique centrale craint la contagion rebelle. Le Potentiel 5 février 2008
4.Ludi Cardoso: Conflit en Afrique: L´Etat post-colonial en question -Le Potentiel 02/02/2008.
5.http://mboangila.afrikblog.com/archives/2008/02/02/7791477.html 03 Février 2008
6.François Ausseil (AFP) Les crises dominent le sommet de l´Union africaine. La Croix 3/2/2008.

Pr Chems Eddine CHITOUR



Vendredi 8 Février 2008


Commentaires

1.Posté par anti laches le 09/02/2008 10:03 | Alerter
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Les occidentaux sont lâches, au lieu de se battre à arme égal avec les chinois qui font des affaires en Afrique, ils préfèrent affamés et maintenir sous dictature par mes mercenaires comme Deby pour arriver à leur fin.

Les africains doivent faire tout leur possible pour ne plus avoir aucune relation avec l’occident synonyme de pillage, de maintient des dictateurs mercenaires, pauvreté, crime impunie,…

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