Opinion

Le Suisse Adolf Muschg prend la défense de Günter Grass


Le Suisse Adolf Muschg est le premier écrivain de renommée internationale qui prend la défense de Günter Grass, accusé d’antisémitisme après la publication de son poème sur Israël. L’écrivain alémanique écrit dans ce dimanche dans l’hebdomadaire zurichois Der Sonntag que le reproche d’antisémitisme lancé unanimement contre son collègue allemand le laisse sans voix « tellement il est absurde, injuste et démesuré« .


Spencer Delane
Lundi 9 Avril 2012

Le Suisse Adolf Muschg prend la défense de Günter Grass
Günter Grass, prix Nobel de littérature 1999, a publié la semaine dernière un poème dans un journal allemand, intitulé « Ce qui doit être dit », dans lequel il prend la défense de l’Iran contre Israël lequel « menace la paix mondiale » avec l’arme atomique.

L’auteur du « Tambour » demande aussi dans son poème en prose un contrôle aussi bien de l’arsenal atomique israélien, que du programme atomique iranien par une instance internationale. Günter Grass estime que d’éventuelles frappes préventives israéliennes contre des installations nucléaires iraniennes mèneraient à l’éradication du peuple iranien pour la seule raison que ses dirigeant sont soupçonnés de construire une bombe atomique.

Pour Adolf Muschg, « on condamne Grass pour quelque chose qu’il n’a pas écrit ». On lui conteste le droit de critiquer Israël. « Pourquoi la réaction presque unanime des germanophones a-t-elle lieu avant de savoir si cette critique contre Israël a bien été émise ? » se demande Muschg. Et pourquoi un auteur comme Grass n’aurait pas le droit de s’exprimer en tant que citoyen du monde ? Le « silence menaçant montre que la suffisance n’est pas seulement de son côté« , écrit Muschg qui se réfère à un passage dans lequel Günter Grass dénonce le « silence généralisé » sur le fait établi qu’Israël dispose depuis des années d’un arsenal nucléaire croissant sans qu’aucun contrôle ne soit permis. C’est un « mensonge pesant » car le verdict d’antisémitisme tombera automatiquement sur quiconque rompra ce silence, écrivait Grass.

Poème de Günter Grass :

Pourquoi me taire, pourquoi taire trop longtemps

Ce qui est manifeste, ce à quoi l’on s’est exercé

dans des jeux de stratégie au terme desquels

nous autres survivants sommes tout au plus

des notes de bas de pages.


C’est le droit affirmé à la première frappe

susceptible d’effacer un peuple iranien

soumis au joug d’une grande gueule

qui le guide vers la liesse organisée,

sous prétexte qu’on le soupçonne, dans sa zone de pouvoir,

de construire une bombe atomique.


Mais pourquoi est-ce que je m’interdis

De désigner par son nom cet autre pays

Dans lequel depuis des années, même si c’est en secret,

On dispose d’un potentiel nucléaire en expansion

Mais sans contrôle, parce qu’inaccessible

À toute vérification ?


Le silence général sur cet état de fait

silence auquel s’est soumis mon propre silence,

pèse sur moi comme un mensonge

une contrainte qui s’exerce sous peine de sanction

en cas de transgression ;

le verdict d’ »antisémitisme » est courant.


Mais à présent, parce que de mon pays,

régulièrement rattrapé par des crimes

qui lui sont propres, sans pareils,

et pour lesquels on lui demande des comptes,

de ce pays-là, une fois de plus, selon la pure règle des affaires,

quoiqu’en le présentant habilement comme une réparation,

de ce pays, disais-je, Israël

attend la livraison d’un autre sous-marin

dont la spécialité est de pouvoir orienter des têtes explosives

capables de tout réduire à néant

en direction d’un lieu où l’on n’a pu prouver l’existence

ne fût-ce que d’une seule bombe atomique,

mais où la seule crainte veut avoir force de preuve,

je dis ce qui doit être dit.


Mais pourquoi me suis-je tu jusqu’ici ?

parce que je pensais que mon origine,

entachée d’une tare à tout jamais ineffaçable,

m’interdit de suspecter de ce fait, comme d’une vérité avérée,

le pays d’Israël, auquel je suis lié

et veux rester lié.


Pourquoi ai-je attendu ce jour pour le dire,

vieilli, et de ma dernière encre :

La puissance atomique d’Israël menace

une paix du monde déjà fragile ?

parce qu’il faut dire,

ce qui, dit demain, pourrait déjà l’être trop tard :

et aussi parce que nous – Allemands,

qui en avons bien assez comme cela sur la conscience -

pourrions fournir l’arme d’un crime prévisible,

raison pour laquelle aucun

des subterfuges habituels n’effacerait notre complicité.


Et admettons-le : je ne me tais plus,

parce que je suis las de l’hypocrisie de l’Occident ; il faut en outre espérer

que beaucoup puissent se libérer du silence,

et inviter aussi celui qui fait peser cette menace flagrante

à renoncer à la violence

qu’ils réclament pareillement

un contrôle permanent et sans entraves

du potentiel nucléaire israélien

et des installations nucléaires iraniennes

exercé par une instance internationale

et accepté par les gouvernements des deux pays.


C’est la seule manière dont nous puissions les aider

tous, Israéliens, Palestiniens,

plus encore, tous ceux qui, dans cette

région occupée par le délire

vivent côte à côte en ennemis

Et puis aussi, au bout du compte, nous aider nous-mêmes.

Günter Grass

Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni


Lundi 9 Avril 2012


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