RELIGIONS ET CROYANCES

Le Rabbin Irwin Kula répond à propos d’Israël et le dilemme du pouvoir juif


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Iyad Abbara [iyad@tele2.fr]
Lundi 2 Juillet 2007

Rabbi Irwin Kula
Rabbi Irwin Kula
 
Cet échange a été publié dans un journal de la communauté juive étasunienne. La personne convertie s'étonne de la violence pratiquée par l'état se réclamant du Judaïsme alors que c'est contraire aux valeurs juives. Le rabbin lui répond et montre comment la pensée de la communauté juive a évoluée sous l'emprise de l'existence du Sionisme et de la pratique de l'état d'Israël.
 
 
 

Le Rabbin Irwin Kula répond à propos d’Israël et le dilemme du pouvoir juif

 

 

Bonjour Rabbin,

 

Je suis un converti au Judaïsme, ou un juif par choix. Plusieurs éléments ont contribué à ma décision de joindre une synagogue et d’aller au mikveh (ndt : bain rituel).

 

Bien sûr, mon épouse, sa famille, nos enfants et les rabbins dont j’ai appris, sont des éléments conducteurs importants dans ma décision. Notre engagement pour la famille et la communauté, notre foi en l’unicité du Dieu, notre valeur d’apprentissage et notre quête de justice sont des valeurs juives que j’embrasse.

 

Ma décision de me convertir était aussi guidé par le rôle joué par le peuple Juif dans l’histoire. Depuis la destruction du temple d’Hérode les Juifs cherchaient la paix avec leurs voisins et n’avaient pas eu recours à la violence ou à l’oppression pour valider l’existence de notre culture et peuple. Pas jusqu’à aujourd’hui.

 

Je me bats pour garder confiance dans ma capacité d’équilibrer les enseignements juifs de la valeur de la vie humaine et de l’exigence de traiter l’étranger équitablement car nous étions des esclaves en Egypte, avec les rapports sur le traitement cruel du peuple Palestinien par les soldats israéliens et les colons. Comment un peuple libéré du ghetto et du camp de concentration peut-il procéder à la création des institutions similaires pour un peuple dont le crime est d’occuper la terre demandée pour la sécurité du Grand Israël ?

 

Je ne considère pas les Palestiniens comme irréprochables. Ils sont coupables des crimes de violence et de terreur, mais la réponse israélienne est vue comme disproportionnée par beaucoup de gens raisonnables. Il est signalé qu’Israël poursuit des stratégies économiques qui empêchent les Palestiniens de développer un environnement économique qui réduirait leur volonté de chercher une libération violente.

 

Ma lecture montre qu’il est très facile de blâmer toutes les parties de ce conflit. Les victimes sont des vilains et vice versa, mais pourquoi je ne devrais pas m’attendre à ce que l’état juif se retire de ce cycle de vengeance et se montre comme étant la lumière que la Torah espère.

 

A cause du Shoah, une patrie juive sûre doit exister. Mais peut-elle continuer à exister avec cette perception d’oppresseur violent et d’injustice ?

 

Simplement posé, peut-on être opposé à la politique israélienne tout en étant Juif ou philosémitique.

 

VEXÉ PAR LA VIOLENCE

 

 

Réponse du Rabbin Irwin Kula :

 

Bienvenu à la tribu ! Nous avons besoin de toi. Ta question et la sensibilité et l’intégrité avec lesquelles tu partages ton anxiété à propos de l’état d’Israël est un magnifique témoignage de la profondeur de ton sentiment d’appartenance au peuple Juif et de la profondeur et la sincérité de ton processus de conversion. Etre un Juif sérieux dans le 21e siècle signifie de se débattre précisément avec les questions morales que tu as soulevées – quelques soient les positions politiques particulières que l’on peut avoir.

 

Alors laisse-moi donner un contexte à ton questionnement, non pas pour te fournir des réponses simples pour la question israélo-palestinienne – il n’y en a pas – mais pour intensifier et donner de la texture à ton questionnement. Après tout, la Torah ne donne pas à priori des réponses claires à des questions sérieuses ; mais plutôt, plus souvent que rien, l’étude de la Torah fait même apparaître des questions plus profondes que celles avec lesquelles on commence, des questions qui éclairent des nouvelles vérités à propos de nous-mêmes et qui démontrent en nous une plus grande capacité de compassion. Tant que nous posons sérieusement les questions difficiles, nous sommes bien plus assurés d’être sur la bonne voie.

 

Alors que je comprends très bien ton appréciation pour le non recours à la violence par les Juifs sur le gros des 2000 années passées, il est important de réaliser qu’il se peut bien que la raison principale pour laquelle nous n’avons pas usé de la violence était moins une position éthique supérieure, et plutôt simplement le fait que nous n’avions pas le pouvoir ou la capacité de recourir à la violence sur le gros de cette période. N’étant pas autorisés d’avoir des armes ou sachant que notre recours à la violence impliquerait immédiatement (notre) destruction, a probablement plus d’effet sur notre non utilisation de la violence que d’une quelconque éthique supérieure pour la non-violence.

 

L’une des grandes transformations que le Sionisme a introduite et que l’Holocauste a demandée, était que les Juifs prennent et exercent le pouvoir, dans toutes les façons que les non-Juifs exerçaient le pouvoir, pour la défense et la poursuite de nos objectifs nationaux. C’était une hérésie (voir le Talmud, tractate Ketubot 110a, où il est clairement interdit de prendre le pouvoir), et a fait du Sionisme l’un des plus grands mouvements révolutionnaires dans l’histoire du peuple juif. Tout d’un coup, il y avait une nouvelle vérité à propos des Juifs (en 1948 cela concernait la grande majorité des Juifs à part de petits groups comme Neturei Karta), spécialement à propos des Juifs israéliens, que tous, Juifs et non-Juifs devaient assimiler. Les Juifs utiliseraient effectivement la violence pour se protéger et se défendre. Ceci était choquant pour beaucoup de chrétiens libéraux qui étaient bien plus à l’aise avec des Juifs impuissant et moralement purs. Et ceci était énervant pour les Juifs libéraux pour qui leur propre image du Juif comme non-violent et moralement supérieur rend presque toute utilisation du pouvoir comme moralement suspect. Et ceci était enivrant pour les Juifs de l’extrême droite pour qui la mémoire de l’holocauste et le retour à la terre après 2000 ans font que presque toute utilisation de ce  pouvoir récemment endossé soit moralement justifiable.

 

Alors avec cette nouvelle réalité se pose des nouvelles sortes de questions et de complexité morale, comme que l’une des vérités à propos du pouvoir est que le pouvoir corrompt. Le peuple juif, comme un tout, a décidé que cette corruption et cet abus inévitables qui accompagnent l’exercice du pouvoir étaient un prix qui valait d’être payé, car l’autre vérité que nous avons apprise, vers le milieu du 20e siècle, était que l’impuissance équivaut la mort. Ce changement de « impuissance » à « pouvoir » (et je mets particulièrement l’accent sur la puissance militaire) nécessite de nouveaux types de réponses émotionnelles et de questions morales et éthiques. La pureté morale qui accompagne l’impuissance (c’est amusant de voir que quand l’on n’a pas d’armes, l’on tire sur très peu de personnes que ce soit volontairement ou accidentellement) n’est plus valable quand on décide d’exercer le pouvoir. Ceci signifie que l’inconfort moral et l’ambiguïté morale sont, particulièrement si l’on est une personne sensible moralement, des qualités permanentes de la conscience. Ce malaise nécessite qu’on s’y adapte pour qu’on soit capable à la fois d’exercer le pouvoir si nécessaire ou de critiquer son utilisation si approprié. L’on a besoin d’apprécier et même de devenir « à l’aise » avec ce nouvel état d’ambiguïté morale, d’apprendre que c’est une partie et une parcelle de l’éthique du pouvoir et de l’utiliser pour s’engager dans une autocritique constructive. Pour quelques uns cet état d’ambiguïté morale est trop pénible à tolérer et ils déchoient dans des critiques moralement auto-vertueuses et tout-mélangeant contre presque toute utilisation du pouvoir. (Ce sont les gens de « Israël a toujours tort »). Pour d’autres, la détresse de cette ambiguïté morale est trop pénible et ils répriment cet inconfort, se dissocient de toute incertitude morale et déchoient dans une justification morale auto-vertueuse de toute exercice de pouvoir israélien. (Ce sont les gens de « Israël a toujours raison »). Et puis il y a ceux-là de nous qui essayons au meilleur que nous pouvons de lutter continuellement avec le jugement entre les utilisations légitimes du pouvoir et les abus inévitables du pouvoir – une ligne contextuelle, contingente et devrait toujours être contestée.

 

En d’autres mots, quand tu te débats avec l’utilisation du pouvoir par Israël à l’encontre des Palestiniens, il est important de rester vigilant contre le piège d’idéalisation. Un type d’idéalisation est de nous idéaliser, nous les Juifs, comme moralement purs et supérieurs.  Ceci conduit inévitablement à une déception profonde et même au désespoir et, plus souvent que rien, à une critique d’Israël qui est bien plus sévère et qui dit plus sur le critiqueur que sur le critiqué. L’autre type d’idéalisation est d’idéaliser Israël comme toujours excusé dans l’utilisation du pouvoir – ceci vient souvent avec référence à l’Holocauste et qu’on est tout seul dans le monde combattant un ennemi maléfique contemporain qui veut nous détruire. Tant que tes questions et ton inconfort concernant Israël prennent honnêtement en compte ces tendances, alors tu es bien là où tu es supposé être et je t’encourage à participer à débattre et à discuter la plus importante question affrontant le peuple juif. Je t’encourage à lire les nouvelles en provenance d’Israël où le débat est incroyablement vibrant et sérieux et où tu trouveras des gens exprimant les mêmes soucis que tu as. Implique-toi, fais que ta voix soit entendue à la fois ici et là bas. C’est ton droit et ta responsabilité comme Juif.

 

Un mot de précaution : Toute communauté a son troisième rail politique (ndt : expression indiquant le sujet politique à éviter car l’aborder pourrait causer beaucoup de problèmes). Tout comme la sécurité sociale est le troisième rail des politiques étasuniens, Israël est le troisième rail de la vie communautaire juive étasunienne. Pour des raisons trop compliquées à traiter dans cette lettre, toute critique d’Israël sera reçue avec de très sérieuse condamnation par la grande majorité du leadership des institutions juives étasuniennes. Rappelle-toi, la motivation de ceux qui s’opposeront férocement à toi est bonne, et la violence dans l’attaque est toujours le reflet de la peur d’une vérité, de l’autre côté, cela crée un sentiment de culpabilité. Manifestement, ceci va aussi pour la manière dont tu te tiens dans cette lutte avec cette question très complexe et difficile.

 

Source : http://www.forward.com/blogs/bintel-blog/11021/

 



Lundi 2 Juillet 2007

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