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Le Hamas en ordre de bataille


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Le Hamas, en remaniant sa direction et son programme, se prépare à une nouvelle confrontation avec Israël, qu’il ne souhaite pas, mais qu’il juge très probable.


Jean Pierre Filiu
Lundi 15 Mai 2017

Le tandem dirigeant du Hamas, Ismaïl Hanyeh (à gauche) et Yahya Sinouar (à droite)
Le tandem dirigeant du Hamas, Ismaïl Hanyeh (à gauche) et Yahya Sinouar (à droite)

Le Hamas, qui gère la bande de Gaza sans partage depuis juin 2007, a opéré d’importantes recompositions internes ces dernières semaines. Il laisse ainsi ouverte la possibilité d’une relance de la « réconciliation nationale » avec l’Autorité palestinienne de Ramallah, mais il se donne surtout les moyens politico-militaires de tenir bon lors d’une éventuelle confrontation avec Israël.

LE RECENTRAGE SUR GAZA

Ismaïl Hanyeh, après avoir longtemps dirigé le « gouvernement » islamiste de Gaza, a été désigné, le 6 mai, à la tête du Bureau politique du Hamas. Il y remplace Khaled Mechaal, titulaire de ce poste depuis 1996, originaire de Cisjordanie, mais installé à l’étranger, en Jordanie, puis en Syrie, et désormais au Qatar. Hanyeh a été élu par l’équivalent au sein du Hamas d’un comité central, appelé Majlis al-Choura (Conseil de la Consultation), composé de représentants de Gaza, de la Cisjordanie, de la diaspora, mais aussi des détenus au sein des prisons israéliennes, actuellement engagés dans une grève de la faim collective.

Hanyeh a été préféré à deux adjoints de Mechaal vivant comme ce dernier hors des territoires palestiniens. Il s’agit donc d’une consécration de l’enracinement territorial d’un mouvement fondé à Gaza en 1987, à la différence de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), établie au Caire en 1964, et des différents mouvements fedayines, tous nés dans l’exil, à commencer par le Fatah au Koweït en 1959. Cette consécration vaut aussi rupture avec la matrice des Frères musulmans, dont Mechaal a longtemps dirigé la branche palestinienne. Mais l’effondrement des Frères musulmans égyptiens sous les coups de la répression de l’ancien maréchal Sissi, depuis son putsch contre le président Morsi en juillet 2013, a convaincu le Hamas de se dissocier d’un tel naufrage, ne serait-ce que pour préserver ses intérêts propres.

HANYEH, UN CHEF AUX MAINS LIEES

Le paradoxe de ce recentrage sur Gaza du Hamas est que son nouveau leader, loin de jouir de pouvoirs accrus, agit désormais sous l’étroit contrôle de Yahya Sinouar, qui l’a remplacé à la tête du Hamas à Gaza en février dernier. Car c’est bel et bien Sinouar qui a autorité sur les services de sécurité du Hamas, services dont il l’est l’un des fondateurs, et sur la branche militaire du mouvement, les brigades Ezzedine al-Qassam. Dans le tandem Hanyeh-Sinouar, c’est celui-ci qui a barre sur celui-là, cantonné à des fonctions de représentation politico-diplomatique. Hanyeh a juste obtenu, pour l’instant en lot de consolation, que la charte du Hamas de 1988 soit de fait abrogée par un « document politique ».

Le texte fondateur de 1988 avait été imposé sans concertation par le même cheikh Yassine qui, quelques mois plus tôt, avait déjà imposé à la branche palestinienne des Frères musulmans de se transformer en Hamas, acronyme arabe de « Mouvement de la résistance islamique ». Cette charte était imprégnée d’une rhétorique antisémite et conspirationniste dont il n’était que temps pour le Hamas de se distancier enfin. C’est désormais acté dans ce « document politique » qui inscrit la lutte du Hamas dans une dynamique politique, et non plus religieuse. Toute reconnaissance explicite d’Israël reste exclue, même si le Hamas se range à un « consensus national » incarné par l’OLP et à la perspective d’un « Etat palestinien pleinement souverain et indépendant, avec Jérusalem pour capitale et sur les lignes du 4 juin 1967 ». La marge de manœuvre de Hanyeh a beau être étroite, elle est inédite pour le mouvement islamiste.

LE JEU DANGEREUX D’ISRAËL

Israël a, on l’espère involontairement, tout fait pour favoriser la consolidation des « durs » du Hamas, d’abord en qualifiant la bande de Gaza dans sa totalité de « territoire hostile » en 2007, puis en menant trois guerres dévastatrices pour Gaza, en 2008-2009, 2012 et 2014. Le blocus imposé à Gaza, en coordination avec l’Egypte, a laissé la population totalement désarmée face à la montée en puissance des milices islamistes et de leur répression méthodique. L’incapacité de Hanyeh à obtenir une levée même partielle de ce blocus a fait le lit de Sinouar, permettant aux brigades Qassam d’imposer leurs priorités aux « politiques » du Hamas. Le parallèle avec l’évolution du Hezbollah, elle aussi encouragée par l’acharnement d’Israël sur le Liban en 1993, 1996 et 2006, est à cet égard frappant.

Benjamin Netanyahou, le Premier ministre israélien, n’a pas eu de mots assez durs pour stigmatiser les analyses occidentales décelant une « modération » dans le nouveau programme du Hamas. Il a accusé le « New York Times », le « Guardian » ou CNN de se livrer à cet égard à une « complète distorsion de la vérité ». Pourtant, si « la mue incertaine du Hamas», selon l’expression très pertinente du « Monde », doit bien être mise en perspective, il est impossible de nier cette avancée programmatique. Mais Israël, plutôt que de permettre à Hanyeh de capitaliser en ce sens face à Sinouar, demande à l’Egypte d’interdire à Hanyeh de sortir de Gaza, le laissant ainsi aux mains des brigades Qassam. Là encore, le parallèle est frappant avec la campagne menée en 2014 par Netanyahou contre le « gouvernement d’union nationale » palestinien, d’abord sur le plan diplomatique, puis par les armes en Cisjordanie, avant un conflit long de cinquante jours autour de Gaza.


Il est évident que Sinouar et les militaires du Hamas se sont préparés à une telle confrontation. Tous leurs gestes de ces dernières semaines doivent ainsi être interprétés à la lumière de cette mise en ordre de bataille. On ne reviendra pas sur la catastrophe que constituerait un nouveau conflit à Gaza, avec risque d’escalade dans le Sinaï et d’implication de la branche locale de Daech. Seul un desserrement de l’étau israélo-égyptien sur Gaza permettrait de desserrer l’étau des milices islamistes sur la population et d’ouvrir un espace de contestation de la direction du Hamas, de son arbitraire et de sa corruption. Faute de quoi, les « durs » auront une nouvelle fois triomphé contre leur propre peuple.

http://filiu.blog.lemonde.fr/2017/05/14/le-hamas-en-ordre-de-bataille/ http://filiu.blog.lemonde.fr/2017/05/14/le-hamas-en-ordre-de-bataille/



Lundi 15 Mai 2017


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