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Le G8, la dette et l’Amérique latine


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Les leaders du G8 ont annoncé la remise de la dette de 18 pays pauvres [1], parmi lesquels se trouvent quatre pays latino-américains : la Bolivie, le Honduras, le Nicaragua et la Guyane. Le débat sur la pauvreté se concentre en ce moment sur l’aide à l’Afrique. A très forte raison, les pays africains doivent être pris en compte. Cependant l’étendue pauvreté de l’Amérique latine rend aussi indispensable d’entreprendre des actions et, en ce sens, cette proposition est presque insignifiante.


Samedi 28 Janvier 2006





Le Sommet du Groupe des 8 (G8) à Gleneagles [juillet 2005], en Ecosse, a été précédé d’une importante campagne en faveur de la lutte contre la pauvreté. En conclusion au Sommet, les leaders des pays du groupe (Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon et Russie) ont annoncé l’annulation totale de la dette de 18 pays pauvres. Parmi eux se trouvent 14 pays africains et 4 pays latino-américains remplissant les critères des institutions financières.

Cette annonce représente un important précédent en ce qui concerne l’annulation de la dette, mais c’est encore insuffisant par rapport au niveau élevé d’endettement dont souffrent tant les pays africains que les pays latino-américains. Pour les premiers, la dette représente 36% du produit intérieur brut (PIB) [2] total du continent, tandis que pour les seconds elle représente 38%. Les conditions de pauvreté extrême que vit l’Afrique ont placé l’aide aux pays africains au centre de tous les efforts. Pendant ce temps, les quatre pays latino-américains retenus ne sont qu’un échantillon des conséquences de l’endettement du continent.

Haïti est le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental et a été continuellement exclu des initiatives de remise de dette de la part de la communauté internationale. D’après Beverly Keene, de Jubilé Sud, après sa visite dans le pays, sa population vit dans l’extrême pauvreté et 80% se trouvent sans emploi. Qualifié par l’Organisation des Nations Unies (ONU) comme un « pays en rapide régression économique », il demeure occupé militairement depuis plus d’un an.

Selon Camille Chalmers, professeur d’économie à l’Université de Haïti, une des causes principales de l’effondrement économique est l’application des plans d’ajustement structurel [3] et les mesures de libéralisation commerciale imposés par les Etats-Unis et le Fonds monétaire international (FMI) à partir des années 80. Ces politiques ont approfondi encore davantage le processus de déclin, annihilant la production de canne à sucre, de fruits, de riz et convertissant Haïti en importateur d’aliments.

Dans ce contexte, le paiement de la dette est de plus en plus difficile, et début 2004 Haïti s’est déclaré en défaut de paiement avec la Banque mondiale (BM) et la Banque interaméricaine de développement (BID). Aujourd’hui la dette est de quelques 1,4 milliards de dollars, représente 40% du PIB et les intérêts qu’elle génère se montent à environ 70 millions de dollars par an. Selon ces chiffres, Haïti dépense deux fois plus en service de la dette [4] que dans la santé.

Il semble ainsi que la pauvreté est une condition nécessaire mais pas suffisante pour être un pays « bénéficiaire » d’une remise de dette. Répondre aux critères [mise en oeuvre de politiques d’ajustement structurel] pour se qualifier pour l’initiative de réduction de la dette pour les pays pauvres très endettés (PPTE ou HIPC en anglais) [5] est dans ce cas très important. Selon les normes du FMI et de la Banque mondiale, les pays qui ont des dettes insoutenables doivent remplir leurs « conditions » pendant une période de trois ans, pour arriver à un point de décision où un allégement de la dette est accordé [6]. Après trois autres années d’ajustement structurel se produit un nouvel accord. Si un gouvernement ne parvient pas à persuader les institutions financières internationales (IFI) qu’il poursuit leurs objectifs, la période d’ajustement structurel qu’il doit appliquer avant d’être éligible pour un allégement de dette complet se prolonge encore.

Comme l’analyse Gail Hurley, du European Network on Debt and Development (Eurodad), quand en 1996 (et en 1999) la communauté internationale a confectionné la liste des pays éligibles pour une remise de la dette (Initiative PPTE), elle a décidé d’exclure des pays comme Haïti, le Kenya, l’Angola et le Nigeria, ce qui laisse actuellement ces pays extrêmement pauvres sans solution face à leur crise.

Dans une situation pas aussi dramatique que celles d’Haïti et de ces trois pays africains, se trouvent d’autres pays latino-américains comme l’Equateur, la Jamaïque et le Pérou. Dans ces cas, comme dans le reste du continent, le paiement du service de la dette a dévié d’importantes ressources qui sans lui seraient utilisées pour le développement et la couverture des services fondamentaux.

D’autre part, au-delà des pays éligibles, un aspect important qui distingue les pays latino-américains est la forte incidence qu’ont dans leur économie les dettes contractées auprès de la BID et les dettes bilatérales, principalement avec les pays européens. Par exemple 40% de la dette extérieure du Honduras et 26% de celle du Nicaragua correspondent à la BID. Par conséquent, la remise annoncée de 100% ne représente qu’une petite portion de ce que ces pays destinent au paiement de la dette [7]. Cela signifie que pour la Guyane la remise est de 23%, pour la Bolivie de 32%, pour le Honduras de 25% et pour le Nicaragua de 18%.

C’est la raison pour laquelle les actions véritablement efficaces pour l’Amérique latine devraient prendre en compte les dettes contractées auprès de la BID et, en ultime instance, auprès des créanciers privés.

En tout cas, pour les pays « bénéficiaires », la proposition du G8 n’implique pas une sortie au problème de la dette, puisqu’elle qu’elle implique de réaliser des réformes structurelles qui, dans la pratique, renouvellent les termes du Consensus de Washington [8]. Par conséquent, à cette occasion, la situation latino-américaine a été oubliée par les leaders du G8 qui n’ont pas non plus reconnu la véritable urgence du continent africain, en leur accordant seulement un « soulagement médiatique ».

Le CADTM conteste le remboursement anticipé par le Brésil et l'Argentine d'une dette juridiquement odieuse

Coup sur coup, deux pays latino-américains, et non des moindres, viennent d'annoncer le remboursement par anticipation de la totalité de leur dette à l'égard du Fonds monétaire international (FMI).

Le 13 décembre, le Brésil a décidé de rembourser le montant total de 15,5 milliards de dollars qu'il devait au FMI et qui venait à échéance en 2007. Deux jours plus tard, l'Argentine annonçait le remboursement de 9,8 milliards de dollars, ce qui permet au gouvernement de Nestor Kirchner d'économiser environ 900 millions de dollars sur les intérêts.

Le CADTM juge essentiel de rappeler que les dettes ainsi remboursées par ces deux pays entrent dans la catégorie des dettes odieuses. Le Brésil et l'Argentine ont connu au cours des dernières décennies des dictatures militaires violentes qui les ont mené au surendettement, avec l'entier soutien du FMI. Le seul but était alors de conforter la junte au pouvoir et d'arrimer l'économie de ces pays au modèle néolibéral dominant, avec l'imposition de politiques néfastes pour la plupart des citoyens de ces pays.

Les régimes ayant suivi la dictature ont bradé une grande part du patrimoine national pour rembourser la dette odieuse ainsi contractée. Ils ont même dû s'endetter de nouveau pour rembourser les dettes précédentes, ce qui implique que ces nouvelles dettes sont elles aussi odieuses. De surcroît, l'obtention de ces nouveaux prêts a été conditionnée à l'application de mesures de libéralisation massive, de privatisation systématique et de réduction des budgets sociaux. Ces politiques néolibérales ont porté un grand préjudice aux populations de ces pays, leur caractère impopulaire ayant été prouvé par le soulèvement de décembre 2001 en Argentine et l'élection de Lula à la présidence brésilienne en octobre 2002.

En droit international, si un régime illégitime ou dictatorial contracte une dette contraire à l'intérêt des populations, le régime qui lui succède peut la dénoncer. Elle est alors frappée de nullité et n'a pas à être remboursée : c'est une dette personnelle des anciens dirigeants au pouvoir.

La décision de rembourser par anticipation est rendue possible par la conjoncture économique actuelle, avec des recettes d'exportations élevées et une croissance argentine importante liée au non-remboursement de la dette privée entre fin 2001 et 2005. Pourtant, plus d'un tiers des Argentins et des Brésiliens vivent sous le seuil de pauvreté, et la faim tenaille des millions d'entre eux.

Pour le CADTM, l'argent qui va être remboursé au FMI devrait servir à la réalisation d'une politique qui tourne le dos au néolibéralisme et donne la priorité aux droits humains fondamentaux.

Au cours des six dernières années, les pays en développement ont remboursé à leurs créanciers 486 milliards de dollars de plus que ce qu'ils ont reçu en nouveaux prêts, soit l'équivalent de 5 plans Marshall. Loin d'être un moyen d'accéder au développement, les prêts sont avant tout une source juteuse d'enrichissement pour de riches créanciers.

Le CADTM demande donc aux dirigeants des pays du Tiers Monde de répudier leur dette, odieuse pour une large part, et de cesser d'appliquer des politiques d'ajustement structurel qui frappent de plein fouet les populations pauvres. La voie sera alors ouverte pour que les peuples soient en mesure de se réapproprier les leviers de décision quant à leur propre avenir.


par Maria José Romero



NOTES:

[1] [NDLR] Pour s’informer des derniers développements de cette promesse, consultez le dossier « Le G8 et l’annulation de la dette » sur le site Web du CADTM.

[2] [NDLR] Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Source : glossaire du CADTM, www.cadtm.org.

[3] [NDLR] Politique économique imposée par le FMI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts. Source : glossaire du CADTM, www.cadtm.org.

[4] [NDLR] Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. Source : glossaire du CADTM, www.cadtm.org.

[5] Sur l’initiative PPTE, consultez le dossier « Initiative PPTE » sur le site Web du CADTM.

[6] [NDLR] Le principe de l’initiative est le suivant : un pays de la liste PPTE peut se lancer dans une double phase de trois ans de réformes d’ajustement structurel. Au bout de la première phase de trois ans, les experts du FMI jugent de la "soutenabilité" de la dette du pays en question (à partir de projections à moyen terme de la balance des paiements du pays et de la comparaison entre la valeur de sa dette et la valeur de ses revenus d’exportation).
Si la dette du pays est jugée "insoutenable", il est élu pour une seconde phase de réformes. Au terme de celle-ci, il reçoit si nécessaire un allégement destiné à rétablir la "soutenabilité" de son endettement (c’est-à-dire la capacité de rembourser les échéances).
Face à la faiblesse de ces résultats et à la campagne Jubilé 2000 (qui apporte une pétition de 17 millions de signatures au G7 de Cologne de juin 1999), le G7 et les institutions financières internationales ont lancé une initiative renforcée : les critères de "soutenabilité" sont désormais assouplis (la dette ne doit plus valoir que 150% des revenus d’exportation au lieu de 200-250% auparavant), la deuxième phase de réformes devient "flottante" (un bon élève peut accélérer les réformes et accéder à un allégement plus rapidement) et une "aide intérimaire" peut être octroyée au pays après la première phase triennale de réformes. Source : www.cadtm.org.

[7] [NDLR] En effet, l’annulation promise par le G8 concerne la dette de 18 pays envers le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et la Banque africaine de développement. Les dettes bilatérales, envers des créanciers privés ou d’autres institutions financières de ces pays ne sont pas concernées.

[8] [NDLR] « L’expression « consensus de Washington » est dû à J. Williamson (1991). Ce dernier recense dix mesures, qui demeurent d’actualité, appliquées aux PED et constituant le paradigme à partir duquel les politiques de développement sont pensées depuis une vingtaine d’années. 1. la discipline budgétaire. Les déficits budgétaires engendrent inflation et fuite des capitaux ; 2. la réforme fiscale. Le système fiscal doit tendre à avoir l’assiette la plus large et des taux marginaux de prélèvement modérés ; 3. la politique monétaire doit conduire à des taux d’intérêt positifs et rémunérateurs en termes réels. Les taux doivent être réglementés pour décourager la fuite des capitaux et stimuler l’épargne ; 4. le taux de change doit être flexible, compétitif et favoriser l’accumulation d’excédents commerciaux ; 5. la politique commerciale. Ouverture et libéralisation des importations. Les restrictions quantitatives doivent être éliminées et les droits de douane modérés ; 6. l’investissement direct étranger ne doit subir aucune entrave à l’entrée (politique d’attractivité) ; 7. la privatisation ; 8. la dérégulation : levée des différentes réglementation sur l’investissement, les prix, le crédit... et suppression des rentes de situations ou institutionnelles ; 9. la suppression des subventions publiques aux activités productives au profit des seules activités sociales et éducatives ; 10. la promotion des droits de propriété. » Extrait de Mehdi Abbas « La CNUCED XI : du consensus de Washington au consensus de Sao Paulo ? » (PDF), Chronique n°21, Observatoire des Amériques, juillet 2004.

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : Revista del Sur (www.redtercermundo.org.uy/), Uruguay, n°162, octobre-décembre 2005.

Traduction : Nicolas Derron, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).


Samedi 28 Janvier 2006


Commentaires

1.Posté par ungrand le 17/10/2007 20:14 | Alerter
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Quelle honte pour nous de contracter des pêts et exiger leurs annullation! Or donc, c'était pour demander des remises ou annullation que vous, nos Chefs d'Etats avez délapider au lieu de fructifier la dette extérieure? Quelle honte!
A vous le G8+1 il semble que vous y êtes pour quelque chose dans le surendettement des pays en voie de développement. Que faites-vous des exploitations minières, petrolifères et autres de nos sols et sous-sols? Vous pensez encore que vous avez le droit de nous embrigader, de nous surexploiter, de nous confiner dans des guerres fraticides, de piller nos richesses? Au regard de ça, j'ai envie d'exiger de vous l'annullation pure et simple de ces dettes. Mais hélas, mille fois hélas, j'ai pas la tête d'un pleurenichard comme ces Chefs d'Etats africains et sud-Américains rompus à la corruption, la gabégie, les détournements de déniers publiques...

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