Diplomatie et relation internationale

Le Cône sud-américain se détacherait-il du continent nord-américain?


Dans la même rubrique:
< >

Lundi 28 Novembre 2016 - 00:17 Analyse: L’impuissance de la Ligue Arabe



Au moment où ces lignes sont écrites, les résultats définitifs du scrutin présidentiel en Equateur n'ont pas encore été proclamés, mais tous les sondages réalisés dans ce pays placent nettement en tête le candidat de la gauche, Rafael Correa. Son adversaire, le milliardaire Alvaro Noboa, arrivé en tête à l'issue du premier tour, réclame un nouveau décompte des suffrages, mais l'écart entre les deux candidats est important et la victoire de Correa ne fait aucun doute.


Piotr Romanov
Mardi 28 Novembre 2006

Le Cône sud-américain se détacherait-il du continent nord-américain?


Par Piotr Romanov, RIA Novosti


Cette élection était intéressante probablement pour deux raisons. Premièrement, les électeurs avaient à choisir entre deux pôles. Le candidat de gauche se prononçait pour la rupture des relations commerciales avec les Etats-Unis et la réorientation de l'économie sur les pays du continent latino-américain, fortement ancré à gauche avec Cuba et le Venezuela comme figures de proue. Quant à celui présenté par la droite, il appelait à renforcer les rapports avec les Etats-Unis et promettait de rompre les relations diplomatiques avec Caracas. (A propos, une présidentielle aura lieu prochainement au Venezuela, mais pratiquement personne ne doute de la réélection de Chavez et que celui-ci continuera de traiter de tous les noms d'oiseaux "le grand voisin du nord". Les derniers sondages donnent Hugo Chavez vainqueur avec quelque 60% d'avis favorables).

Deuxièmement, toute nouvelle élection en Amérique latine, le scrutin en Equateur ne fait pas exception, se traduit par une déconfiture de la doctrine Monroe atteinte de sénilité, qui avait proclamé cette région zone d'influence des Etats-Unis. Cuba, le Brésil, le Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua après la récente élection dans ce pays de Daniel Ortega, et maintenant l'Equateur. On pourrait ajouter à cette liste le Pérou, où le candidat de la gauche a été battu sur le fil, et le Mexique qui lors du dernier scrutin s'est donné deux présidents: l'un a été officiellement déclaré vainqueur par la commission électorale, après un dépouillement des voix très douteux, tandis que l'autre, se révoltant contre l'offense faite à sa personne et à l'autre moitié du pays, s'est autoproclamé président avec l'assentiment de millions d'électeurs. Par conséquent, tout ceci pris ensemble incite à ce demander si le Cône latino-américain n'est pas en train de se détacher progressivement du continent nord-américain, la brisure s'étant faite justement là où les Américains érigent un mur sur la frontière qu'ils ont avec le Mexique.

Enfin, il importe aussi de savoir ce qui est à l'origine de ce brusque tournant à gauche de l'Amérique latine et de cette montée en force de l'antiaméricanisme? Si auparavant pour expliquer toute velléité gauchisante en Amérique latine Washington pointait le doigt en direction de Cuba et de l'URSS, maintenant cela ne prend plus: l'Union soviétique n'existe plus, quant à Cuba en raison de la maladie de Fidel Castro il a d'autres chats à fouetter. Si La Havane influe sur les événements, c'est assurément par inertie de moins en moins grande. En dépit des hommages appuyés adressés au patriarche cubain par Hugo Chavez, ce n'est plus Fidel mais bien le leader vénézuélien qui conduit la gauche. En tout cas, l'aile radicale de cette gauche. N'oublions pas non plus le Brésil de Lula, un pays de gauche lui aussi, bien que modérée.

Alors, pourquoi? A notre avis il y a plusieurs explications. Voyons la première. Certains de leur toute puissance après l'éclatement de l'URSS, les Etats-Unis ont redoublé d'activité en vue d'implanter les idées de l'américanisme aux quatre coins du monde. Dans certaines régions ces "travaux d'ensemencement" se sont avérés très douloureux et coûteux. Ici et là les Américains se sont même embourbés dans les emblavures. Le plus bel exemple en la matière est bien sûr l'Irak. Et les choses prennent la même tournure en Afghanistan. Les semailles n'ont pas germé non plus au Proche-Orient. On ne sait pas ce qui va se passer avec le dossier nucléaire iranien et les tirs de missiles nord-coréens.

Beaucoup d'autres problèmes réclament énormément d'attention de la part de la Maison-Blanche. Ainsi l'amitié quelque peu étrange des Etats-Unis avec d'autres membres de l'OTAN ne brûlant pas d'envie de prêter la main à leur leader. Tout ne va pas pour le mieux non plus avec l'Union européenne. Ajoutons à cela Pékin avec son communisme de marché, son atome et son secteur spatial. Et aussi Moscou indépendant et de plus en plus puissant. Au début du siècle dernier l'ambassadeur des Etats-Unis en Argentine, par exemple, était plus important pour la Maison-Blanche que le chef de la représentation diplomatique américaine dans la lointaine Russie de 1917, la veille de la révolution russe...

Les temps ont changé, les priorités aussi. Sur cette toile de fond les affaires sud-américaines sont quelque peu passées au second plan, mais ce qui est caractéristique, c'est que ce "quelque peu" a été suffisant pour que l'Amérique latine - en tout cas une bonne partie du Cône - tienne le langage de Simon Bolivar.

Cependant, une autre raison explique pourquoi de nombreux pays latino-américains privilégient leurs liens internes et se tournent vers la Chine et l'Union européenne, regardent de nouveau avec espoir en direction de la Russie. Et si leur regard se dirige vers le nord, il vise non pas les Etats-Unis, mais un peu plus haut, là où se trouve le Canada. Evidemment, aujourd'hui encore pour l'Amérique latine les Etats-Unis restent le principal partenaire économique, ce qui est tout à fait normal compte tenu de l'économie et de la géographie. Cependant, le problème, c'est que les Etats-Unis utilisent cette géographie et cette économie, et par la même occasion leur poids économique et militaire exclusivement dans leurs intérêts. C'est de ce partenariat inégal que l'Amérique latine est lasse. C'est ce partenariat caricatural qui empêche beaucoup de pays latino-américains de faire "leurs universités".

Ce n'est pas la faute de l'Amérique latine si, fatigué de cette inégalité permanente et aussi du prêchi-prêcha continuel de Washington, le continent vire à gauche et tient à l'égard de la Maison-Blanche (par la bouche de Hugo Chavez à la tribune de l'ONU) un langage qui n'a rien de diplomatique. Toute patience a ses limites.

Nous ne pensons pas qu'aujourd'hui ou demain l'Amérique latine se détachera définitivement de l'Amérique du Nord, mais le fait que c'est ce que souhaitent des millions de Latino-américains est un mauvais présage pour Washington.

Récemment la chaîne de télévision CNN nous a fortuitement appris que même au Canada la cote de popularité des Etats-Unis avait chuté de trente points ces dernières années. Cela voudrait-il dire que le Canada lui aussi serait sur le point de "larguer les amarres"?


Mardi 28 Novembre 2006

Géopolitique et stratégie | Diplomatie et relation internationale

Publicité

Brèves



Commentaires