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Le 13 février ou le rôle positif de la France en Algérie!


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La France a occupé l'Algérie pendant 132 années. Depuis 1830 jusqu'à 1962, la France n'a fait que du bien, rien que du bien en Algérie. Le 13 février 1960, à Reganne, elle a expérimenté la plus puissante bombe atomique de l'histoire (10 fois plus puissante que la bombe jetée sur Hirroshima). Le 13 février 1992, les généraux héritiers de l'armée française en Algérie m'ont jeté au camps de Regane comme un cobbaye!


ajaghvou@hotmail.fr
Mardi 13 Février 2007

...Afin de me distraire et oublier mon cauchemar, je me suis associé aux lamentations des autres. Nous nous sommes soumis à Dieu tout en continuant à discuter en évitant d’évoquer notre devenir. Après une heure de perturbations, nous avons terminé au milieu d’une immense masse de nuages gris. Brusquement, la bête russe s’est remise à branler dangereusement. Puis, tout à coup, elles s’est incliné en s’enfonçant dans une zone d’ombre effrayante. Après un grand détour, elle a refait une nouvelle descente vertigineuse qui nous a fait penser sérieusement à un crash. Au bout du troisième essai, l’appareil a réussi à se poser, non sans subir quelques secousses au contact du sol. Au bout d’une course folle, l’avion s’est arrêté. Au verdict final, plusieurs détenus se sont agenouillés en guise de remerciement de Dieu.

A l’ouverture de la gigantesque porte, nous avons reçu une rafale de sable étouffante annonçant une chaleur torride. Les gendarmes nous ont quittés à la hâte, puis ils sont remontés vite, avec un tout autre visage. Tout en nous débarrassant des menottes, ces auxiliaires du régime se sont acharnés sur nous en distribuant des coups à tort et à travers. Pour échapper à leur colère, il fallait courir au-delà de nos forces entre deux rangées de matraques. Il faisait presque noir en plein jour! Une chaleur torride accompagnée d’un vent de sable apocalyptique nous asphyxiait. Tout autour, une bonne vingtaine de militaires armés et masqués de turbans noirs ou verts militaires. En leur demandant où nous étions, la réponse était froide:
- Vous êtes à Kaboul, répond en riant, un militaire de couleur, avec un accent particulièrement grave!

Je me souviendrai toute ma vie de ces moments d’amertume où nous-nous dirigions vers la partie nord de l’aérodrome. C’était tellement monstrueux que ce que nous venions de subir en vol, nous paraissait insignifiant! J’ai eu du mal à croire mes yeux à la vue de cette vaste plaine rocailleuse qui dominait la base militaire! Au lieu des palmiers et des dunes de sable, je voyais à l’horizon à travers les tourbillons de poussière, des ravins noirs et des espaces creux, me croyant au Texas comme on le voyait dans les films! A quelques centaines de mètres devant nous, une forêt de fils barbelés et des mamelons de terre se dressaient devant nous. Nous avancions en file indienne, quand mon regard s’est posé sur une scène hallucinante! Je croyais rêver ; Des dizaines de barbus venaient à notre rencontre en agitant leurs mains! Nous-nous regardions en silence quand le guide est sorti de son silence:
- Vous vouliez l’Afghanistan, vous y êtes, dit-il ironiquement!
Comme dans les films à travers la caméra, l’image devient de plus en plus claire en s’approchant de la cible. Au fur et mesure que nous avancions, nous découvrions notre horrible devenir. Des dizaines puis des centaines de barbus habillés en tenu de spahis quittaient leurs abris pour nous accueillir en scandant: Allah Akbar! Derrière eux, apparaissaient des dizaines de tentes cachées derrière des monticules qui s’effaçaient en nous approchant. Le lieu ressemblait vraiment, à un camp d’entraînement en Afghanistan! Pour autant, je n’ai pas perdu mon calme, car je m’attendais au pire.

- Où sommes-nous, demande un détenu au premier venu?
- A Regane, répond un jeune garçon imberbe.
Avant cela, nous entendions parler de Regane pendant les horaires du Ramadhan ou pendant les grandes chaleurs. Chacun a son idée sur cette région algérienne méconnue des Algériens : « Reggane, le plateau le plus chaud du monde, dit un de nos intellects ». « Le triangle de la mort, ajoute un autre ». « L’enfer targui » ou « encore, le brasier en langue amazigh » ! Les commentaires vont bon train! Chacun fait appel à ses souvenirs d’écolier en connaissances géographiques. Pour moi, Regane était synonyme de la bombe atomique et de température surélevé. Et comme si j’assistais à un cours de géostratégie, j’écoutais un barbu expliquer intellectuellement, que nous étions sur le fameux observatoire d’où les Français dirigeaient les opérations de la explosion atomique du 13 février 1960.
Nous étions justement, un 13 février. Ainsi donc, cette date est un symbole! Pour notre camarade, notre transfert vers ce site ne doit pas être une coïncidence, mais plutôt, une partie des accords franco-algériens. Selon lui, c’était un signal fort de la junte militaire à leurs créanciers? En fait, ce choix n’avait rien d’innocent. Nous avions pris conscience que nous étions des cobayes. C’était d’ailleurs, ma première pensée en entendant le nom de Regane. Depuis lors, la haine grandissait en moi. J’ai failli arrêter d’aimer mon pays. En tout cas, je ne lui réservais plus la même place d’antan! L’Algérie n’était plus cette patrie pour laquelle j’étais prêt à sacrifier ma vie les yeux fermés. La rengaine m’assaillait jusqu’à devenir fol amoureux de la guerre. Subitement, j’ai côtoyé le désir de tuer et l’envie de me venger! Un désir qui ne m’a quitté que lorsque j’ai pris conscience que je n’avais pas un ennemi déterminé! Ce jour-là, j’ai commencé à connaître le vrai sens de la sale guerre.

Tout en suivant la file, je cherchais des yeux, les militaires qui nous accompagnaient auparavant. Ils se sont évaporés, après nous avoir confié à nos frères. Avant de nous orienter vers nos tentes, ces derniers nous ont distribué des habits « afghans » constitués essentiellement de longues chemises, de pantalons bouffants de spahis tout kakis et de sandales en cuire datant de l’ère coloniale. Les miennes que je garde toujours, portent la mention : 26-06-1956. Tout en combattant la fièvre, je me suis laissé guider jusqu’à la tente numéro 87.

Je me suis installé sur un lit de camp avec un cœur vidé de soucis. J’en gardais, quand même, un peu pour survivre. Il me restait aussi une mesure d’énergie pour penser à moi. Je me suis penché sur mon sort en essayant de trouver une explication à ce qui m’était arrivé. Je n’oublierai jamais ce moment crucial où j’ai cru basculer vers l’au-delà. Sincèrement, je m’y croyais dedans, et pendant un bon bout de temps. Puis j’ai senti, au fond de moi, comme une cassure qui me vidait de toute option pour la vie. Par lassitude ou par désolation, j’ai échoué dans la colère en déclinant tout ce qu’il y avait de moral en moi, y compris la prière. J’ai même osé me demander avec une arrogance effrayante : A quoi servait la foi? Là, j’ai su que je n’étais pas loin de la folie! Et loin de vouloir me suicider, je me suis souhaité la mort? Par suite, j’ai cru que Dieu avait exaucé mon vœu en me permettant de plonger dans un sommeil profond. C’est ainsi que j’ai frôlé la colère de Dieu ce 13 février 1992.
En ouvrant les yeux, j’ai trouvé près de moi, Saïd mon meilleur ami. C’était un personnage d’une rare bonté. Nous-nous étions perdus de vue depuis la fin des études en juillet 1984. Bien que sa présence soit surprenante, elle m’avait copieusement soulagé. A me comparer à lui, je me trouvais tout bonheur. Il m’a raconté les circonstances de son arrestation, tout en gardant le sourire. A comparer ses peines avec miennes, je me sentais heureux. Il venait de rentrer de la Libye où il enseignait dans un lycée. La veille de son retour, il a été kidnappé par un groupe d’individus cagoulés, après l’avoir ligoté sous les yeux de ses enfants. Ensuite, il a été enfermé dans une cave, complètement nu. Au bout de trois jours de torture à l’électricité, le savon et la serviette, il a été relâché sans qu’il n’ait droit à aucune explication. Le lendemain, il a été reçu par le chef de la police qui lui a présenté ses excuses. En quittant le commissariat, il a été arrêté par la gendarmerie puis il a été conduit là-bas, vers le camp d’internement.

- « Nous avons roulé, dit-il, vingt quatre heures durant, dans des conditions que je ne souhaiterais pas pour mes ennemis. Nous sommes arrivés ce matin. Avec vous, nous comptons 2750 détenus, tous de la moitié ouest du Pays ».
Il n’avait pas l’air soucieux pour autant. Au contraire, il parlait en gardant son sourire perpétuel. Pour lui, nous avions de la chance d’être arrêtés. Etait-il sincère, ou cherchait-il à me remonter le moral? En tout cas, il a réussi à me remettre sur mes pieds, tout souffrance que j’étais! Je me suis levé aussitôt pour faire la prière. Au moment où j’ai mis les pieds dehors, j’ai failli m’écrouler à la vue de l’horrible paysage auquel je devrais, m’adapter. Le soleil couchant qui me fascinait d’habitude, a été douloureux ce soir-là. Pourtant, je ne l’avais jamais vu aussi majestueux et aussi proche de la terre. Je l’aurais pris pour un dieu s’il y avait de la place dans mon cœur ou si je n’avais pas su son histoire avec Abraham. En se mettant à l’arrière-plan d’une rangée de tentes, le tableau méritait la méditation. A droite comme à gauche, des centaines de créatures quittaient leurs coins et se dirigeaient vers le centre où des fidèles attendait la prière du coucher. Dans le même temps, mon regard s’est figé à la vue d’une longue file qui semblait attendre quelque chose.

- Et ceux-là, qu’est-ce qu’ils attendent, ai-je demandé à Saïd?
- Ça fait maintenant deux heures qu’ils sont là. Ils attendent leurs tours pour manger. Tu t’imagines ? Un seul serveur pour trois mille personnes! Enfin, va te laver, ensuite nous irons tenter notre chance pour manger un morceau!
- C’est où, les toilettes, ai-je demandé embarrassé!
- Quelles toilettes mon ami? Tu rêves! Fais comme les autres et caches-toi quelque part là-bas derrière pour faire tes besoins! N’oublies pas d’emporter avec toi avec quoi t’essuyer, il n’y a pas d’eau!

Déchirants et durs ces premiers moments de détention. C’est le moins que je puisse en dire. Je revois cette horrible scène humiliante où je m’efforçais d’accepter une vie qui n’était pas la mienne. Des dizaines de détenus faisaient leurs besoins à l’air libre. Pour la première fois depuis que j’étais contraint de quitter ma campagne, j’étais forcé de voir les gens dans des positions honteuses. Fort heureusement, je gardais encore mes habitudes paysannes. Il m’a fallu traverser une marée humaine pour atteindre une fosse à moitié pleine pour m’abriter des regards. Et au lieu de me soulager, j’étais obligé de couper mon souffle, de fermer les yeux et surtout, de faire attention pour ne pas glisser et terminer dans la merde au sens propre. Car au sens figuré, j’y étais depuis longtemps! Puis vient le moment de vérité où il s’agissait de faire la prière sans se laver. Une pratique, raisonnablement, aberrante, si on la sort de la religion, mais que j’ai réussi à surmonter dans l’attente d’une explication qui ne risque pas d’arriver. Avec le brin de foi qui me restait, je m’efforçais de suivre la foule en continuant à fonctionner avec des idées reçues, parfois insurmontables!
La prière principale terminée, l’imam enchaîne avec celle des catastrophes, devenue monnaie courante dans nos mosquées depuis quelque temps. A travers elle, il a exprimé son soutien aux « moudjahidins » en exauçant les fidèles de soutenir le djihad. Le faisant, le directeur de la prière s’est laissé emporter par ses émotions en sanglotant à tue-tête. En évoquant les exactions et les transgressions des « tyrans », il a réussi à faire pleurer des milliers de fidèles, transformant la « mosquée » en mur de lamentation.

En profitant de l’excitation des prieurs, un individu jusque là inconnu, a pris la parole et s’est lancé dans un discours brûlant incitant au soulèvement. Après une courte parodie traditionnelle, il s’est attaqué aux « tyrans » avec une rare virulence. Ensuite, il a décrit l’état d’esprit des victimes de l’injustice absolue des militaires. Il a expliqué, que si nous avions acceptée cette situation, c’est parce que nous étions conscients de la menace étrangère. Par suite, il a résumé les événements survenus après l’interruption du processus électoral. Il a terminé par un compte-rendu de leur entrevue avec la direction militaire, et de conclure comme pour convaincre l’assistance:
« .. comme vous devriez le constater, chers frères, le camp était prêt depuis longtemps. Et si, en revanche, beaucoup de choses font défaut, tels que l’eau, la nourriture, les toilettes et les douches, derrière cela, se cache la volonté de punir pour avoir soutenu le projet divin. Il est clair que les militaires cherchent à nous humilier. C’est pourquoi nous devons nous organiser pour leur montrer que nous sommes capables de continuer le combat. Je suggère que chaque wilaya désigne son représentant pour former un conseil, et ce sera, au plus tard, ce soir. »
Et il passe la main au muezzin qui, vite, appelle à la prière.

- « Qui est-ce, ai-je demandé à Saïd ? »
- « Je ne le connais pas. On en a parlé ce matin, on dit que c’est un ex-condamné à mort dans l’affaire Bouali. Tu as vu? Pour éviter la discussion, ils ont choisi ce moment, constate Saïd! En fin de comptes, FLN ou FIS, c’est pareil ! »
En effet, pour éviter le débat, notre orateur a choisi ce moment entre les deux prières. Il savait qu’il ne resterait pas suffisamment de temps pour discuter et que les fidèles seraient au bout de leurs émotions. Ainsi croyait-on, on éviterait les déférents que, ma foi, n’étaient pas négligeables! Dans l’assistance, il y avait de toutes les tendances: El-djazâra, Essalafia El-Djihadia, Essalafia El-Îlmia, Essalafia tout court, Touroukia et la liste est grande. Beaucoup ne savaient rien de tout ça. Parallèlement, il y avait des délateurs et des espions! Moi, on me comptait parmi El-Djazära. Et comme j’ignorais encore le rapport des forces, je suivais le troupeau!
J’étais incapable de me tenir debout. Tout mon corps fourmillait de douleur. J’ai choisi de faire ma prière, assis. Cette fois, c’est le fameux Cheick Ezzawi de Médéa qui a dirigé la prière. En l’écoutant lire le coran, j’ai renoué avec ma foi d’antan et je me suis détendu. En revanche, la majorité des jeunes fidèles se sont mis à grogner à la fin de la prière! En profitant de leurs brûlures, un jeune détenu s’est levé et s’est adressé à la foule en imitant Ali Belhadj, même dans ses plus viles apostrophes. Et malgré les avertissements des sages, il a réussi à entraîner des centaines de détenus dans une marche bouillonnante autour du camp. Ils n’arrêtaient pas de scander les fameux slogans du FIS en injuriant les symboles du régime, en l’occurrence, les généraux et les nouveaux gouverneurs.

- « Nezar le tyran, tu mourras, tu mourras ! » ou « Oh Ali, oh Abass, le FIS toujours debout! »
- « Le roi est mort, vive le roi, commente Saïd! Même au milieu de la merde, pour eux, le FIS est debout ! Je me demande comment pourrais-je vivre avec ces gens? »
- Ne t-en fais pas, ils ne vont pas tarder à se lasser!
- Tu penses que c’est spontané, demande Saïd? Mois, je pense à la manipulation.
- C’est possible, mais je ne vois pas où est l’intérêt!
Bien que je sois content pour la réplique, au fond, j’étais inquiet pour la légèreté avec laquelle nos ignares ont réagi. Il est vrai que je déteste l’indifférence et l'apathie. Mais, j’en avais assez de ces réactions téméraires qui font de nous la cible. En tout cas, les militaires n’ont pas mis du temps à réagir. Comme des gamins, ils ont immédiatement coupé le courant en renforçant la garde, ce qui a excité les manifestants qui se sont mis à lancer des projectiles sur eux. Pris de panique, ils se sont mis à tirer en l’air, tout en s’éloignant de la clôture. Après quelques échauffourées, le courant est rétabli et le calme est revenu. Les responsables des deux parties se sont mis d’accord pour reprendre les discussions le lendemain. Les manifestants se sont regroupés dans le carré réservé à la prière. Dans le même temps, une cinquantaine de détenus qui venaient d’arriver d’Alger, ont été acheminés.

Avant de me coucher, je n’ai pas omis d’écrire quelques mots que j’ai du mal à traduire, aujourd’hui. En fait, j’ai souhaité qu’un jour, je serais relâché, non pas pour retrouver ma liberté et revoir mes filles, mais pour me venger! J’ignorais, ma foi, que je jouais le jeu de mes détracteurs. Ensuite, jai passé une bonne partie de la nuit à revoir le film des événements depuis le coup d’état janvéiste :

- 11 janvier 1992 : Le Président Chadli annonce sa démission déguisée, à la suite d’un coup d’état perpétré par la junte militaire.
- 12 janvier: A la suite de l’annulation du second tour, la direction provisoire du FIS appelle le peuple algérien à « protéger le choix du peuple ». Les putschistes opèrent des arrestations nocturnes et des milliers de citoyens sont arrêtés ou enlevés puis emprisonnés ou déportés.
- 14 janvier: La junte militaire décrète le HCE (Haut Comité d’Etat), institution extraordinaire composée de cinq personnes : Khaled Nezzar, ministre de la Défense; Ali Kafi, président de l’Organisation des Moudjahiddines; Ali Haroun, ministre des Droits de l’Homme; Tidjani Haddam, recteur de la mosquée de Paris et Mohamed Boudiaf en exile depuis 28 ans, est désigné président. A noter que cette « connerie » est passée sous silence à l’échelle mondiale. Avec une maladresse enfantine, le Président français François Mitterrand qualifie l'arrêt du processus électoral "d'acte pour le moins anormal". On aurait pu lui demander de quoi je me mêle !
- 15 janvier: Le FLN et le FFS déclarent que le HCE est une institution anti-constitutionnelle.
- 16 janvier: Nous assistons à l’une des mascarades les plus surprenantes de l’ère moderne ; Après 28 ans d’exil dans un pays, pratiquement en guerre contre notre pays, Boudiaf revient, non pas comme un citoyen, mais comme un gouverneur! Les trois fronts: FIS, FLN et FFS exigent le retour à la légalité constitutionnelle. Aussitôt arrivé, le président importé prend les rênes du pouvoir à la tête d’une institution fantoche. A noter, qu’avant son retour, il avait déclaré à la presse qu’on devait permettre au FIS de gouverner!
- 17 janvier: Des centaines de citoyens sont arrêtés à la sortie des mosquées. On parlait de 500 militants du FIS dont la majorité sont des élus. J’en serai l’une des victimes. Heureusement, il y avait des témoins influents pendant mon interpellation. Ils ont pu relever le numéro d’immatriculation du véhicule utilisé par mes ravisseurs. Grâce à eux, j’ai été relâché le jour même. Plusieurs personnes sont disparues à jamais.
- 18 janvier: L'ambassadeur d'Algérie en Iran est rappelé, à la suite des critiques émises par le gouvernement iranien suite au coup d’état.
- 19 janvier: Les 188 élus du FIS aux législatives, se réunissent. Ils lancent un appel à l'opinion publique exigeant le retour à la légalité. La presse rapporte l’assassinat de deux gendarmes près d’Alger.
- 21 janvier: Un gendarme est tué à Lakhdaria (Bouira). N’étant pas loin du lieu du crime, j’ai été arrêté et interrogé par la police.
- 22 janvier: Abdelkader Hachani, président du bureau provisoire du FIS est arrêté pour avoir signé un communiqué diffusé au quotidien El-Khabar, appelant l'armée à respecter le choix du peuple. Huit journalistes du quotidien sont arrêtés pour la même cause.
- 24 janvier: Des affrontements sanglants ont eu lieu à l’échelle nationale à la sortie des mosquées. On dénombre plusieurs victimes ; une cinquantaine selon la presse occidentale.
- 25 janvier: Les arrestations se poursuivent dans l’indifférence des gouvernements « démocrates ». Le même jour, des journalistes espagnols sont arrêtés puis expulsés.
- 28 janvier: Rabah Kebir, membre de la direction politique du FIS, est arrêté pour avoir "incité à la rébellion". Pendant la nuit, on arrête un certain Tayeb El Afghani, présumé commanditaire de la fameuse attaque de la caserne de Guemmar.
- 29 janvier: Après une série d’interventions musclées de l’armée, les habitants organisent une manifestation à Bachdjarah pour protester contre la répression. On dénombre un mort et des dizaines de blessés.
- 31 janvier: La presse parle franchement, de maquis et de groupes islamiques armés. Des affrontements ont lieu à la sortie des mosquées. On déplore des centaines de morts et de blessés.
- 4 février: Le FIS réclame la libération de ses dirigeants et appelle vainement la communauté internationale à boycotter le HCE.
- 5 février: La presse parle de mouvements de protestation dans les universités pour dénoncer le coup d'Etat. Une répression sauvage s’ensuit. Des étudiants sont arrêtés.
- 7 février: On parle franchement de groupes armés et de centaines de jeunes ayant rejoint le maquis. Les manifestations de protestation se poursuivent à travers le pays. On dénombre plusieurs victimes. On parle de centres de détention au Sahara. J’ai refusé la proposition d’un ami qui m’a suggéré de changer de région ou de quitter le pays.
- 8 février 1992: On parle d’état d’urgence et des milliers de jeunes qui rejoignent le maquis. J’y avais pensé mûrement et j’ai fini par baisser les bras pour tomber entre les mains des tyrans le jour suivant.
***

J’ai vécu les premiers jours de mon internement au rythme des va et vient des avions militaires. Mes espoirs s’allumaient avec chaque atterrissage et s’éteignaient avec chaque décollage dans l’attente d’un lendemain meilleur. Je me faisais du plaisir à attendre qu’on vienne m’apprendre la nouvelle de ma libération. Finalement, c’est un médecin réserviste qui a mis fin à mes espérances, en venant m’annoncer que j’étais sur la liste des « otages ». Ayant reçu des consignes strictes de ne pas s’adresser aux détenus, il m’a laissé sur mon lit de camp un livre au milieu duquel il avait glissé un mot: « Viens me voir à l’infirmerie, j’ai quelque chose pour toi! »
J’étais au courant des ses relations amicales avec mon ami Yahia. Malgré cela, et en dépit des brûlures de la curiosité, j’ai renoncé à le voir. Et pour cause, la rumeur courait qu’il était un agent des renseignements. En plus, tout détenu qui s’adresse à un militaire est accusé de collaboration avec les « tyrans ». Par voie de conséquence, il est dénoncé et isolé. Je me suis donc plié aux exigences du moment et j’ai ignoré son message, malgré ma curiosité brûlante. Me voyant réticent, il s’est déplacé lui-même, pour me rejoindre dans un coin où je m’adonnais à l’écriture.
- Je sais ce que tu risques en venant me voir, je suis venu moi-même. Tiens, c’est ton ami Yahia qui te l’a envoyé.

Non sans regarder autour de lui, il me donne un paquet où j’ai trouvé une lettre, un roman, des friandises et des médicaments. C’est le livre qui a pris toute mon attention. Le fameux « Notre ami le roi » qui scandalisa l’opinion publique. J’y ai trouvé une lettre de Yahia où il me demandait de signer une procuration qui lui permettrait de demander ma libération.
- Enfin, m’interpelle le toubib, bientôt, je partirai en vacances. Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu sais où me trouver.
Et il repart presque en courant. Après avoir fait quelques pas, il se retourne et me fait signe de le rejoindre.
- Tu sais Maci, Yahi m’a parlé de toi. Grace à lui, j’ai su le genre d’homme que tu es. Je pense que toi et moi sommes issus d’un même minerai. Pour rester fidèle à mes principes et garder ma fierté, j’ai beaucoup souffert. Cependant, si j’ai un conseil à te donner, c’est de faire ce qu’on te demande. J’ajouterais, et c’est très sérieux, que cette histoire de libération de tous les détenus par groupe n’est qu’une nouvelle tromperie. Je dois te confier qu’ils ont l’intention de garder un bon nombre parmi vous, le plus longtemps possible. Et je ne te cache pas, tu es parmi eux. Voilà, je dois te laisser maintenant!

Et il s’est retiré en courant, à la vue d’un groupe de détenus qui s’approchait de nous. L’un d’eux me dit nerveusement comme si j’avais des comptes à lui rendre:
- Tu connais ce tyran ?
- C’est un médecin, ai-je répondu nerveusement. Il m’a apporté.. mais, pourquoi la question?
- Tu ne sais pas qu’il travaille avec la sécurité militaire, dit-il en colère ?
- Et alors? Qui est-ce qui vous dit que moi, je ne travaille pas avec eux, réponds-je dans le même ton, prêt à la bagarre?
- C’est justement ce que je pensais de toi, vomit-il! Nous avons tort de croire que tu pourrais changer, un jour. Laissons-le, dit-il à ses camarades, c’est un type qui n’accepte pas de conseils.
En voyant que je n’étais pas aussi vulnérable, ils se sont retirés en grognant.
Aussitôt partis, je me suis mis à lire la lettre de mon ami.
- « ..à ta place, je n’oserais pas résister à la loi, m’a-t-il écrit. Tu as toujours été loyal envers les autorités. Pourquoi faut-il jouer la sourde tête ? Si j’insiste, c’est que j’ai la certitude que tu ne partages pas les idées néfastes des barbus. Enfin, nous tes amis sommes décidés à nous porter garants pour te libérer. Cependant, nous avons besoin de ta signature pour pouvoir entreprendre les démarches nécessaires pour te sortir de là. Pour ta famille, tu n’as pas à t’inquiéter; nous sommes prêt à te trouver un appartement. Quant à la mutation, j’en ai déjà parlé au directeur de l’éducation. Il te propose un poste à Tizi Ouzou, le temps que ça se calme.. »

J’ai beaucoup réfléchi avant de décider de répondre à cette offre corrompue. Finalement, j’ai choisi de rester un homme libre, même entre les fils barbelés. D’autant que la rébellion était en phase de formation et que les groupes armés étaient en phase d’union. A l’époque, on y trouvait des hommes intègres qui dirigeaient les opérations, dont Mohamed Saïd. Dans le même temps, le pays s’enfonçait dans le cahot. Tout le monde en voulait à tout le monde et personne ou presque, ne savait qui tuait qui? On dénombrait, chaque jour, des dizaines de victimes. Que pourrais-je devenir dans cette situation chaotique ? En revanche, je me demandais comment pourrais-je surmonter mes peines et accepter une vie qui n’était pas la mienne et pour laquelle je n’étais pas préparé ?
Le camp de concentration de Reggane surnommé Triangle de la mort, est une véritable horreur. Perché au sommet d’une montagne d’enfer, il n’était même pas permis de penser à l’évasion. C'était le plus peuplé des douze que la junte militaire avait créé pour héberger les vingt mille détenus du FIS. Il se situe à 1600 Km au sud d’Alger, au cœur du désert. Ses architectes l’ont désiré au centre d’une base militaire que la France créa pour servir, entre autres, de centre d’observation des essais nucléaires. Le site fut l’œil qui vît le champignon français. Installé durablement, sur l’un des plus grands et plus chauds plateaux du monde, la torture est naturellement garantie. La base comprend une multitude d’infrastructures militaires tels que les casernements, les champs de tir et les différents terrains d’entraînement outre un aérodrome. Quelques indices, tels que les emballages et les capsules montraient que le camp servait jadis de poudrière. Il contient des abris à moitié enfouis sous le sable, où on pouvait lire des écriteaux portant la signature de ceux qui ont fait le malheur algérien. Entouré d’une clôture en trait à souder de trois mètres de hauteur, le camp se vantait d’être une cage géante. Sa garde a été confiée aux soldats du service national, qui ont reçu l’ordre de tirer à la moindre alerte.

Nous saurons plus tard, que nous étions sur l’un des plus hauts plateaux du monde. Ce qui explique ces interminables tempêtes de sable qui arrivaient de toutes parts, comme si elles s'y sont données rendez-vous pour achever la sale besogne commanditée par les néo-colons! Aujourd’hui, on se demande comment a-t-on échappé à la folie? Fort heureusement, on nous y avait conduit par avion, un jour de tempête de sable. Ce qui nous a évité de voir l’enfer sur terre.
Ironie du sort, nous avons atteint cet enfer, un certain 13 février au terme d’un voyage de tous les mépris. Cette date n’a rien d’innocent quand on sait combien elle est chère à la France. Elle marque l’anniversaire du fameux essai nucléaire du 13 février 1958!! Le choix du site donc, est d’une importance hautement symbolique. Disons que les commanditaires voulaient nous utiliser comme des cobayes! A rappeler qu’à cette date, l'Algérie et la France étaient sur le point de remettre sur la table des négociations, les accords d’Evian qui devaient prendre fin le 18 mars suivant. Un rendez-vous très attendu par les Américains qui espéraient rentrer en course vers les ressources énergétiques dont l’Algérie est riche. Peut-on dire qu’à travers ce choix, le régime algérien envoyait un message que la France feignait ne pas comprendre ? La réponse est avérée affirmative. L’ancien colonisateur ne pensait pas que les USA, leurs alliés, oseraient leur jouer un tour.
Quoiqu’il en soit, je me suis lancé dans l’aventure.

C’est dans la tente n°87 que j’ai sursauté après un mon profond sommeil, pour voir l’horreur et l’humiliation. C'est là que ma vie a commencé avec l’une des plus importantes étapes de la sale guerre. Au bout de trois semaines, nous étions 3025 détenus, répartis quatorze par tente au lieu de huit. Coupés du monde des vivants, séparés des êtres chers, nos politiciens faisaient leur enjeu. Privés de nos droits les plus élémentaires au su du monde entier, nous souffrions en silence. En revanche, et quels que soient les motifs qui on mené à cette évolution des choses, le camp de Reggane reste l’une des meilleures écoles de ma vie. Mais aussi celle où j’ai frôlé la haine. C'est là bas que se sont formés, comme il a été programmé, des dizaines de terroristes, l’appellation officielle des résistants. Parmi eux, je cite : Ali Ben Hdjar et les deux Ben Aicha. C’est bien là-bas que l’idée de tuer a mûri pour nourrir la sale guerre d’Algérie. A l’instar des centaines de mes codétenus, j’ai dû rêver moi aussi, de tuer. C’est là bas que j’ai usé de mes nerfs pour essayer de comprendre ce qui est arrivé à mon pays.

La tente n’a pas été pour nous contenir ensembles. En plus, j’avais le sentiment, et c’est une conviction maintenant, que j’ai été injecté par les « frères » de mon bled. En tous cas, je n’ai pas pu supporter de vivre dans cette tente où se mélange les larmes de crocodile et les verbes sataniques. Et puis, j’ai pu m’informer que je ne serais pas libéré de sitôt. J’ai donc décidé de m’isoler pour éviter de partager la « résidence » avec des gens qui prennent la mort pour un jeu d’enfants. Avec mon sale caractère d’un homme qui déteste l’indifférence, il n’était pas facile de cohabiter avec ceux qui se saoulent de fatalité. En profitant d’un certain laxisme des autorités militaires, je me suis construit un taudis à proximité d’un projecteur, afin de pouvoir lire et écrire au-delà de l’extinction des feux. J’écrivais sur tout ce qui se présentait à ma mémoire et je lisais tout ce qui me tombait sous les yeux ou dessiné sur un blanc. J’écrivais sur mes sursauts la nuit en plein désert, sur mes larmes chaudes et mes souffrances. J'écrivais sur mon amour pour la vie, mon pays, ma religion, ma liberté et mon identité bafouées. Mais en m'isolant, je ne faisais que creuser le fossé entre moi et les autres. En revanche, j’ai gagné plus d’espaces de liberté.
Mon isolement a été aussi, une occasion pour méditer. Il m’a permis de comprendre, combien j’étais naïf de croire à la liberté d’expression dans un pays commandé par une poigné de militaires sans scrupules. Depuis mon gîte, je regardais cette pièce où je fus moi-même, l’un des acteurs secondaires. J’ai pu déceler, à temps, le bourbier dans lequel j'allais marcher. J’ai réussi, tant bien que mal, à m’adapter grâce à une solidarité exceptionnelle de l’ensemble des détenus soumis à l’humiliation systématique Ainsi, à titre d’exemple, une seule personne était chargée de servir à manger pour trois milles détenus. Régulièrement, les repas se composaient d’un bol de lait et, parfois, d’eau salée, d’un morceau de pain et deux à trois litres d’eau chacun. Pour éviter les supplices de l’attente, je me contentais parfois, d’un bout de pain que je mangeais, non sans fermer les yeux.

Après plusieurs jours d'anarchie, de bagarres et de querelles, parfois, à cause d'une ration alimentaire ou une gourde d'eau, quelques détenus décident de créer un conseil. Et comme la majorité était issue du FIS, on a dû copier sa structure dont la formation des commissions.
La plus active fut, sûrement, la commission légale. Elle a été vouée à la gestion du quotidien des détenus, dans le respect strict des instructions religieuses. Pour sa première sortie, elle interdit l’utilisation de l’eau potable dans l’ablution ou tout autre lavage. C’était une solution pour éviter la soif, l’eau étant rationnée. Une décision que je n’arrive pas comprendre, sachant que la région en est riche! Ensuite, on a délimité un espace pour les prières et les rassemblements pour éviter les intrusions. Pour échapper à la canicule, on a reculé de deux heures, la prière du dhohr que nous faisions en même temps que celle d’El-asr. En outre, il était interdit de s’adresser directement aux militaires. Pour servir de liaison, un groupe de personnes a été désigné.

L’autre commission est chargée des affaires scientifiques et culturelles. Elle avait la mission, d’organiser les différentes activités culturelles et scientifiques, tels que les cours, les conférences et toutes sortes de débats. A sa tête, il y avait plusieurs universitaires de renommée dont des docteurs d’état, des médecins et des professeurs. Après avoir recensé les diplômés et tracé son programme, on a réparti les tâches et désigné une dizaine de tentes pour servir de salles des cours. Le camp a été transformé en un véritable institut où tout le monde pouvait trouver son compte, y compris les fans de la barbe. A noter qu’une grande partie de détenus a fait des études supérieures. Par la suite, la commission a donné naissance à un groupe de recherche chapeauté par de vrais experts. En outre, des professeurs ont été chargés d’accompagner des élèves de terminal dont une dizaine a réussi au bac.

Pour faciliter la communication, surtout avec l'extérieur, on a créé la commission d’information. Celle-ci recueillait des renseignements et les analysait dans le but de les exploiter dans l'orientation. Ainsi les représentants de chaque wilaya devaient réunir leurs concitoyens quotidiennement, pour les informer, évitant ainsi l’intox. En outre, les activités de la commission dépassaient, de loin, les frontières du camp. Chargée des affaires politiques, elle avait élaboré un planning de revendications approuvé par l’assemblée. Ainsi, des manifestations, des marches, des rassemblements et des grèves sont organisées. Le but était d’échapper à l’oisiveté, faire pression sur les autorités et attirer l'attention des ONG auxquelles nous continuions à croire naïvement. Par ailleurs, la commission s’est attaquée aux renseignements et aux décisions administratives. Elle a pris position en s’opposant à la visite humiliante des parents, selon la majorité. Comme elle a refusé les visites des différentes ONG considérées comme des relais des renseignements étrangers! Elle s’est même, prononcée publiquement, en faveur de l'action armée. A noter que des séances d’entraînement sont organisées et le recrutement se faisait en plein jour. En même temps, des évasions sont opérées dans ce but.

Après deux mois de détention, nous avons admis que nous étions des otages. On négociait notre libération comme pendant une guerre conventionnelle! Seulement, cette fois les négociateurs ne se souciait pas de nous vraiment! Nous vivions au rythme des rumeurs. On parlait de bombardements chimiques et d’incursions militaires. C’est pourquoi nous avons organisé la garde de nuit pour surveiller les points sensibles tels que l’eau et la nourriture. Par principe de précaution, nous avons créé un listing de volontaires qui devraient manger avant les autres. Et comme pour rendre la chose plus sérieuse et la faire admettre aux plus hésitants, un groupe de détenus, dont un médecin, se sont accordés pour organiser une intoxication en injectant une substance dans la nourriture. Pour anecdote, mon ami Saïd avait un jour, mangé du poulet avarié avant les autres comme prévu, puis il s’est couché tranquillement, alors que des centaines de détenus couraient dans tous les sens pour trouver coin où se soulager! Plus tard, il s’est avéré que cet incident était planifié dans le but d’inciter les détenus à la protestation.
Au nord du pays, on dénombrait des victimes quotidiennement. Des centaines de citoyens sont assassinés sans savoir, qui tue qui? Dans le camp, nous vivions au cœur de la terreur. Les responsables militaires de leur côté ne cachaient pas leur crainte d’une incursion terroriste et les détenus avaient peur des représailles! On avait fait courir des rumeurs faisant penser à une attaque chimique! Un membre du conseil prétendait détenir des informations qu’un groupe communiste menaçait de bombarder le camp. Il avait évoqué le cas des opposants au régime soviétique à l’époque de Staline! On l’a tellement pris au sérieux, qu’un débat a été organisé pour discuter des moyens à mettre en œuvre pour alerter l'opinion publique. Les idées ne manquaient pas. Il y en avaient des simples et des vachement, étonnantes. Outre, les lettres adressées aux médias et les télégrammes codés, nous nous sommes mis d’accord pour écrire en français et en anglais, au centre du camp, à l’aide des centaines de plats en inox la phrase suivante: “ SOS. NOUS DETENUS DU FIS, SOMMES ICI ”

Par ce, nous croyions attirer l’attention des américains que nous croyions capables de nous localiser par satellite! Pour convaincre les plus réticents, un détenu a évoqué l’anecdote de Brejnev photographié par satellite, en train de pisser dans le jardin du Kremlin! Nous pensions naïvement que les Américains œuvraient pour le respect des droits de l’homme! Nous ignorions qu’ils nous en voulaient à mort et qu’ils étaient prêts à tout pour que la situation empire en Algérie afin de justifier leur intervention prochaine! Nous ignorions que ce pays des « droits de l’homme » était déjà en phase de terminer des négociations d’ordre stratégique avec le régime militaire de notre pays.

Pour communiquer avec l'extérieur, on a recouru à la ruse. Au bout de quelques semaines, on a constaté que le chauffeur qui nous alimentait en eau potable avait une ligne de conduite assidue. Quotidiennement, il devait faire une escale chez un épicier pour s’approvisionner en diverses denrées pour le compte de ses camarades qui ne pouvaient pas se déplacer. Pour le chauffeur, c’est une opportunité pour gagner quelques pourboires dont le chiffre d’affaires s’est multiplié depuis l’arrivée des “ afghans ”! Une tradition qui date de l'ère coloniale. Ceci a donné goût au métier de camionneur, même pendant les grandes chaleurs. C'est tellement fructueux qu’il fallait être pistonné pour y être affecté, selon un officier !
« Âmi Mouh » l’épicier, lui aussi militant du FIS, avait manifesté sa volonté d’assumer la liaison. J'étais parmi les rares personnes en qui il avait confiance sans me connaître. Par contre, le chauffeur excessivement curieux, ne m'inspirait pas confiance. Il n’arrêtait pas de questionner les détenus au sujet de quelques-uns de leurs camarades. C'est pourquoi, on avait pensé à un autre moyen de contact.
A l’arrière du camion, il y avait une sorte poche métallique qui servait de support. On a décidé de l’utiliser comme boite aux lettres après en avoir informé Âmi Mouh. Par suite, notre courrier transitait par cette poche et grâce à ce camion citerne, les médias sont informés presque quotidiennement. Notre camionneur s’est transformé sans le savoir en messager. Il nous a doté d’un appareil photo, d’un caméscope et d’un mini poste radio téléviseur. Pour maintenir la pression, nous organisions quotidiennement des manifestations, des marches, des meetings et des grèves.
Au cours de l’une de l’une de ces manifestations, un vieil unijambiste a été tué. Suite à ce crime organisé, l’administration militaire a procédé à une purge qui a mené au transfert de quatre cents détenus vers la prison de Regane! Deux jours plus tard, ceux-ci se sont mutinés, refusant le régime pénitencier. Dans un moment de colère, ils ont démoli les portes puis ils ont quitté la prison. On s’attendait à une évasion massive, mais les mutins se sont organisés et ont opéré une marche à travers les rues de la ville pour enfin, retourner en prison au complet. A signaler qu’une dizaine de personnes serait emmenée le jour suivant, loin du camp, et serait assassinée. Il y a eu même, ceux qui ont été traduits en justice militaire pour diffamation et subversion. Acquittés pour faute de preuves, ils sont ramenés en prison!
Il n'est pas sans dire que le conseil fonctionnait comme un état dans un état. Pour contrer l’administration militaire, nous avons créé une cellule de sécurité chargée, entre autres missions, de surveiller les collaborateurs. Une large purge systématique a été opérée, aboutissant à la découverte d’une cinquantaine de personnes douteuses qui seront expulsées des tentes. Le principe de la purge est simple: Chaque détenu est censé connaître ou être connu par, au moins, une personne. Il ne doit pas être de ceux qui ont activé, un jour, contre le mouvement islamique. Il s’agit là, surtout, de ceux qui ont fait des études supérieures.

Je me suis donné la peine de filer un codétenu arrivé récemment. Une personne que j’ai rencontrée à l'université et avec qui je me suis accroché à maintes reprises pour des raisons idéologiques. A l’époque, j’avais moi aussi, ma part de fanatisme. Il était un homme sans scrupules et dépourvu de tout sens de moralité. Il buvait de l'alcool en plein public en s'exhibant à volonté. Toute la communauté estudiantine le montrait du doigt, même les plus incrédules. Il était un communiste et moi je militais contre. Il n’arrêtait pas de dénigrer la religion et tout ce qui est en rapport avec la foi. Pour lui, à l’époque, tous les croyants étaient des fanatiques, des réactionnaires et d'obscurantistes. La religion est l’opium des peuples! Il a battu le record de durée d’études pour obtenir sa licence. Quand j’ai mis les pieds à l’université, il y avait passé déjà six ans sans passer le cap de la troisième année de licence! D’ailleurs, notre professeur de linguistiques avait fait des études secondaires avec lui. Celle-ci ne se privait pas de se moquer de lui pendant les cours.

Je l’avais perdu de vue depuis 1984, à la fin des études, puis je l’ai croisé au cours d’une réunion officielle des maires sous la bannière du FIS. Il avait radicalement changé, en devenant exagérément pieux et pudique. C’est justement, la cause de son arrestation, selon ses dires! Depuis son arrivée parmi-nous, il s’isolait en évitant tout contact. Et comme son arrestation a été tardive, on pensait qu’il a été chargé d’une mission d’espionnage. Il passait de longues heures sur un monticule, sous les rayons du soleil et, parfois, en pleine tempête de sable. Je l'épiais à travers un trou sur la paroi de mon taudis. On le croirait une statue! Il paraissait ignorer qu’on le guettait, ce qui voulait dire qu’il n’avait rien à se reprocher! Toutefois, il était difficile de l'ignorer, quand on sait que la suspicion est l’une des caractéristiques des détenus. Encore moins, dans notre situation de prisonniers politiques. Il y avait à peine trois semaines qu’il était là, et il avait fait parler de lui. Il y avait même ceux qui croyaient qu'il portait un émetteur récepteur, en remarquant un appareil auditif à son oreille gauche!

Après plusieurs jours de guet, il s’est avéré irréprochable. D’ailleurs, il semblait indifférent à tout ce qui l’entourait. Mais cela ne suffisait pas; je m’étais permis de vérifier s’il ne faisait pas la prière du vendredi qui, pour la plupart, est une preuve de la foi. Pour les naïfs comme moi à l’époque, en rater une, était une preuve d'hypocrisie. C'est ainsi que j’ai quitté mon coin au moment du dernier appel pour rejoindre le lieu de la prière. En arrivant près de lui, j’ai salué, feignant ne pas le reconnaître.

- Salut frère! Il est de mon devoir de te rappeler qu'il est l’heure de la prière...!
Il ne s’est même pas retourné. Mais en me voyant insister, se sentant contrarié, il a répliqué :
- Je ne suis pas sourd, jeune homme! Passe ton chemin, me dit-il avec insolence!
Jeune homme, comme s’il ne m’avait jamais vu! Evidemment, je m'y attendais. Sans ajouter un mot de plus, j’ai exécuté et j’ai passé mon chemin comme il le souhaitait!

Extrait de mon livre:"Le malheur algérien"
Laïd DOUANE


Mardi 13 Février 2007


Commentaires

1.Posté par Daniel Milan le 13/02/2007 18:16 | Alerter
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Cher Laïd, ton article est excellent. Je l'ai lu avec attention. Je n'ai rien à rajouter à ce que tu as si justement exprimé.

Je t'invite également à lire mon article intitulé: "Non, les caricatures islamophobes publiées dans Charlie-Hebdo, ne sont pas innocentes!" en ligne sur ce site.

Je t'adresse ainsi qu'à la rédaction d'Alterinfo, mes plus Fraternelles pensées.

Daniel

2.Posté par Daniel Milan le 13/02/2007 18:17 | Alerter
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Désolé Laïd, mon lien n'a pas fonctionné!

3.Posté par Laïd DOUANE le 14/02/2007 08:14 | Alerter
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En effet, je n'arrive pas à ouvrir le lien. Il se peut qu'il soit bousillé par les "cocos"!
Bonne continuation

4.Posté par réda le 14/02/2007 09:56 | Alerter
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n'oubliez pas de mentionner que la plupart de ces personne dont vous citer les nom , on participer au massacres en algeriens , moi personnelent je suis victimes moi et ma famille , respecter les gens , le terrorisme n'est pas un jeux , et pour demontrer votre bravoure vous auriez due venir visiter l'algerie dans les années de feux au lieu de raconter n'importe quoi , je suis d'accord avec votre extrait concernant les mains sale qui as utiliser ces moyens pour faire taire des algeriens , mais parler de ces personnes comme si c'est eux les vicimes , je suis desole , mais l'acharnement suur l'algerie je le comprend puisque vous ne citer que l'algerie dans le monde arabo-musulmen , meme dans votre site ca sent la manipulation , comme partout.

5.Posté par kafir le 17/02/2007 14:37 | Alerter
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bon article, même si je ne comprends pas bien ce que l'introduction ironiquement anti-francaise vient faire avec ce texte décrivant des événements et des acteurs strictement algeriens ? ni même en quoi les généraux FLN peuvent bien être "héritiers de l'armée française en Algérie" ? à moins que tous ceux que l'auteur deteste ne soient ontologiquement similaire ? un peu simpliste, non ?

6.Posté par Laïd DOUANE le 18/02/2007 13:26 | Alerter
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Il est des yeux qui voient de l’anti-français partout ! Mon introduction fait la liaison entre le 13 février 1960 et le 13 février 1992. Pour ce qui est des « généraux héritiers de l'armée française en Algérie, c’est une allusion faite à quelques-uns de nos généraux qui font exactement comme si la France occupe toujours l’Algérie. Enfin, mon extrait, détaché de son contexte, risque de perdre du sens ! Ici, c’est de ceux qui gouvernaient mon pays suit au coup d’état perpétré contre le Président Chadli avec l’appui de la France, parai-il !

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