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La visite du Général libyen Haftar en Arabie Saoudite (31 mars 2019)


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Le 27 Mars, le roi Salman d’Arabie Saoudite a reçu le général libyen Khalifa Haftar pour des entretiens au palais royal al-Yamamamah de Riyad. Cette visite, qui a eu lieu un jour avant le départ du monarque saoudien pour le sommet annuel de la Ligue arabe à Tunis, a marqué la première rencontre entre Haftar et le roi Salman. Pendant son séjour dans la capitale saoudienne, Haftar a également rencontré le prince héritier Muhammad bin Salman. Avec le roi saoudien, le commandant libyen avait discuté des « derniers développements » de la guerre civile qui a éclaté en Libye en 2014. Le roi Salman ayant affirmé son attachement à la sécurité et à la stabilité de la Libye.


Dr Theodore Karasik et Giorgio Cafiero
Lundi 8 Avril 2019

L’essence de cette rencontre entre le roi Salman et Haftar n’est pas connue du public. Pourtant, ils se sont rencontrés à la suite des combats menés par l’Armée Nationale Libyenne (LNA), qui se bat sous les ordres de Haftar et est loyale à la Chambre des représentants (HOR) basée à Tobrouk (Libye), réalisant d’importants progrès sur le terrain dans la région du Fezzan, souvent sans loi, au sud du pays…

Il serait donc raisonnable de conclure que Haftar s’est peut-être rendu à Riyad pour renforcer son soutien à l’extension de l’opération Dignité à Tripoli, dans ce qui sera inévitablement une bataille sanglante contre les nombreuses milices islamistes lourdement armées qui considèrent Haftar comme une grave menace pour leur sécurité en Libye post-Kadhafi. Après le chaos qui a suivi la révolution de 2011, laissant la Libye dans un état de troubles violents, l‘Arabie Saoudite était alors en train de sonder les développements en cours dans ce pays d’Afrique du Nord.

Concernant l’aide extérieure que Haftar a reçue du Golfe, elle provenait presque entièrement des Emirats Arabes Unis (EAU) qui ont soutenu le HOR/LNA sur les plans diplomatiques et économiques, et même militaires en Libye contre les ennemis islamistes de Haftar, plusieurs mois après que la guerre civile du pays eut commencé. L’Egypte a elle aussi fortement soutenu Haftar, également par le biais d’une intervention militaire directe. Le rôle de l’Arabie Saoudite sur la scène libyenne a toutefois été plus nuancée et moins compréhensible pour de nombreux observateurs.

Un pilier important de l’influence saoudienne sur les acteurs libyens, est dans le domaine religieux, en particulier le rôle que le mouvement fondamentaliste des Madkhalis joue dans l’arène politique du pays. Ce mouvement islamique, qui a gagné du terrain en Egypte et dans la péninsule arabique à la fin du XXe siècle, principalement en réponse à l’activisme des Frères musulmans, selon Rabee al-Madkhali, un spécialiste salafiste d‘Arabie Saoudite.

L’essence fondamentale de ce mouvement est d’obéir avec une loyauté sans faille à tout dirigeant musulman dominant, même s’il est responsable de l’injustice qu’il inflige aux autres musulmans. La doctrine des Madkhalis est également fondée sur le rejet des élections et des institutions démocratiques, à savoir les pouvoirs administratifs auxquels les humains doivent obéir et ce plus qu’à Dieu… Car rien n’étant au-dessus de Dieu.

Ces Madkhalis d’inspiration saoudienne ont cherché à soutenir Haftar auprès d’un plus grand nombre de Libyens de la région de Benghazi. Certains de ces clercs ont prêché dans les mosquées sur la nécessité pour tous les Libyens de soutenir Haftar et la LNA tout en s’opposant aux Frères musulmans et autres islamistes qui ont résisté à la direction de Haftar. Bien que les communautés salafistes libyennes soient diverses et divisées sur les lignes politiques, le soutien que Haftar a obtenu des Madkhalis, a sans aucun doute contribué à sa force politique même s’il y a une certaine ironie étant donné l’identité « laïque » du chef de mission.

Les salafistes d’inspiration saoudienne ont fortement influencé le cours du conflit en Libye et joueront très probablement un rôle décisif dans le futur équilibre politique du pays. En tant que courants quiétistes et littéralistes de l’islam politique qui continuent de changer l’environnement politique dans toute l’Afrique du Nord, Riyad considère les Madkhalis comme un rempart conservateur contre l’activisme des Frères musulmans, opposant les religieux pro-Haftar en Libye aux personnalités religieuses et politiques clés de Misrata, qui s’alignent avec le gouvernement du pays internationalement reconnu de Tripoli.

Il est intéressant de noter que, bien que le gouvernement égyptien soit pragmatique quant à sa collaboration avec les Madkhalis pro-Haftar étant donné leur orientation anti-musulmane, il convient de noter que les dirigeants égyptiens ont tendance à considérer l’incorporation de tout groupe religieux fondamentaliste dans un équilibre politique comme risquée étant donné l’imprévisibilité perçue de ce mouvement du point de vue du gouvernement du Caire. Certes, l’Egypte préférerait que la Libye soit gouvernée strictement par l’armée avec une structure claire qui ne réponde à aucun réseau salafiste pour rester forte.

Malgré le malaise de l’Egypte face aux Madkhalis, alors que les dirigeants de Riyad et d’Abou Dhabi cherchent à étouffer l’activisme politique dans tout le Maghreb, les salafistes quiétistes d’Afrique du Nord s’avéreront des alliés utiles sur fond d’activités des Frères musulmans dans la région. Dans ce cadre, le voyage de Haftar à Riyad, qui est une « première » pour un dirigeant libyen depuis la rencontre du roi Idris avec un monarque saoudien, envoie un message fort.

En termes simples, les dirigeants saoudiens cherchent à créer un « renouveau pan-islamique » parmi les musulmans sunnites qui vise les Frères musulmans et d’autres mouvements islamistes qui remettent en question le statu quo régional favorisé par les régimes autoritaires. La Libye est importante pour cette vision, comme l’illustre la rencontre de Haftar avec le roi Salman.

Plus tôt ce mois-ci, l‘ONU a annoncé son intention d’organiser une conférence sur la Libye qui se tiendra en Avril à Ghadames. Cette conférence vise à établir une « feuille de route » pour les élections législatives et présidentielles, que les dirigeants de Tripoli et de Tobrouk ont convenu, l’année dernière en France, de tenir avant la fin 2018. On ne sait pas si le roi saoudien a exhorté Haftar, à faire davantage de concessions au gouvernement de l’Accord national (GNA) conformément au processus dirigé par l’ONU, ou s’il a accordé au commandant de l’Est une plus grande confiance fondée sur le soutien promis de Riyad, pour une offensive visant à prendre le pouvoir à Tripoli.

Le moment choisi pour cette rencontre, avant que le roi saoudien ne se rende à Tunis pour le sommet de la Ligue arabe, soulève des questions sur l’intégration de la Tunisie dans ce «mélange». Alors que les responsables tunisiens ont exprimé leurs préoccupations au sujet d’une offensive de la LNA à Tripoli qui compromettrait la sécurité de la Tunisie, certains ont suggéré que le roi Salman fasse pression sur Haftar pour qu’il renonce à de telles initiatives visant à placer toute la Libye sous le joug du HOR.

Dans ces conditions, il convient d’examiner comment la Libye pourrait devenir « un autre conflit » dans le monde arabe, comme le Yémen, qui met en évidence les différences entre Riyad et Abou Dhabi, soulignant dans une certaine mesure l’alliance Saoudienne-Emiratique.

Bien sûr, si Riyad s’aligne étroitement sur le Caire et Abu Dhabi face à la crise libyenne et sape délibérément les efforts déployés par l’ONU pour résoudre le conflit GNA-HOR de manière diplomatique en soutenant une offensive LNA à Tripoli, le royaume se soumettra à certains risques qui doivent être soigneusement pesés à Riyad.

Un certain nombre de voix dans la communauté internationale reproche à l’Egypte et aux EAU d’avoir prolongé et exacerbé la guerre civile libyenne en donnant tant de pouvoir à Haftar avec un soutien extérieur, ce qui lui a donné moins de motivation à négocier avec la GNA, L’Arabie Saoudite pourrait également recevoir de telles critiques, sur fond de protestations croissantes au sujet d’autres aspects de la politique intérieure et étrangère du royaume, comme l’emprisonnement de militants des droits de l’homme dans des activités liées à l’énergie nucléaire ou l’affaire Jamal Khashoggi dans la guerre au Yémen.

Dans le même temps, tout comme l’Egypte et les Emirats Arabes Unis qui ont payé le prix pour se faire de nouveaux ennemis en Libye, le soutien saoudien à Haftar pourrait faire du royaume une cible pour les ennemis islamistes de la LNA si Haftar lance une campagne pour reprendre Tripoli.

A l’heure où Riyad est confrontée à une myriade de défis géopolitiques et sécuritaires, ces risques de retour de flamme doivent être pris en compte par les responsables saoudiens avant de s’aligner plus étroitement sur le Caire et Abu Dhabi face à la guerre civile en Libye.


Traduction Alexandra Allio De Corato


Lundi 8 Avril 2019


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