A quoi bon envoyer des émissaires au Pakistan ? Cette question, la Maison Blanche aurait dû se la poser à plus d'une reprise, cette semaine, quand elle a décidé d'expédier à Islamabad le sous-secrétaire d'Etat, John Negroponte, et le Porte parole du Département d'Etat, Richard Bucher. En effet, cette double visite s'annonçait des plus délicates : voici un Pakistan politiquement exsangue, depuis l'assassinat de Mme Benazir Bhutto, qui vient de nommer l'un des proches de la défunte à la tête d'un cabinet de coalition, qui a juré de mener la vie dure au Président Musharraf, longtemps allié le plus solide de Washington, dans sa prétendue guerre anti-terroriste; un Pakistan qui partage, également, par un malheureux hasard géographique, des centaines de kilomètres de frontières communes avec l'Afghanistan voisin, confronté, comme chacun le sait, à une indomptable résurgence des terroristes. La difficile équation consiste, dès lors, pour Washington, à savoir ménager la chèvre et le chou, à souffler le chaud et le froid, de façon à ne pas léser les susceptibilités d'aucune des parties en présence, à ne pas éveiller les soupçons du favoritisme, car, au Pakistan, tout comme dans d'autres contrées de cette vaste et composite région qu'est le Moyen-Orient, tout le monde sait que l'Amérique est parfaitement capable de lâcher les plus fidèles de ses fidèles, dès lors qu'il s'agit de sauvegarder ses intérêts propres ; d'où, sans doute, cette insistance avec laquelle le Président Musharaf a rappelé à ses hôtes américains que l'armée pakistanaise se réserverait le droit exclusif d'affronter militairement les Qaïdistes, dans les zones tribales du sud du pays, et qu'aucune force étrangère, fut-elle la plus puissante de la planète, ne devrait s'en mêler. Pour dire les choses comme ils sont, Musharaf a tenté de rassurer ses interlocuteurs de son hostilité envers tout option militaire américaine contre son pays. En effet, on connaît bien la thèse du Président là dessus : il plaide en faveur d'une amélioration de la situation économique, dans ces zones infectées de terroristes, où la population, à défaut d'autres recours, s'enrôlent sous la bannière de Ben Laden, pour pouvoir survivre. Mais, aux Etats-Unis, il n'est pas de bon ton d'aborder le terrorisme sous cet angle et d'y voir le réceptacle des frustrations de foules affamées et démunies. Et le crédit, s'il y a, il n'est que de nature militaire et exclusivement destiné à provoquer plus de violences, à faire vendre plus d'armes, à faire couler plus de sang. Ainsi va le Pakistan : il est voué à rester un puissant dérivatif à la déconfiture totale de l'administration Bush, en Irak et en Afghanistan, à fournir un surplus de prétexte nécessaire à la présence américaine dans la région !