Néolibéralisme et conséquences

La souveraineté alimentaire: déclaration de guerre au néolibéralisme


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Mardi 10 Mars 2009

La souveraineté alimentaire: déclaration de guerre au néolibéralisme

par Reinhard Koradi

Il existe de nombreuses raisons de réfléchir à la souveraineté alimentaire. A moyen et à long terme, le réchauffement climatique, la raréfaction irréversible des ressources naturelles, la destruction des exploitations agricoles familiales et les scandaleuses injustices dans la répartition des produits alimentaires sous nos latitudes provoqueront des crises d’approvisionnement dramatiques. Et l’effondrement des approvisionnements dû à des catastrophes naturelles, à la montée en flèche des prix et aux conflits politiques et militaires est également dangereux. Dans le passé nous nous sommes laissé aveugler par des scénarios sécuritaires trompeurs et nous avons négligé d’assurer et de développer les conditions de la souveraineté alimentaire. L’obéissance silencieuse d’une large majorité lors de la réforme – du bouleversement social selon les dogmes néoconservateurs – a conduit entre autres à ce que l’humanité soit plus éloignée que jamais de maîtriser les problèmes de la faim et de la pauvreté. Le Rapport sur l’agriculture mondiale, paru en août 2008, démasque le mensonge néolibéral et montre qu’il est urgent d’agir. Il révèle les manques scandaleux du système économique mondial qui rapporte d’énormes profits à une petite minorité de gens sans scrupules. Les auteurs du Rapport demandent un changement fondamental de la politique et de l’économie agricoles et mettent au premier plan la souveraineté alimentaire pour tous les peuples et toutes les nations.

La solidarité et la responsabilité individuelle doivent amortir les chocs

Depuis des siècles, les pays riches augmentent leur prospérité en exploitant les pays «moins développés». D’un côté la surabondance et de l’autre la pauvreté. Nous faisons trimer les autres, nous les laissons souffrir de la faim et tomber dans la misère pour installer nos oasis de bien-être, nos paradis de loisirs et notre société des services et de l’information qui ne crée guère de valeurs. Il est dramatique que dans les pays industrialisés trop de personnes ne se rendent pas compte qu’elles aussi se trouveront du côté des perdants d’un nouvel ordre social, à moins que les citoyens ne se mettent à s’opposer à l’injustice. Nous sommes encore «en bonne position» bien que l’on soit en train de nous retirer notre sécurité existentielle. Nous luttons individuellement pour sauver ce qui peut être sauvé, bien qu’il soit depuis longtemps indispensable d’unir nos forces pour combattre l’injustice, l’épuisement des ressources pratiqué par une élite rapace et avide de pouvoir. Alors que nous avons de la peine à accepter que ceux qui vivent dans l’hémisphère sud souffrent pour la plupart de la pauvreté et de la faim, nous acceptons que, dans les pays industrialisés occidentaux, on détruise les fondements de la protection sociale.
L’actuelle crise financière et économique est une nouvelle tentative d’imposer le «consensus de Washington» annoncé en 1989 par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI). Il s’agit de faire comprendre à chacun que toutes les négociations et discussions en matière d’économie non conformes à l’idéologie du marché doivent être interdites. Le «consensus de Washington» relance la stratégie de restrictions démocratiques. En fait partie avant tout l’élimination de la revendication libérale de souveraineté, le plus grand obstacle pour la croisade en faveur d’un système économique global néolibéral conformément à l’Ecole de Chicago.
A ce sujet, les demandes du Sommet de Berlin convoqué par Mme Merkel en vue de la préparation du Sommet du G 20 du 2 avril à Londres sont particulièrement alarmantes. Grâce à une nouvelle «architecture des marchés financiers», les Etats souverains doivent être soumis à un organe de contrôle global et le FMI, la Banque mondiale et l’OMC doivent être habilités à contraindre, par des sanctions, les Etats «récalcitrants» à se soumettre à une réglementation globale. La démocratie - participation des citoyens responsables aux décisions, rempart le plus efficace contre le raz-de-marée du marché libéralisé - doit être définitivement détruite. Plus rien ne doit exister qui limite la soif de pouvoir et de profit de la haute finance de même que la marchandisation destructrice de valeurs et la déstabilisation d’économies tout entières.
Nous devons contrer cette stratégie des potentats globaux grâce à une association solidaire pour la défense de notre liberté. Selon la devise «Un pour tous, tous pour un», nous devons empêcher que la sécurité de l’emploi, les institutions sociales, les systèmes sanitaire et éducatif efficaces, les infrastructures de transports et d’approvisionnement ne sombrent définitivement dans le chaos provoqué par les errements néolibéraux.

L’éclatement des bulles engloutit les richesses nationales

Les bulles du système financier et écono­mique global libéral ont éclaté, ou plutôt, on les a fait éclater. Le fossé entre l’économie réelle et l’économie financière a déclenché un effondrement colossal qui entraîne dans l’abîme les économies nationales déjà chancelantes. Les richesses nationales constituées au cours des générations doivent maintenant être sacrifiées aux «veaux d’or» néolibéraux. Des milliards et des milliards de dollars, d’euros et également de francs sont injectés dans un système malade sans sauver un seul emploi. Mais il y a pire: les entreprises soutenues grâce à des aides publiques présentent des «plans d’assainissement» qui détruiront des milliers d’emplois. L’Europe prévoit un taux de chômage d’au moins 10%, mais ce devrait être un pronostic «lénifiant». En aidant financièrement des industries et des banques en difficulté, les Etats européens risquent la faillite. Certes, il n’y aura guère de faillites d’Etats mais les Trésors publics pillés et les pertes colossales des institutions sociales et de prévoyance dues à la spéculation sont une bonne raison de forcer la population à renoncer «volontairement» à ses droits acquis, à ses économies et à la protection sociale. La question se pose de savoir dans quelle mesure la situation désastreuse due à la destruction d’emplois, à l’effondrement des systèmes économique et financier et à des Etats insolvables n’a pas été provoquée pour résoudre le problème du blocage des réformes.
Il ne faut pas qu’on en arrive là. Au lieu de sombrer dans la passivité, effrayés par les menaces pesant sur nos bases existentielles, nous devons surmonter le choc et organiser la résistance. Et cela en nous concentrant sur l’essentiel, en prenant nos responsabilités et, fidèles aux traditions démocratiques, en nous associant pour agir. L’aide à l’autonomie fait aussi partie de la démocratie authentique et de l’autodétermination.
La solidarité ainsi que le fait de réfléchir à la sécurité des moyens de subsistance et d’y travailler représentent la force déterminante qui rend possible l’indépendance nécessaire pour protéger la communauté internationale et nous-mêmes de la puissance destructrice de la doctrine néolibérale du libre-échange.

Briser la dictature économique globale grâce à la souveraineté alimentaire

Le fait pour les peuples de pouvoir décider eux-mêmes de ce qui est cultivé, récolté et stocké pour finir sur les tables familiales est le moyen direct de s’affranchir de la domination de l’économie globale. Quand les peuples auront reconquis la souveraineté en matière d’alimentation et, partant, de politique agricole et du commerce des produits alimentaires, d’autres secteurs économiques échapperont au système économique global. La priorité est cependant d’assurer les moyens de subsistance grâce à des aliments en suffisance et d’excellente qualité. Elle est réalisée lorsque les familles, les communautés villageoises, les régions et les Etats disposent de ressources alimentaires garantissant que personne ne souffrira de la faim, que personne ne tombera malade ou ne mourra pour avoir absorbé de la nourriture ou des boissons avariées. Il s’agit pour cela de respecter les conditions climatiques, géographiques, cultu­relles et économiques dans leur diversité et de permettre des solutions adaptées aux besoins de la population.
Retrouvons la souveraineté alimentaire. Cette notion a été forgée par La Via Campesina, groupement mondial d’organisations de petits paysans et de travailleurs agricoles. Elle est notamment née de l’insatisfaction grandissante des paysans face à la mondialisation qui s’est étendue à l’agriculture. La Via Campesina estime qu’une économie agricole globale sert uniquement les intérêts des grandes nations industrielles exportatrices et l’agrobusiness mondial. Elle craint que les intérêts des populations rurales et la sécurité alimentaire ne soient de plus en plus écrasés par le rouleau compresseur de l’OMC. Elle voudrait empêcher que l’on brade l’agriculture et que l’on détruise la souveraineté de l’approvisionnement. Elle s’engage par conséquent en faveur de l’amélioration des conditions de travail et de vie des petits paysans et des travailleurs agricoles grâce à un commerce équitable, à une plus grande justice sociale et à l’instauration d’une économie durable dans le monde entier. Lors du Sommet mondial de l’alimentation de 1996, La Via Campesina demandait déjà la souveraineté alimentaire de tous les peuples. Depuis, cette revendication a été reprise sans ambiguïté par un nombre croissant d’associations paysannes et d’ONG, et maintenant également par les auteurs du Rapport sur l’agriculture mondiale.
Les hommes doivent réapprendre à vivre de ce que produit leur environnement proche. Il faut créer un équilibre entre l’homme et la nature sur un territoire restreint, un cycle naturel de production et de consommation ayant lieu sur un espace réduit, sans gaspillage ni destruction des conditions de production et de vie naturelles. En cherchant à réaliser cet équilibre, nous nous affranchissons des dépendances et reprenons en main, petit à petit, la question alimentaire.

Moyens de réaliser la souveraineté alimentaire

Soyons clairs: Aujourd’hui, la souveraineté alimentaire n’est pas une mission des pays pauvres seulement mais également des pays riches, donc de la Suisse. Tous les pays sont appelés à résoudre cette question pour eux-mêmes, dans l’intérêt de la lutte mondiale contre la faim. Il s’agit d’un acte de solidarité qui n’a rien à voir avec le protectionnisme. Les papes du commerce mondial auront beau protester et les gouvernements maintenir obstinément leur point de vue, la population a le droit de réclamer la sécurité de l’approvisionnement alimentaire.
Le droit de décider de la production, de la transformation, du stockage et de la distribution des produits alimentaires, et cela quantitativement, qualitativement et écologiquement, dépend d’un certain nombre de conditions essentielles. Chaque pays doit veiller à:
•    économiser soigneusement les ressources naturelles et à les exploiter de manière à assurer le degré le plus élevé possible d’autarcie à long terme, c’est-à-dire pour les générations futures;
•    respecter le patrimoine culturel et les valeurs paysannes, au-delà du folklore;
•    assurer aux agriculteurs, quelle que soit l’importance de leur exploitation, le libre accès aux terres agricoles, aux semences, à l’eau, au savoir et à d’éventuelles mesures protectrices;
•    accorder la priorité, en matière de promotion par l’Etat, à la production d’aliments sains et d’excellente qualité qui soient adaptés aux spécificités climatiques, culturelles et économiques;
•    orienter la production surtout vers les besoins locaux et le marché national et d’approvisionner en suffisance la population en aliments naturels et sains;
•    faire que les structures de production, de transformation et de logistique, aussi bien en ce qui concerne les friches que la taille des exploitations, offrent des conditions initiales optimales pour l’approvisionnement local de la population et garantissent aussi en temps de crise la plus grande sécurité d’approvisionnement possible grâce à la flexibilité et au partage des risques;
•    intégrer les structures situées en amont et en aval dans l’approvisionnement alimentaire fondé sur des petites unités;
•    payer aux paysans des prix appropriés et leur permettant de vivre décemment;
•    préparer et appliquer en fonction des situations des mesures de régulation afin d’empêcher les productions excédentaires;
•    donner la possibilité de prendre des mesures protectrices contre l’importation de «produits bon marché» et de soutenir efficacement la production d’aliments de base (p. ex. prix plus élevés);
•    interdire absolument les aides à l’exportation et les mesures internes de soutien à l’exportation à des prix inférieurs aux coûts de production.
Et pour finir: Que celui qui n’en a pas encore un s’installe un cellier et fasse des ré­serves, cultive un potager familial et apprenne les rudiments d’une cuisine simple et saine. Mais il devrait avant tout mettre sur pied dans son quartier ou son village un réseau d’aide à l’autonomie entre les habitants et avec les paysans.  

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Mardi 10 Mars 2009


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