Palestine occupée

La « solution à deux États » sera bien celle de l’apartheid


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Le sort des Palestiniens est devenu un enjeu de plus dans le conflit qui fait rage à Washington entre le clan Bush-Cheney et la mouvance Baker-Hamilton. Le groupe de généraux qui a coupé court au projet de guerre contre l’Iran a cru pouvoir résoudre le conflit israélo-palestinien en poussant la « solution à deux États ». Mais George W. Bush a dénaturé cet engagement pour promouvoir un strict système d’apartheid dans lequel l’État palestinien ne sera qu’un bantoustan.


par Thierry Meyssan


Thierry Meyssan
Lundi 14 Janvier 2008

La « solution à deux États » sera bien celle de l’apartheid

Comment pourrait-on bouder son plaisir en apprenant que, après de longues années de désintérêt, le président Bush a relancé le « processus de paix en Palestine » en convoquant une conférence à Annapolis (27 novembre 2007) ; qu’il y a pris l’engagement d’édifier l’État palestinien avant la fin de son mandat présidentiel ; que cette bonne résolution a été immédiatement suivie d’une Conférence internationale de donateurs à Paris au cours de laquelle la communauté internationale prise d’un irrésistible élan de générosité a fait don de bien plus de milliards que les Palestiniens n’en espéraient (17 décembre 2007) ; et qu’il s’est lui-même rendu en Palestine mettre la main à la pâte (9-11 janvier 2008) ? Tout est si beau dans le monde de la communication.

Cependant, à moins de croire aux bonnes fées se penchant sur le berceau de l’État palestinien souverain, cette version médiatique est bien surprenante pour qui se souvient que cela fait 60 ans que l’on promet aux Palestiniens leur État qui ressemble à l’Arlésienne, ce personnage de théâtre dont on annonce toujours la venue et que l’on ne voit jamais.

Annapolis

La Conférence d’Annapolis marque la reprise en main par Washington de la situation en Palestine, laissée depuis sept ans à la discrétion des gouvernements israéliens successifs. C’est une réaffirmation de la primauté des États-Unis sur Israël, donc une défaite du mouvement sioniste qui prétend que les intérêts de Washington et de Tel-Aviv se confondent, mais une défaite de courte durée.

Le fait que George W. Bush en ait été le maître de cérémonie et qu’il ait pu poser pour quelques photographies destinées à la postérité lui a permis de conserver la tête haute. Mais cela ne change en rien le fait qu’à cette conférence, les 48 délégations étrangères ont pris acte que le pouvoir avait changé de mains à Washington, ainsi que je l’ai expliqué une semaine plus tard dans ces colonnes [1].

Le clan Bush-Cheney, adossé aux multinationales de l’armement, du pétrole et de la pharmacie, a été mis au pas par les anciens membres de l’état-major militaire du président Bush père (Robert Gates, William Fallon, Michael Hayden, Mike McConnell, etc.), soutenus par la mouvance Baker-Hamilton [2]. Ceux-ci ont imposé à la Maison-Blanche l’arrêt immédiat du projet de « remodelage du Grand Moyen-Orient » et le passage à un « impérialisme intelligent » (Smart Imperialism) dans lequel les conflits seront gérés en « basse intensité » et le devant de la scène occupé par de séduisantes opérations de communication.
Et, pour consolider ce changement, les militaires ont rendu public le 3 décembre le rapport des agences de renseignement attestant qu’il n’y avait pas pour les États-Unis de motif de guerre contre l’Iran [3].

Ehud Olmert s’est rendu à Annapolis en traînant les pieds et son ministre de la Défense, Ehud Barak, a tenté de saboter la réunion en présentant une exigence nouvelle : la communauté internationale devrait reconnaître « Israël comme patrie du peuple juif et la Palestine comme patrie du peuple palestinien ». En d’autres termes, non seulement la communauté internationale aurait dû bafouer le droit inaliénable des réfugiés palestiniens à retourner dans leur pays, mais elle aurait dû aussi imposer à l’État palestinien de recevoir les arabes israéliens qui n’auraient plus leur place dans l’État des seuls juifs.
Cette exigence ahurissante a été écartée d’un revers de main par les nouveaux maîtres de Washington, et —pour la première fois— la délégation israélienne a été priée d’abandonner sa sempiternelle condition préalable de ne négocier la paix qu’une fois les milices palestiniennes désarmées (c’est-à-dire une fois la Résistance palestinienne vaincue). Pour une raison encore inconnue, elle s’est soumise au diktat de Washington et, abandonnant « la mère de tous les oxymores », elle a plié le genou en terre devant son suzerain.

D’une manière quelque peu originale, la Conférence ne s’est pas conclue par une déclaration commune, mais elle a commencé par la lecture du document final ! [4] En le lisant devant les caméras, le président Bush s’est affirmé comme l’arbitre du conflit. Mais aux yeux des diplomates présents, il montrait que le pouvoir lui avait été retiré et qu’il n’avait pas la capacité de négocier quoi que ce soit durant la conférence. De fait, il ne s’agissait plus d’une conférence diplomatique, mais d’un show, et il n’y avait donc plus d’obstacle à ce que toute la journée soit retransmise en direct par les chaînes de télévision.

Ce document « final » est extrêmement laconique. Outre la reconnaissance de la primauté des États-Unis par les deux parties au conflit, il comprend l’annonce d’un calendrier de négociations qui s’achèvera avant la fin du mandat présidentiel par la reconnaissance d’un État palestinien, et une mention de la « Feuille de route » de manière à préciser ce que l’on doit entendre par « État ».
C’est en effet, un sujet de quiproquo. Pour les Nations Unies, le terme d’État fait référence au plan de partage de la Palestine de 1947. C’est également dans ce sens que l’interprètent la Russie et l’Union européenne, autres auteurs de la « Feuille de route ». Dans ce cas, il s’agit d’un État au sens plein du terme. Au contraire, pour le mouvement sioniste, « État palestinien » fait référence au modèle mis en œuvre dans l’Afrique du Sud de l’apartheid et dans le Guatemala d’Efraim Rios Montt. Dans ce cas, il s’agirait d’une ou de plusieurs réserves de Palestiniens n’ayant aucun des attributs régaliens, mais permettant à Israël de se défausser de ses responsabilités d’occupant [5].
Les militaires US ont imposé que la supervision du calendrier d’Annapolis soit assurée par le général James L. Jones, qui joua un rôle dans la campagne contre le clan Bush-Cheney en rendant un rapport sévère sur le désastre irakien [6]

Les bonnes nouvelles s’arrêtent là. Certes, George W. Bush a avalé une grosse couleuvre, mais il n’a pas cédé ce qui paraît essentiel au mouvement sioniste et qu’il s’était engagé par écrit à faire respecter, le 14 avril 2004 : si État palestinien il doit y avoir, en premier lieu il devra tenir compte des « nouvelle réalité sur le terrain » et ne peut donc espérer exister sur le territoire que les grandes puissances lui ont attribué en 1947, secondement il sera dirigé par des fantoches.
En outre, les objectifs que le général Brent Scowcroft (ancien conseiller national de sécurité) avait publiquement fixé à l’administration Bush n’ont pas été atteints [7]. Si l’on peut se féliciter que la Syrie ait —enfin— été invitée, comme le préconisait la Commission Baker-Hamilton, la conférence était dépourvue de crédibilité car elle ne s’est pas accompagnée du gel de la colonisation.

Surtout, la Conférence aurait dû être suivie du vote d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU donnant force de loi à la déclaration d’Annapolis. Mais, au dernier moment, George W. Bush la fit retirer de l’ordre du jour du Conseil, tandis qu’Ehud Olmert déclarait que le calendrier d’Annapolis n’avait pas de valeur contraignante pour Israël. Le rapport de force à Washington entre sionistes et américanistes restait instable. De Tel-Aviv, on annonçait que le président des États-Unis était attendu début janvier en Israël, ce que la Maison-Blanche confirmait.

Paris

Selon la version médiatique, la Conférence internationale des donateurs pour l’État palestinien a été décidée à Annapolis. Mais, fait étrange, le haut-fonctionnaire français chargé de la préparer —Pierre Duquesne, ancien conseiller financier de Lionel Jospin et fils du directeur de presse Jacques Duquesne— a été désigné, cinq semaines auparavant, le 17 octobre, lors d’une réunion à Paris à laquelle participaient Tony Blair (envoyé spécial du Quartet) et Jonas Gahr Støre (ministre norvégien des Affaires étrangères). Il semble que le choix de Pierre Duquesne s’explique par les bonnes relations qu’il entretient avec Salam Fayyad, Premier ministre de l’Autorité palestinienne, depuis que l’un et l’autre représentaient leurs pays respectifs au Fonds monétaire international.

Quoi qu’il en soit, cette conférence a en réalité été préparée par Brent Scowcroft en même temps que celle d’Annapolis. Il s’agissait initialement de financer la création d’un État palestinien souverain avant la fin 2008 selon les modalités du plan du roi Abdallah d’Arabie saoudite adopté par la Ligue arabe (c’est-à-dire avec retour aux frontières de 1967 et reconnaissance des droit des réfugiés). Le Groupe stratégique de l’Institut Aspen [8] avait servi de cadre à l’élaboration du compromis d’autant plus facilement que Condoleezza Rice en avait jadis assumé le secrétariat. Une commission ad hoc avait été constituée sous le nom de « Groupe stratégique Moyen-Orient », elle avait été présentée à la presse le 3 décembre 2007, mais le bruit fait par la publication du rapport des agences de renseignement sur l’Iran avait recouvert cette annonce, de sorte que personne n’y avait prêté garde.
Lors du discours prononcé ce jour-là au bureau washingtonien de l’Aspen Institute, la secrétaire d’État indiqua que pour financer l’Autorité palestinienne les États-Unis lui donneraient 400 millions de dollars à l’occasion de la conférence de Paris auxquels s’ajouteraient des « contributions privées ».
Toute l’astuce est là : l’usage de la donation de Paris sera contrôlée par le Quartet, tandis que les « contributions privées » ne seront contrôlées par personne.

Mais l’administration Bush ayant saboté la résolution de l’ONU post-Annapolis allait s’employer à détourner la Conférence de Paris vers un autre objectif. Et ce n’est pas son homologue français, Nicolas Sarkozy, qui allait s’y opposer.

À en croire les déclarations dithyrambiques de fin de conférence, le Père Noël s’était déplacé en avance pour donner à l’Autorité palestinienne plus encore que ce qu’elle espérait dans ses rêves les plus fous : 7,4 milliards de dollars !
Curieuse philanthropie : les dons précédents ont été pour la plupart réduits en poussières par les missiles de l’État hébreu (destruction du port et de l’aéroport de Gaza fraîchement reconstruits, entre autres), tandis que 10 % en moyenne des sommes allouées ont été systématiquement détournées par des ministres de l’Autorité palestinienne pour leur enrichissement personnel.
Surtout, pour faire la quête, l’Autorité palestinienne avait rédigé un dossier présentant toutes sortes de projets à financer : bâtir une ville nouvelle entre Naplouse et Jénine, construire des milliers de logements sociaux, établir un système de sécurité sociale à l’occidentale, par exemple. Mais, même en cumulant sur le papier les idées les moins réalisables, il n’était pas parvenu à trouver comment dépenser plus de 5,6 milliards.
Alors comment interpréter cette pluie de dollars ? Il s’agit surtout de soutenir l’Autorité palestinienne contre le Hamas, au point qu’une partie des fonds sera officiellement utilisée à verser des salaires aux fonctionnaires de Gaza qui resteront chez eux et refuseront de servir le Hamas. Ainsi, la Conférence internationale des donateurs pour l’État palestinien se résume à une vaste entreprise de corruption.
Dans cet état d’esprit, David de Rothschild —dans le rôle du protecteur de l’État d’Israël— était intervenu personnellement auprès des donateurs pour les inciter à la générosité. Et l’un de ses ex-associés, François Pérol, devenu secrétaire-général adjoint de l’Élysée, veillait au grain. Reste à savoir comment des États ont pu être convaincus de verser de fortes sommes pour engraisser les Collaborateurs de l’occupation israélienne sans que cela satisfasse leurs intérêts nationaux.

Mais à peine les flashs des photographes avaient cessé de crépiter à Paris que Tsahal assassinait à Gaza le chef des brigades d’al-Qods (la branche armée du Jihad islamique en Palestine) et son adjoint. Une manière cruelle d’exprimer que, vu de Tel-Aviv, le « processus de paix » n’est qu’une manière de gagner du temps.

Jérusalem

En sept ans de mandat présidentiel, George W. Bush ne s’était jamais rendu en Israël. Son grand-père avait été un collaborateur des nazis, son père avait été ferme avec l’État hébreu et avait durement payé d’avoir organisé la conférence de Madrid, tandis que lui-même était devenu la figure de proue des sionistes chrétiens. Sa lettre de 2004 reconnaissant les annexions de territoire par Israël [9] est considérée par le Congrés juif mondial comme plus importante que la Déclaration Balfour de 1917 annonçant la création du « foyer national juif ».

Dans la presse internationale, la visite de George W. Bush en Israël (9 au 11 janvier 2008) a été annoncée comme un investissement personnel du président des États-Unis pour faire aboutir le « processus d’Annapolis » avant de quitter la Maison-Blanche et pour entrer dans l’Histoire comme le père de l’État palestinien. C’est recopier sans réfléchir les notes des attachés de communication. D’ailleurs la même presse internationale a rapporté le voyage avec une tonalité différente. Elle évoqua aussi le désarroi de Tel-Aviv face au changement brutal de la politique iranienne de Washington et les mièvreries du tourisme religieux dans la basilique de la Navité ou au lac de Tibériade. En fait, George W. Bush était venu à la fois soutenir ses hôtes et leur demander de l’aide.

Le 10 janvier 2008, le président des États-Unis déclarait à l’hôtel King David de Jérusalem : « l’occupation qui a commencé en 1967 doit s’achever. L’accord [de paix] doit établir la Palestine comme patrie du peuple palestinien, de même qu’Israël est la terre du peuple juif » [10]. Il apportait ainsi son soutien à un système d’apartheid dans lequel l’État palestinien ne serait qu’un bantoustan, et il réduisait à néant tout espoir de paix globale au Proche-Orient.

Dans la foulée, il a évoqué la nécessité d’un mecanisme d’indemnisation pour les réfugiés palestiniens qui seraient privés de leurs droits. C’est une idée qui fait son chemin depuis quelques années et a déjà donné lieu à de savants calculs par un groupe d’universitaires israélo-palestino-européens se réunissant à l’université d’Aix-en-Provence. Avec une étonnante candeur, ce Groupe d’Aix a imaginé de créer une Agence internationale dotée de fonds astronomiques pour racheter le droit au retour —pourtant inaliénable selon les traités internationaux— des 9 millions de Palestiniens.

George W. Bush poursuivait en versant des larmes indécentes au mémorial Yad Vashem et en exprimant ses regrets que l’US Air Force n’ait pas stoppé en son temps « la solution finale de la question juive » en bombardant Auschwitz. L’émotion qu’il manifestait devant les caméras de télévision ne l’a pas pour autant conduit à restituer aux familles des victimes les 1,5 millions de dollars de la Consolidated Silesian Steel Company dont il a hérité au début des années 80 [11]. Cet héritage (qu’il avait accepté alors que son père l’avait refusé) provenait du travail forcé des détenus d’Auschwitz II-Birkenau. Mais ses hôtes, trop heureux de ses déclarations, ne lui firent pas griefs de cette hypocrisie.

Prenant la parole quelques jours plus tard lors d’un meeting à Gaza, Ismael Haniyeh, Premier ministre du gouvernement non-reconnu du Hamas, déclara : « Nous rejetons la vision de Bush d’un État croupion (…) Nous rejetons son déni au droit au retour des réfugiés, sa position sur Jérusalem. Nous n’acceptons pas que les 11 000 prisonniers restent en prison et que des colonies puissent être maintenues en territoire palestinien ».

Qu’attendait le président des États-Unis en retour de son grand show ? Qu’Israël prenne une initiative qui renforce le pouvoir du clan Bush-Cheney à Washington et place la mouvance Baker-Hamilton dans une situation où elle ne puisse plus faire obstruction. Des réunions ont eu lieu avec les responsables des services de sécurité dont pour le moment rien n’a filtré.

À Washington, comme dans de nombreuses chancelleries, on se demande avec inquiètude quelle sera la surprise.


Thierry Meyssan
Journaliste et écrivain, président du Réseau Voltaire.

[1] « Washington décrète un an de trêve globale », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 3 décembre 2007.

[2] « Pourquoi McConnell a-t-il publié le rapport sur l’Iran ? », Horizons et débats, 17 décembre 2007.

[3] « Iran : intentions et possibilités nucléaires », extraits du NIE, Horizons et débats, 17 décembre 2007.

[4] « Discours de George W. Bush à l’ouverture de la conférence d’Annapolis sur le Proche-Orient », Réseau Voltaire, 27 novembre 2007.

[5] Sur Israël et le modèle de l’apartheid, voir L’Effroyable imposture 2, par Thierry Meyssan, Jean-Paul Bertrand éd., 2007.

[6] Le général Jones est aussi en charge de la campagne visant à obtenir par la propagande ce que les États-Unis ne sont pas parvenus à obtenir par la force : la limitation volontaire par les autres États de leurs dépenses en pétrole au nom de la lutte contre le réchauffement climatique.

[7] « Un échec, à Annapolis, aurait des conséquences désastreuses », 17 décembre 2007.

[8] « L’Institut Aspen élève les requins du business », Réseau Voltaire, 2 septembre 2004.

[9] « Lettre de George W. Bush à Ariel Sharon », Réseau Voltaire, 14 avril 2004.

[10] « Déclaration de George W. Bush affirmant qu’Israël est la terre du peuple juif », Réseau Voltaire, 10 janvier 2008.

[11] « Les Bush et Auschwitz, une longue histoire », Réseau Voltaire, 3 juin 2003.

http://www.voltairenet.org/fr http://www.voltairenet.org/fr



Dimanche 13 Janvier 2008

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