Géopolitique et stratégie

La nouvelle doctrine des Etats-Unis: Joseph de Maistre travaille-t-il pour Stratfor?



Lundi 15 Octobre 2012

La nouvelle doctrine des Etats-Unis: Joseph de Maistre travaille-t-il pour Stratfor?
On lit par ailleurs, ce même 15 octobre 2012, le texte de George Friedman (en accès libre), directeur de la société d’analyse stratégique Stratfor sur “la doctrine émergente des États-Unis”. Il faut entendre par là une “nouvelle” doctrine, qui se dessine à la suite des diverses mésaventures du “printemps arabe”, et notamment les mésaventures libyenne et syrienne. Friedman, qui a la vision particulièrement vaste et historique, voire métahistorique sans le vouloir c’est selon, y ajoute les enseignements des campagnes passées depuis 9/11, et principalement l’Irak. Il ne repousse, on le voit en passant et nous le signalerons marginalement, ni la candeur ni le mode de raisonnement type-Bouvard & Pécuchet. (D’où une alternative possible : nous proposons comme nom de cette nouvelle doctrine “doctrine Joseph de Maistre”, mais ce pourrait être “doctrine Bouvard and Pécuchet”.)
 
On connaît bien Stratfor. L'on se rappelle, pas si lointaines, les mésaventures, – du fait d’Anonymous et de WikiLeaks, – que connut cette société et ce que révélèrent ces mésaventures. (Voir principalement le 25 décembre 2011, le 27 février 2012 et le 29 février 2012.) C’est donc avec un brin d’ironie qu’on lit l’analyse de Friedman, en sachant 1) qu’il s’agit d’une source non-officielle qui est bien proche d’être officielle, 2) que cet esprit fort, comme ceux qui peuplent Stratfor ne dédaigne pas l’art d’enfoncer les portes ouvertes avec toute la sophistication et la complexité de langage voulues, et 3) qu’il s’agit d’une voix absolument américaniste, absolument soumise au Système, – et d’ailleurs, fort bien rémunérée pour cela.
 
Maintenant, pour présenter et susciter notre argument principal, nous citons quelques extraits du texte de Friedman. Il faut dire que sa nouvelle “doctrine” n’est rien d’autre que la reconnaissance implicite, avec parfois quelques remarques explicites, d’abord des échecs complets des précédentes interventions des USA depuis 9/11 (il aurait pu parler d’avant, mais soit), ensuite de l’incompréhension des USA des évènements du monde, enfin de l’impuissance (qu'on jugera éventuellement nouvelle) des USA à imposer leurs interventions par manque de moyens. Après avoir habillé ces évidences d’une dialectique sophistiqué quoique extrêmement transparente, il nous offre cette charmante définition de cette “nouvelle doctrine”, qui permet de garder complètement intacte la vertu américaniste-Système : « C'est une maturation de la politique étrangère étasunienne, pas une dégradation.» (Bigre ! Après 236 ans d’existence, des interventions incessantes et dans tous les sens, un American Century, un complet désintérêt pour les lois internationales et la souveraineté des autres, une domination affirmée comme impériale et comparable seulement à celle de l’empire romain, – et encore, – voilà qu’on arrive à maturité, et que cette maturité n’est pas biodégradable. Leur croyance est inoxydable.)
 
La Libye et l'Irak nous ont enseigné deux leçons. La première a été que les campagnes destinées à renverser des dictateurs brutaux n'engendrent pas nécessairement de meilleurs régimes. La violence des tyrans est remplacée par la violence du chaos et le règne de plus petits tyrans. Le seconde leçon, que nous avons bien apprise en Irak, est que le monde n'admire pas nécessairement les interventions au nom des droits de l'homme. Les Etats-Unis ont aussi appris que le monde peut passer avec une rapidité impressionnante de la demande d'intervention étasunienne à la condamnation de cette même intervention. De plus, Washington a découvert que l'intervention peut engendrer une virulente résistance anti-étasunienne qui peut aller jusqu'à causer la mort de diplomates étasuniens. Une fois que les Etats-Unis sont entrés en campagne, même si c'est à contre-coeur et de manière marginale, ce sont eux qui seront tenus pour responsables par la plus grande partie du monde-- en tous cas certainement par les habitants du pays qui subi l'intervention. Comme en Irak et à bien moindre échelle, l'intervention porte en elle des conséquences imprévisibles."

Mais restons-en là pour le sarcasme et introduisons les extraits qui nous intéressent, à la fin du texte, avec, soulignés en gras par nous, les mots qui nous intéressent. Friedman vient donc de démonter la “nouvelle doctrine” US qui consiste à dire “je m’en lave les mains” sauf de ce qui est vraiment important, et d’observer que personne ne semble prêts à reprendre à son compte les projets (interventions militaires) et autres sottises américanistes-Système ainsi abandonnés, notamment pour la Syrie (et même pour l’Iran), parce que les Européens sont exsangues, les Israéliens pas loin de l’être en plus d'être détestés de tous, les autres acteurs régionaux (Turquie, Arabie), prudents, pas vraiment puissants, pas vraiment héroïques et ainsi de suite… Bref, on comprend : everybody se défile. Et Friedman de musarder et de conclure… Il nous donne alors les principaux éléments de la “nouvelle doctrine”, avec nos propres soulignés en gras pour préparer notre propos :
 
"Les Etats-Unis ne sont pas prêts à s'engager dans une guerre contre l'Iran et ne sont pas prêts non plus à appuyer militairement une attaque israélienne. Ils utilisent un moyen de pression peu efficace --les sanctions-- qui semble quand même avoir un peu d'effet avec la rapide dépréciation de la monnaie iranienne. Mais les Etats-Unis ne cherchent pas à résoudre le problème iranien et ne sont pas prêts à en prendre la responsabilité essentielle tout le temps que l'Iran ne constitue pas une menace aux intérêts fondamentaux des Etats-Unis. Ils se contentent de laisser les choses se faire et agissent seulement quand ils n'ont plus le choix... […]
 
"L'élection présidentielle en cours aux Etats-Unis semble montrer que Mitt Romney n'est pas d'accord avec cette doctrine qui a émergé graduellement sous Obama. J'ai soulevé ce problème dans un de mes articles précédents. Mais je soutiens qu'en matière de politique étrangère, c'est la réalité, et pas les présidents ni les projets politiques, qui décide de la politique étrangère. Les Etats-Unis sont entrés dans une période où ils doivent évoluer de la domination militaire à une manipulation plus subtile et, mieux encore, ils doivent permettre aux évènements de se dérouler naturellement. C'est une maturation de la politique étrangère des Etats-Unis, pas une dégradation. Et, -- c'est important de le noter-- ce sont des forces impersonnelles qui sont à l'oeuvre et elles détermineront la politique de celui qui gagnera les élections présidentielles étasuniennes quoiqu'il en pense par ailleurs. Même s'il désire augmenter la présence des Etats-Unis par intérêt national ou pour promouvoir les droits de l'homme, les Etats-Unis sont en train de changer de modèle opérationnel. D'une manière générale, ils redessinent leur système opérationnel pour se concentrer sur l'essentiel et laisser tout ce qui dans le monde n'est pas essentiel aux Etats-Unis suivre sa propre course. […]
 
"La question importante est que personne n'a élaboré cette nouvelle doctrine. Elle émerge de la réalité dans laquelle se trouvent les Etats-Unis. C'est ainsi que les puissantes doctrines naissent. Elles commencent par apparaître et on les met en mots une fois que tout le monde à compris ce qui était en train de se passer."   
 
“Des forces impersonnelles” qui changent à leur guise les politiques étrangères (dont celle des USA, mazette !, le monde (l’histoire, ou l’Histoire, non ?) “libre d’évoluer selon sa volonté”, les doctrines “se manifest[a]nt d’elles-mêmes d’abord”, etc... Etranges appréciations de la part d’un apologiste de son pays comme l’est Friedman, et de quel pays, toujours considéré comme libre de lui-même et assez puissant pour faire l'Histoire à sa guise, – les USA, rien que cela ! Friedman n’a pas toujours écrit ce genre d’appréciations accréditant ainsi des “forces impersonnelles”, lui qui fut évidemment un soutien indéfectible de la politique US des années 2001-2008, par exemple, et particulièrement de ces années 2001-2004. En octobre 2004 un chroniqueur (Ron Suskind) pouvait rapporter ces propos d’un officiel de l’administration Bush, datant de l’été 2002, que nous rappelions encore récemment, qui montrent qu’alors les USA n’avaient pas besoin de “forces impersonnelles” pour prétendre “créer l’histoire” à leur guise : "Nous sommes un Empire maintenant, et quand nous agissons nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous analysez cette réalité -- judicieusement peut-être-- nous continuons à agir, créant d'autres réalités que vous pouvez à leur tour commenter, et ainsi de suite. Nous sommes les acteurs de l'histoire... et vous, tous autant que vous êtes, il vous faudra vous contenter d'étudier ce que nous faisons."
 
George Friedman, le géopoliticien froid et rationnel qui vous décrit le jeu des antagonismes, des intérêts, des calculs réalistes et impitoyables des acteurs très humains des différents “Grand Jeux” toujours sollicités pour expliquer les grands évènements, l’homme qui a toujours affiché sa croyance dans la maîtrise humaine (c’est-à-dire américaniste) du destin historique du monde le cède soudain, dans son interprétation, à des forces mystérieuses, aux grands courants de l’Histoire, aux évènements se formant d’eux-mêmes et imposant leurs volontés, et imposant “leurs” doctrines aux puissances… Bienvenu au club, George ! Prenez la citation fameuse de Maistre sur la Révolution, et mettez-y, par exemple, “printemps arabe” à la place de “révolution française”, et vous aurez du Friedman new age, version “nouvelle doctrine US”, Friedman le néo-maistrien pur sucre, abandonnant sa défroque de géopoliticien contrôlant tout pour son nouveau credo de métahistorien accordant toute leur puissance aux forces déchaînées de la métaHistoire :

«On a remarqué, avec grande raison, que [le printemps arabe] mène les hommes plus que les hommes[le] mènent. Cette observation est de la plus grande justesse... [...] Les scélérats mêmes qui paraissent conduire [le printemps arabe], n'y entrent que comme de simples instruments; et dès qu'ils ont la prétention de la dominer, ils tombent ignoblement.» (Notez bien que le terme “scélérat” pourrait, par exemple, s’appliquer à Erdogan, selon Guy Bechor, de Gplanet.co.il, le 14 octobre 2012, selon cette citation en aimable traduction de l’hébreu : « … Cela n'a rien de nouveau. Le Moyen Orient n'aime pas que quelqu'un veuille le contrôler. Beaucoup de gens ont essayé et ont échoué : Gamal Nasser a essayé, Saddam Hussein a essayé, Ariel Sharon a essayé et Hassan Nasrallah a essayé. Ils ont tous raté leur coup et ça leur a coûté cher. Recep Tayyip Erdogan a aussi essayé mais au lieu que ce soit la Turquie qui entre en Syrie, c'est en fin de compte la Syrie qui est entrée en Turquie." Ainsi voit-on que la “doctrine” néo-maistrienne ne cesse de faire des adeptes.)


Ainsi enregistre-t-on, à mesure qu’avancent à une stupéfiante vitesse des évènements incontrôlables et incompréhensibles selon les plates équations d’une raison subvertie par la modernité, des ralliements intellectuels implicites et peut-être honteux à la pure doctrine transcendante de la métahistoire. Une fois admis qu’en fait de puissance et d’importance de l’événement, le déchaînement actuel vaut bien celui de la Révolution française, le Maistre métahistorien triomphe. Nous sommes dans un temps où la transcendance de la métaphysique de l’histoire intervient directement, pour se manifester sans autre intermédiaire, et faire de notre histoire une métaHistoire. («[…I]l fallait que le métal français dégagé de ses scories aigres et impures, parvînt plus net et plus malléable entre les mains du Roi futur. Sans doute, la Providence n’a pas besoin de punir dans le temps pour justifier ses voies ; mais, à cette époque, elle se met à notre portée, et punit comme un tribunal humain.») A cours d’arguments et de schémas pour tenter de nous convaincre de l’habileté des USA et d’Israël, et de leur puissance, George Friedman accepte la chose, baisse les bras et rentre sous sa tente en nous avertissant : les USA, acceptant les règles de la transcendance, vont faire de même (rentrer sous leur tente)… Et là, patatras, il se trompe complètement.
 
C’est la cerise sur le gâteau, le paradoxe du paradoxe. Friedman nous dit : les USA se soumettent aux évènements et à leur course autonome, et ils se retirent du jeu… Mais ils ne peuvent pas, George ! Si les USA décident de laisser faire, ou plus justement dit laissent faire puisque rien d'autre n'est possible, eh bien ils seront impliqués partout, contre leur gré, jusqu’à leur épuisement total et leur effondrement total, parce qu’ils sont engagés partout. Eux-mêmes prisonniers depuis longtemps d’une autre force autonome, qui est celle du Système, ils sont prisonniers de leurs engagements, de cette espèce de diarrhée sans fin de bases par centaines à l’étranger, de déploiements multiples et intrusifs, d’incursions plus ou moins secrètes, d’“agressions douces”, de mépris pour toutes les souverainetés, de drones-tueurs, de porte-avions maîtres des détroits, d’avions violant tous les espaces aériens comme s’ils étaient leurs. Paralysés par les évènements et par les forces hautes qui les animent et les contrôlent, ils le sont, mais partout dans une posture d’agresseurs et d’interventionnistes haïs. C’est pour se retirer qu’il leur faudrait cette volonté de fer, cette autonomie de décision et d’action dont Friedman reconnaît qu’ils ne les ont plus (qu’ils ne les ont jamais eues, à notre sens, bien entendu). Ainsi les USA, victimes de leurs ambitions et de leur hubris, désormais sans force ni volonté, sont-ils posés partout, comme des sitting ducks, attendant le verdict de la métaHistoire. Voilà la “nouvelle doctrine” des USA en train de prendre forme, ce qu'il désigne, Friedman, comme l’âge de la maturité.

Pour consulter l'original:  http://www.dedefensa.org/article-joseph_de_maistre_travaille-t-il_pour_stratfor_15_10_2012.html

Traduction des parties en Anglais: Dominique Muselet


Lundi 15 Octobre 2012


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