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La mulâtresse tragicomique


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Emily Raboteau
Jeudi 13 Décembre 2007

La mulâtresse tragicomique

 

par Emily Raboteau

 

 

Les agents de sécurité de la compagnie (israélienne) El Al me sont tombés sur le paletot, à l’aéroport Newark International de New York, telle une escadrille de vautours. Ils étaient cinq, en uniforme, à bloquer le comptoir des enregistrements. Ils avaient l’air assez vieux pour avoir terminé leur service militaire obligatoire dans les Forces Israéliennes de Défense, mais pas assez pour avoir fini leurs études ; ils étaient donc vraisemblablement plus jeunes que moi. J’étais prête à leur entrée en matière : « Qu’est-ce que vous êtes ? », [et non pas : « Qui êtes-vous ? », ndt], mais ça, c’est la question qu’on me pose depuis que je suis née, alors…

 

 

Par le fait, il n’y a aucun mot qui soit satisfaisant, pour définir CE QUE je suis. Le mot « Mulâtresse » est quasiment tabou, étant donné que la racine de ce mot désigne l’animal à quatre pattes résultant du croisement entre une jument et un âne (bien que l’on me dise souvent que les mules sont plus intelligentes que l’une et l’autre de ces deux espèces animales…). « Mixée », c’est un adjectif qui évoque plutôt un cocktail. « Interracial », c’est trop vague. Quant à « biracial », c’est tout aussi vague. Bien que cela me coûtât, je connaissais la réponse toute-prête qui les calmerait : « J’ai la tronche que j’ai parce que ma mère est blanche et parce que mon père est noir ! ». Mais, en l’occurrence, cette réponse passe-partout n’a pas suffi. Cette fois-là, l’interrogatoire a tourné au tribal.

 

 

- Qu’entendez-vous, par : « noire » ? D’où êtes-vous ?

 

= Du New Jersey…

 

 

- Pourquoi allez-vous en Israël ?

 

= Je vais voir une amie…

 

 

- Et votre amie, là, qu’est-ce qu’elle est ?

 

= Elle est Cancer…

 

 

- Elle est malade du cancer ?

 

= Non, non… Je plaisantais… Dieu merci, elle va très bien… »

 

 

- Elle est juive ?

 

= Yep !

 

 

- Comment avez-vous fait sa connaissance ?

 

= On a été élevées ensemble…

 

 

- Vous parlez l’hébreu ?

 

= Euh… « Shalom », commençai-je… « Barukh Atah Adonai »… [Incapable de me souvenir du reste, je finis avec un mot dont je me souvenais parce qu’on dirait une onomatopée rendant le son d’un liquide en train d’être versé d’une bouteille au col étroit : « Bakbuk… » (ça signifie « bouteille » : j’ai dû avoir l’air vraiment conne…)]. Voilà : c’est tout ce que je sais… [J’avais honte, quelque part, mais, surtout, je leur en voulais à mort de me faire ressentir cette honte…]

 

 

- Votre père, il est d’où ?

 

= Du Mississippi…

 

 

- Non ! (ils commençaient déjà à sembler exaspérés.) « D’où est votre famille ? »

 

= Des Etats-Unis…

 

 

- Non ! Avant ça ! Vos ancêtres… D’où venaient-ils ?

 

= D’Irlande…

 

 

[Ils semblaient dubitatifs.]

 

 

- « Votre nom, là, il est quoi ? » [Ils pointaient du doigt mon passeport, ouvert.]

 

= Oh, c’est un surnom, plaisantai-je

 

 

- Comment vous prononcez ça ?

 

= Ne me le demandez pas ; j’en sais rien : c’est du français…

 

 

- Vous êtes Française, alors… ?

 

= Mais non… Je vous l’ai déjà dit : je suis Américaine…

 

 

- Et ça, là !? Ils pointèrent mon premier prénom : Ishem. «Qu’est-ce qu’il veut dire, ce prénom ? »

 

= Mais, j’sais pas, moi ! [j’étais sincère]. On m’a donné le prénom de ma grand-tante, Emily Ishem, morte d’un cancer bien avant ma naissance. Je n’ai aucune idée d’où peut bien venir ce nom… c’est peut-être un prénom slave ?...

 

 

- On dirait de l’arabe !...

 

= Ah ? Merci beaucoup !

 

 

- Vous parlez l’arabe ?

 

= J’irais pas m’amuser à ça !...

 

 

- Que voulez-vous dire ?

 

= Que non ; que je ne parle pas arabe…

 

 

- De quelle origine êtes-vous ?

 

 

[Je me sentais prise dans un cercle vicieux du style « Qui est le premier, de la poule ou de l’œuf ? ». Il n’y avait pas de place, pour moi, dans leur rhétorique. Je ne possédais pas le vocabulaire qu’il aurait fallu. Je n’avais pas le bon pedigree. Eh oui : voilà ce que ma race mélangée a fait de moi : une question éternellement sans réponse. Voilà ce que la traite atlantique des esclaves a fait de moi : une bâtarde, et une menace…]

 

 

- Mme Raboteau, vous tenez vraiment à monter dans cet avion ?

 

 

[Je commençais sérieusement à en douter…]

 

 

- Alors : oui ?

 

= Oui…

 

 

- Alors, répondez à la question ! Quelles sont vos origines ?

 

[Que pouvais-je inventer d’autre ? J’explosai :]

 

= Mes origines ? Un spermatozoïde et un ovule !

 

 

 

C’est à ce moment-là qu’ils m’ont arraché mes bagages, qu’ils m’ont entraînée au sous-sol, qu’ils m’ont arraché mes vêtements et qu’ils ont inspecté tous mes orifices naturels afin de vérifier que je n’y avais pas caché d’explosifs. N’en ayant trouvé aucun, ils se focalisèrent sur mon tatouage : un idéogramme japonais signifiant « différent, précieux, unique ». J’étais complètement à poil, et il faisait un froid de canard. Mes seins étaient turgescents ; j’essayais de me couvrir la poitrine de mes mains. Je me souviens d’avoir eu incroyablement soif. L’un d’entre eux pointa son index revêtu de latex vers mon épaule : « Qu’est-ce que ça veut dire, ça !?», aboya-t-il. C’était la première fois de ma vie que je me faisais ainsi profiler racialement. Non que l’expérience eût été moins éprouvante si cela eût été la cinq centième… « Ça, ça veut dire : va te faire enculer ! », voulais-je répliquer, non parce qu’ils m’avaient dépouillée de ma dignité, mais parce qu’ils m’avaient mis le nez dans ma propre absence de racines.

 

Je ne me suis jamais sentie aussi noire de ma vie que ce jour où l’on m’a prise pour une Arabe.
 
 

http://www.transcript-review.org:80/sub.cfm?lan=en&id=4803

 

traduit de l’anglais (USA) par Marcel Charbonnier

 

 

[Ce court texte est un extrait de l’essai « Searching for Zion », publié initialement dans la revue Transition 97.

 

www.transitionmagazine.com

 

© Emily Raboteau, 2007.]

 

 

 

 



Jeudi 13 Décembre 2007


Commentaires

1.Posté par chabir ali le 13/12/2007 18:12 | Alerter
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la ale race ces "iraéliens" qui se foutent de tout le monde y compris leurs dieu!!!!

2.Posté par la main de midas le 13/12/2007 18:31 | Alerter
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alors ; imaginer comment il doivent traiter les palestiniens en palestine ( les nazions sont de retour ) je demande a tous les vrai juifs de denoncer tous ces manques de respect des droit de l homme et penser ace que subisent les palestiniens sur leur propre terre dieu puniras tous ces arriviste de sioniste

3.Posté par souad le 13/12/2007 19:13 | Alerter
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Je ne me suis jamais sentie aussi noire de ma vie que ce jour où l’on m’a prise pour une Arabe.
And so what ? je ne renie jamais mon origine Africaine, Arabe, et fière de l'être. j'ai pas a donner de conseil, mais si tu connaissais la culture arabe, celle d' Ibn Rushd et Ibn Sina, tu aurais pu avoir les arguments adéquat pour répondre à ces gros cons arrrogant.
Ne jamais oublier que le prophete à été le premier humain sur cette planete à abolir l'esclavage en faisant de Bilal le premier Imam noir de l'Islam.
Emily, ton humiliation je l'ai ressentie en te lisant. je suis de tout coeur avec toi.
Eh oui, ce sont des ex nazis qui ont fondé Israel, dont forghet sister.
Kiss

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