Conflits et guerres actuelles

La mort des diplomates russes: à qui la faute?



La mort des diplomates russes oblige à poser cette désagréable question parce qu'à mon avis dans le cas présent on ne saurait se borner à évoquer la cruauté et l'irrationalité des terroristes. Cette question est inévitable si l'on veut analyser la tragédie qui vient de se produire et en tirer des leçons pour l'avenir.


RIA Novosti
Mercredi 28 Juin 2006

La mort des diplomates russes: à qui la faute?


Par Piotr Romanov, RIA Novosti


Ces leçons concernent surtout la Russie, évidemment, mais pas seulement elle. En dernière analyse, n'était l'aventure américaine en Irak, la tragédie en tant que telle n'aurait tout simplement pas eu lieu. La mort des Russes n'est pas la première et, malheureusement, pas la dernière dans cette guerre. Le dénombrement s'effectue déjà en dizaines de milliers de victimes innocentes tant irakiennes qu'étrangères. Ce sont tous des victimes d'une guerre déclenchée à partir d'un énorme mensonge et qui prendra fin, selon les prévisions les plus optimistes, par la mise en place en Irak d'une démocratie rachitique, "chancelante". Quelque chose comme une tour de Pise politique. Ce qui est facilement prévisible, il suffit pour cela de prendre l'exemple de l'Afghanistan. Depuis l'opération victorieuse lancée dans ce pays la presse mondiale d'aujourd'hui est constellée d'articles critiquant le président Hamid Karzaï qui n'est manifestement pas à la hauteur de la situation dans le pays: les talibans reprennent du poil de la bête, le trafic de stupéfiants est florissant, etc. C'est approximativement ce qui attend le gouvernement irakien qui ne doit sa survie qu'à un appui militaire extérieur.

Malheureusement, peu de gens s'interrogent sur la question de savoir si le jeu en vaut la chandelle, si un ersatz de démocratie mérite une telle effusion de sang. En attendant, c'est à Washington que cette interrogation préoccupe le moins. Si l'on appelle les choses par leurs noms, alors force est de constater que le monde a affaire à une empreinte pas du tout démocratique mais impériale. Finalement, ce qui importe c'est le fond et non pas la forme. Dans l'Empire romain, où les affaires étaient gérées par le sénat et pas par un empereur, l'Empire était néanmoins conservé et c'est une politique impériale qui était appliquée. Sur cette toile de fond les condoléances américaines à la suite de la mort des diplomates russes relèvent de la tartuferie, même si à la Maison-Blanche on compatit sincèrement avec les familles des diplomates russes suppliciés.

Par conséquent, le responsable numéro un de la tragédie (à part les terroristes, bien entendu), c'est les Etats-Unis. C'est leur politique impériale qui est à l'origine de la mort des ressortissants russes, comme de celle de dizaines de milliers d'autres victimes de cette guerre menée, nous le répétons, pour implanter un ersatz de démocratie.

La mort des diplomates a mis en relief l'impuissance des autorités irakiennes et des forces d'occupation qui, conformément au droit international, sont responsables de la situation prévalant dans le pays occupé, et aussi celle de la Russie qui n'a pas été à même de protéger ses ressortissants. Partant, la partie russe elle aussi est impliquée.

Ici le thème tchétchène est le moins concerné, même si, on le sait, les terroristes ont mis à mort les otages en signe de solidarité avec leurs "frères d'armes" en Tchétchénie. Nous ne sommes pas sûrs que les fondamentalistes islamiques en soient conscients, mais la guerre en Tchétchénie ils l'ont finalement perdue moins face aux Russes que face aux Tchétchènes eux-mêmes qui maintenant en finissent avec les restes des "frères de la forêt" sur leur sol. Par conséquent, le retrait des troupes russes de Tchétchénie que réclamaient les terroristes ne changerait plus grand chose maintenant. Les Tchétchènes ne peuvent être retirés de Tchétchénie et ils ont déjà montré, en prenant part au référendum et en se battant contre les bandes armées de séparatistes, qu'ils ne sont absolument pas concernés par le fondamentalisme islamique.

Les questions qui se posent sont donc d'un tout autre genre. Par exemple, dans quelle mesure la politique de la Russie appliquée au Proche-Orient et, plus généralement, à l'égard du monde islamique est-elle juste? Les diplomates russes n'ont pas été sauvés par l'excursion effectuée par le Hamas au Kremlin ni par la bienveillance soulignée de la Russie vis-à-vis de l'Iran, ni par les démarches entreprises pour se rapprocher au maximum des pays islamiques. Nous ne contesterons pas la justesse de cette politique du moment qu'elle est fondée et logique, mais le diable se cache toujours dans les détails. Ce qui veut dire qu'il faut sans cesse chercher les endroits vulnérables, reconsidérer et bien peser tous les détails de la politique étrangère.

A notre avis il faudrait, par exemple, réexaminer la politique russe à l'égard du Hamas. Le terrorisme, c'est le terrorisme, où qu'il opère: en Tchétchénie, aux Etats-Unis, en Angleterre, à Madrid ou en Palestine. La guerre contre ce fléau mondial doit être menée avec esprit de suite et sans compromis. Il n'y a pas de place ici aux illusions. Bon nombre de mes collègues ont déjà fait remarquer fort justement que le terrorisme est par définition hostile à tout accommodement et que pour cette raison il n'y a aucun sens à bâtir une politique reposant sur l'espoir chimérique d'une entente avec les extrémistes.

L'histoire tragique des diplomates russes incite à se souvenir du passé, par exemple du démantèlement inconsidéré des services de renseignement à l'époque de Boris Eltsine. Les services de renseignement soviétiques avaient besoin d'être non pas démolis, mais savamment restructurés. Sans un service de sécurité hautement compétent aucun Etat n'est à même d'exister. Surtout quand une guerre est menée contre le terrorisme international. Dans une bonne mesure la mort des diplomates russes est un corollaire de ce démantèlement des services de renseignement. Rien n'est plus simple que de briser le mobilier, mais recréer un système de sécurité d'Etat efficace, cela réclame des décennies.

Naturellement, si les services de renseignement russes actuels avaient fonctionné de manière optimale, il n'est pas certain qu'ils auraient réussi à sauver les otages, mais leurs chances de réussir auraient été bien plus grandes. Ce qui retient l'attention aussi, c'est que la mort des ressortissants russes n'a été confirmée par la place Smolenskaïa que vingt-quatre heures après la diffusion sur Internet de l'enregistrement vidéo de leur exécution. Le ministère des Affaires étrangères ne disposait pas d'informations fiables sur le sort des otages. Dans ces conditions il était d'autant plus difficile d'espérer leur libération. Il est donc primordial que la Russie se dote de services de renseignement performants.

Les Russes ont fort peu de chances de réussir à changer la mentalité de l'élite politique américaine. Par contre, ce que les autorités russes ont pour devoir de faire, c'est de modifier leur propre politique et de prendre les mesures qui s'imposent pour protéger leurs concitoyens dans le pays et au-delà de ses frontières.

A la différence des "romantiques révolutionnaires" de l'époque eltsinienne, les dirigeants russes actuels en sont pleinement conscients sans conseils émanant de l'extérieur. Il ne leur reste plus qu'à agir.


Mercredi 28 Juin 2006

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