1 -
La machine de la décollation
2
- La croix de la servitude

3
- Le colosse des échafauds
4
- La décapitation de l'Europe et le régime démocratique
5
- Les armées modernes de Jean Calvin
6
- La classe dirigeante mondiale des élus de la grâce
*
1 - La machine
de la décollation
Toute
machine à décapiter les civilisations est polycéphale par définition
. Certes, cet instrument paraît composé d'une seule pièce , mais
sa construction le démultiplie nécessairement entre ses tranchoirs,
bien qu'ils exercent tous un seul et même office, celui de la
décollation. Mais le couteau solitaire de la guillotine classique
avait grand besoin d'un nouvel aiguisage, tellement il était impossible
de prétendre nous couper le cou avec le seul secours de l'invention
rudimentaire du docteur Guillotin.
Songez qu'une
civilisation se présente, certes, sous les traits d'un être vivant
et qu'à ce titre, ce personnage possède nécessairement un cou
. Mais le corps de ce type de personnages présente des singularités
si particulières qu'il a fallu reléguer la potence, puis la hache
du bourreau, puis son perfectionnement mécanique au musée des
exécutions publiques, tellement il faut imaginer une machinerie
extraordinaire pour couper le cou des acteurs à cent têtes qu'on
appelle des civilisations . Pris isolément, les Etats, les peuples
et les nations ne sont pas de taille à présider à une cérémonie
de cette envergure. Couchez la France sur le dos et ordonnez-lui
de se tenir immobile , les yeux au ciel et les mains jointes sur
la poitrine; certes, vous lui trancherez la gorge d'un seul coup,
mais à trop peu de frais, tandis que pour décapiter un Continent,
il vous faudra en faire rouler le crâne sur l'édredon de ses dévotions.
De quel côté de ses piétés doit-elle se tourner de telle sorte
que la lame lui coupera la carotide dans les règles et avec méthode
?
2
- La croix de la servitude
La civilisation
occidentale présente la caractéristique de se trouver armée pour
le moins de deux encéphales sidéraux fort différemment branchés
sur leur ciel . On sait que la France s'étend sur la frontière
entre des dieux dont les armures s'entrechoquent . Comment fixer
les yeux sur une voûte astrale que deux Jupiter se disputent et
dont les cuirasses sont coulées dans des aciers ennemis ? Nos
devins tentent , depuis près d'un demi millénaire, de lire dans
le cosmos les signes de notre universalité cartésienne. Mais notre
position n'est pas seulement inconfortable, elle nous empêche
de basculer à l'Est ou à l'Ouest des empires de la grâce que notre
espèce s'est forgés .
Nous nous
trouvons donc en fâcheuse posture : les augures anglo-saxons ont
domestiqué nos dieux anciens jusqu'à la moelle , de sorte que
nous songeons maintenant à feindre de prendre résolument le large,
mais de laisser bien en vue sur le rivage un cheval de bois rempli
à ras bords d'Achéens vigoureux et fort décidés à entrer dans
Ilion à la nuit tombée. D'autres de nos stratèges nous déconseillent
de recourir à une ruse de guerre que la ruée des siècles a usée
jusqu'à la corde, d'abord parce qu'en 1995, déjà, notre Ulysse
national avait songé à chasser les occupants du port de Naples.
De plus, les guerriers de la reconquête de l'Europe prétendent
maintenant que la situation n'est pas la même que dans Homère,
parce que les cités helléniques se sont toutes ralliées à Darius
et se flattent d'en porter humblement la livrée, de sorte qu'il
est impossible aux Athéniens de se mêler au troupeau des vaincus
et d'y fomenter une révolte générale à eux seuls.
C'est ainsi
que notre clouage sur la croix d'une servitude de l'Europe qui
nous empêche de jouer des coudes sur cette planète a conduit les
thanatologues de la civilisation de Platon et de Copernic à la
construction d'un échafaud d'une conception audacieuse. Il était
urgent d'apporter au couteau quasiment médiéval de nos ancêtres
des perfectionnements astucieux, tellement la fatigue de ses rouages
et la rouille de ses ressorts en illustraient la déchéance.
3
- Le colosse des échafauds
Pour bien
comprendre le fonctionnement de la machine spécialisée dans la
décapitation de la civilisation européenne, il faut non seulement
en scruter avec attention les engrenages théologiques , mais surtout
comprendre comment ils s' articulent entre eux dans les encéphales.
Car le génie des ingénieurs du ciel des vivants et de la terre
des morts a accordé une relative autonomie aux deux faces de la
gigantesque mécanique appelée à briser et à dissoudre le fer des
dieux et des hommes.
Autrefois,
on pendait haut et court en place de Grève. Puis l'acier du couperet
a pris la relève de la ballade des squelettes dans les airs; et
maintenant, toute l'assistance retient son souffle dans l'attente
que la machine fasse rouler la tête de l'Europe dans le panier
où un peu de son s'imbibera de son sang.
Aussi l'
échafaud sur lequel l'Europe de la pensée est appelée à monter
n'est-il intelligible que si l'on observe l'instant précis de
la décapitation ; car la chute de la tête de l'Europe dans le
panier n'est, certes, qu'une dernière formalité, tellement les
méthodes préparatoires de l'exécution doivent retenir longuement
l'attention des anthropologues ; mais l'heure exacte où le Vieux
Continent poussera le dernier soupir résumera si bien son destin
et en offrira un raccourci si parlant qu'il faudra nous souvenir
de Tacite , qui a fait dire à un centurion condamné à mort par
Néron et dont on creusait la tombe sous ses yeux avec toute la
négligence des légions de l'époque : " Ne hoc quidem disciplina
" (Même ici, il n'y a plus de discipline).
Comment
le colosse des échafauds aurait-il répondu à un modèle périmé
du trépas? Pour faire couler tout le sang de la pensée dans un
peu de son bien sec, il faudra inventer le panier qui recevra
le crâne du supplicié . A vrai dire, la corbeille géante où roulent
les Olympes sera devenue la pièce centrale de la machine, parce
que la marche des dieux à l'échafaud met en évidence la dégaine
de leurs derniers pas sur la terre. L'Europe s'approchera lentement
du panier d'osier et sa tête y tombera avec une célérité qui fera
un contraste violent avec la nonchalance affectée de son allure
au cours de la dernière promenade de cet Hercule. C'est pourquoi
il me faut décrire la longue préparation qui a permis une exécution
aussi précipitée de cette civilisation . L'interminable agonie
du taureau dans la lumière de l'arène trouve son couronnement
dans l'acier qui foudroie la bête sur le sable ensanglanté. De
même , l'histoire du Vieux Monde connaîtra son apothéose dans
la cérémonie somptueuse qui fera de l'éclat de sa mise à mort
le sceau de son sacre.
4
- La décapitation de l'Europe et le régime démocratique
En vérité,
la conduite sous bonne garde de l'Europe de la raison au pied
de la machine à la décapiter s'est d'abord heurtée à la difficulté
inattendue de trouver des têtes dignes de se trouver tranchées
avec quelque apparat, tellement la décapitation au ras de la nuque
d'une civilisation dichotomique rencontre l'obstacle de la vacuité
cérébrale dont elle se trouve frappée avant même qu'elle soit
présentée dignement au couperet .
Couper
la tête à une civilisation qui l'a déjà perdue et qui ne se souvient
même plus à quelle borne du chemin elle a bien pu la laisser est
un exploit si prodigieux qu'il vous faut examiner la trempe du
deuxième couperet dont l'échafaud est doté, ce qui vous conduira
à conquérir une science de l'inconscient théologique de l'histoire,
parce que la pathologie qui a conduit l'Europe au sépulcre ne
deviendra heuristique que si les symptômes du mal vous renvoient
à une nosologie suffisamment répertoriée pour qu'Hippocrate n'ait
plus à découvrir la nature de l'infirmité, mais seulement à en
ranger les indices dans sa nomenclature.
C'est pourquoi
on cherchait en vain les encéphales dont un reste de noblesse
aurait mérité le sacre et l'éclat de l'épée. Quand le Chancelier
Schröder avait décidé de s'associer fièrement au refus de la France
de placer la République de Molière et de Descartes sous le drapeau
des mercenaires de l'Europe que l'empire américain avait pris
à sa solde en Irak, toute la presse d'outre Rhin s'était montrée
plus ahurie encore qu'indignée de ce qu'on pût refuser un si riche
marché à la religion de la Liberté. Comment une hérésie aussi
coûteuse avait-elle pu germer dans la tête des descendants stipendiés
de Siegfried ? Il vous faut comparer la consternation qui a laissé
les commerçants allemands sans voix à la nouvelle de la dernière
audace de Cyrano avec celle qui avait stupéfié la boîte osseuse
des théologiens en l'an de grâce 1543, quand Copernic avait soutenu
la thèse de la rotondité de notre planète et de sa course maigrichonne
autour d'une étoile.
Il est
vrai que la souveraineté de la Germanie se trouvait crucifiée
sur cent quatre vingt dix-huit potences. Une démocratie apeurée
par tant de garnisons avait fait des Germains un troupeau d'agnelets
respectueux et craintifs. Quand une Walkyrie de ses fourneaux
et de ses confitures avait pris le commandement des descendants
d'Arioviste, on l'avait entendue demander au souverain du monde
- ses conseillers des tortures venaient de rétablir l'estrapade
que Louis XVI avait abolie en France - de fermer le jardin des
supplices de Guantanamo. Mais Wotan était bien vite retourné à
ses fermages.
Quant à
l'Italie, qui ne comptait que cent trente sept gibets tout resplendissants
des feux de la démocratie sur son territoire , elle se trouvait
définitivement amputée d'un port que Rome avait conquis sur les
Grecs en 327 avant l'ère chrétienne - celui de Naples - et l'Espagne,
dont le gouvernement avait tenté de faire croire au peuple des
conquistadors que les rebelles basques avaient organisé des attentats
herculéens à Madrid, comment le suffrage universel élirait-il
jamais des chefs qui prendraient le commandement des masses inertes
et les conduirait à bouter hors l'envahisseur ?
5
- Les armées modernes de Jean Calvin
Le décryptage
anthropologique des arcanes du cerveau simiohumain de l'Europe
vous paraîtra une entreprise vouée à l'échec aussi longtemps que
vous vous camperez à l'extérieur de ce vase d'élection et que
vous le contemplerez en paléontologues médusés ; mais sitôt que
vous connaîtrez la disposition de ses organes et le type de connexions
qui régit leurs relations entre eux, vous examinerez leurs agencements
à la loupe et vous recenserez les symptômes de la maladie à la
lumière du réseau d'une nosologie panoramique et bien ramifiée
de la mort .
L'encéphale
politique de notre espèce avait réussi à mettre en place un modèle
de chorale des civilisations dont l'orchestration était l'œuvre
d'un illustre anthropologue français du XVIe siècle, Jean Calvin
( 1500 - 1564) qui s'était résolument placé dans la logique politique
qu'appelait la postérité théologique de saint Augustin et de Jansénius
: il s'agissait purement et simplement, disait-il, d'abattre le
mur de séparation qui avait assuré jusqu'alors la sécurité relative
des deux lobes du cerveau du simianthrope - ils se veulent sans
cesse aux aguets et prêts à bondir l'un sur l'autre. C'est pourquoi
le couple de l'Etat et de l'Eglise surveillait conjointement,
mais en frères ennemis, les relations tour à tour apaisées et
tempétueuses que la masse cérébrale des fuyards de la zoologie
entretient avec ses songes sacrés ; car les alliances précaires
et le plus souvent fort maladroitement négociées que cette espèce
ne cesse de conclure avec ses idoles sont les clés du degré de
sagesse et de folie de sa politique. C'est pourquoi les relations
guerrières ou semi iréniques des Etats avec les rêves religieux
des peuples et des nations sont les régulateurs bancals du genre
simiohumain depuis des millénaires.
Certes,
Jean Calvin n'est pas parvenu à soustraire entièrement le crâne
furieux ou apaisé du simianthrope à tout code sévère ou laxiste
de ses relations avec le vide. Il y faut la main de fer d'une
caste ecclésiale et d'une classe d'Etat attentives à se partager
d'un œil averti la charge de conduire l'encéphale de leurs congénères
tantôt au port, tantôt en haute mer, il y faut la voilure d'une
orthodoxie capable de quitter la rade, mais de naviguer au plus
près des côtes . En proclamant que la boîte osseuse de quelques
pilotes du cosmos triés sur le volet par les verdicts infaillibles
d'une divinité serait habilitée à recevoir la parole de vérité
et se verrait seule autorisée à exercer le monopole d'incarner
les messages et les directives du ciel, Calvin a nécessairement
enfanté une phalange d'apôtres pré-légitimée par une théologie
entièrement nouvelle de la grâce ; et cette légion, plus ardente
encore que celle d'Ignace de Loyola - dont le réformateur
avait été le condisciple dans son adolescence - n'a pas manqué
d'écarteler à nouveaux frais le simianthrope entre des nues et
une terre ennemis par nature et désormais à couteaux tirés. Mais
une église du salut plus triée sur le volet que celle de Rome
présentait aux lèvres de l'humanité une coupe dont le nectar et
l'ambroisie allaient fatalement déborder, puisque les bénéficiaires
d'une grâce résolument sélective et proportionnée aux capacités
cérébrales de chacun se passeraient du triage rudimentaire des
écoles de village où des pédotribes obtus transmettaient depuis
tant de siècles aux enfants un catéchisme à réciter par chœur
et sans ânonner .
6
- La classe dirigeante mondiale des élus de la grâce
Calvin a
porté au pouvoir une classe dirigeante de prêtres-citoyens gagés
d'en-haut, privés d'uniformes et qui ne payaient pas de mine,
mais dont le destin politique mondial l'a convaincue en retour
qu'elle buvait l'eau d'une fontaine de la foi dont la pureté sans
pareille répandrait sur le monde des bienfaits du surnaturel plus
abondants que ceux dont un clergé inégalement discipliné et oscillant
entre l'ascèse et la débauche contrôlait jusqu'alors le maigre
débit. On comprend le séisme
anthropologique d'une portée politique incalculable qu'avait
provoqué le débarquement sur cette terre d'une armée de
saints vêtus , comme tout le monde, mais en apparence seulement
- puisque le lin blanc de la foi n'est visible qu'aux connaisseurs
. Leur adoubement spirituel avait été retiré des mains de leurs
supérieurs hiérarchiques pour se trouver confié à un Olympe à
l'œil de lynx .
Cette gigantesque
mutation des armées du ciel a fait couler toute la planète de
la démocratie dans le creuset janséniste . La civilisation européenne
en a été frappée du coup de massue d'une politique de la grâce
dont elle n'est pas près de se relever, faute qu'il lui soit possible
d'en comprendre la signification psychogénétique ; car, d'un côté
, les peuples terrorisés sur le modèle théologique des païens
se trouvent empêchés d'arracher leur destin des mains
des haruspices et des augures des chrétiens, puisqu'ils ne sauraient
se trouver intronisés dans le royaume du salut. Aussi, les voit-on
tomber dans une cécité sans remède sitôt que leurs élites de l'autel
et de l'Etat les ont livrés en masse aux mains de l'étranger,
tellement leurs médiations institutionnelles, même corrompues
jusqu'à la moelle, demeurent auto-sacralisées par la fonction
ecclésiale réputée leur être immanente. Quant aux rares privilégiés
des nues , ils se métamorphosent en guerriers et en dépositaires
résolus de leur ciel ; et ils se mettent à vous piloter un monde
divinisé à leur école et à leur avantage .
Observons
de plus près le couperet de la grâce et de la damnation qui a
décapité la civilisation latine. La pesée de l'acier du clergé
de Rome et de celui de Genève vous renverra à l'examen de la trempe
du mythe du salut dont la boîte osseuse du simianthrope abrite
le trésor . A l'instar de toutes les civilisations simiohumaines
antérieures, celle de l'Europe a péri de l'incompatibilité entre
les diverses constructions théologiques auxquelles se livre une
espèce dont l'atelier cérébral articule diversement ses songes
schizoïdes avec son histoire et sa politique . Une illustration
planétaire de la domination du monde par le relais de la théologie
de la liberté qui sert désormais à la fois de mythologie politique
et de religion à la démocratie a été fournie par le déclenchement
instantané d'une croisades des cinq continents pilotés par une
armée de défenseurs des droits de l'homme surgis de terre comme
par enchantement et ardents à clouer la Chine au pilori de la
grâce à la veille des jeux olympiques : une lutte titanesque entre
le Bien et le Mal a servi de trame à une mise en scène tonitruante
des victoires de la bonne conscience américaine. Il fallait de
toute urgence amputer la Chine d'une partie de son territoire
national, le Tibet, qui lui appartient depuis sept siècles. Que
dirait la France si Londres, Washington , Berlin, Moscou ou Rome
mobilisaient soudainement la planète entière pour que la Corse
ou la Bretagne fussent libérées de la tyrannie de la France ?
Mais une théologie de la grâce démocratique à la fois superficielle
et capable de mobiliser en quelques heures la terre entière
contre un peuple de près d'un milliard et trois cent millions
d'âmes démontre combien le courant à fleur de peau du sacré moderne
domine tout autant le monde contemporain que l'Eglise du Moyen-Age
- simplement le Vatican de la foi janséniste siège à Washington
.
Il faut
donc découvrir les racines anthropologiques de la cécité politique
apparente de l'Europe et de ses élites dirigeantes face à la prolifération
foudroyante des Savonarole de la grâce démocratique. Certes, les
élites latines en sont pour une part les otages volontaires. Mais
leur paralysie cérébrales témoigne également de la pauvreté intellectuelle
des sciences humaines contemporaines . La planète n'est pas encore
entrée dans sa seconde renaissance, celle de la découverte des
fondements simiohumains de l'inconscient religieux de la civilisation
occidentale actuelle et du discours de la méthode qui permettra
de la décrypter . Je vous en entretiendrai lundi prochain.
Le
21 avril 2008