Politique Nationale/Internationale

La loi française sur la négation du génocide arménien: Au lieu de criminaliser le déni de génocide arménien, il faudrait décriminaliser le déni de l’Holocauste

Il est grand temps, pour l’Europe, de détruire des tabous, et non d’en créer de nouveaux


Combien magnifique est le coup que l’Assemblée nationale française vient d’asséner à la vérité, à la justice et à l’humanité. La semaine dernière, elle a en effet adopté un projet de loi faisant un crime de dénier que les Turcs auraient perpétré un génocide à l’encontre des Arméniens, durant la Première guerre mondiale. Bravo ! Chapeau bas ! Vive la France !


Timothy Garton Ash
Mardi 24 Octobre 2006

Manifestation devant l'ambassade de France à Ankara le 10 octobre 2006
Manifestation devant l'ambassade de France à Ankara le 10 octobre 2006



Timothy Garton Ash

Traduit par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice




Mais souhaitons qu’on s’en tiendra à ce début [sans suite], dans un brave nouveau chapitre [allusion au ‘Brave New World’ de Aldous Huxley, NdT] de l’histoire européenne.

En effet, pourquoi le Parlement britannique ne ferait-il pas, désormais, un crime du déni que ce sont les Russes qui ont assassiné les officiers polonais à Katyn, en 1940 ? Pourquoi le Parlement turc ne ferait-il pas désormais un crime du déni que la France a eu recours à la torture contre les insurgés en Algérie ? Pourquoi le Parlement allemand n’adopterait-ils pas, désormais, une loi faisant un crime du déni du goulag soviétique ? Pourquoi le Parlement irlandais ne criminaliserait-il pas le déni des horreurs perpétrées par l’Inquisition espagnole ? Pourquoi le Parlement espagnol n’édicterait-il pas une peine minimale de dix années d’emprisonnement à l’encontre de quiconque affirmerait que les Serbes n’ont jamais cherché à procéder à un génocide contre les Albanais au Kosovo ? Le Parlement européen, pour faire bonne mesure, devrait immédiatement inscrire dans la loi européenne un texte rendant obligatoire de qualifier de génocide le traitement infligé par les colonialistes usaméricains aux Amérindiens. Le seul regret est que nous ne puissions pas, dans l’Union européenne, infliger la peine de mort à ceux qui commettraient ces crimes haineux. Mais sans doute qu’avec le temps, nous pourrons aussi remédier à cela ?

Oh, Brave Nouvelle Europe ! Cela me dépasse : comment quelqu’un de censé – à moins, bien sûr, qu’il n’appartienne au lobby arménien en France – peut-il voir dans ce projet de loi, qui a, de toute façon, absolument toutes les chances d’être retoqué par le Sénat, une initiative progressiste et éclairée ? Quel droit le Parlement français a-t-il de prescrire par la loi la terminologie historique idoine à caractériser ce qu’un autre pays a fait à une troisième nation, voici près d’un siècle ?

Le Parlement français a-t-il adopté une loi faisant un crime de dénier la complicité de la France de Vichy dans la déportation de juifs français vers les camps d’extermination ? L’eût-il fait, j’aurais dit que cela aurait été une erreur, mais je pourrais néanmoins respecter l’impératif moral autocritique qui aurait présidé à cette décision. La loi en question, en revanche, n’a pas plus de justification morale ou historique qu’aucune des autres hypothèses d’école que j’ai énumérées. Et pourtant, il y a près d’un demi million de citoyens français d’origine arménienne – dont Charles Aznavour, qui fut naguère un Varinag Aznavourian – qui l’ont demandé. Il y a à peu près le même nombre de citoyens britanniques d’origine polonaise ; ils seraient donc tout aussi justifiés à exiger une loi à propos de Katyn. Que M. Denis MacShane, un parlementaire britannique d’origine polonaise, la propose donc – dans un esprit de satire, bien sûr ! Et que pensez-vous de l’idée que des parlementaires britanniques d’origine pakistanaise et indienne proposent des projets de loi contradictoires à propos de l’histoire du Cachemire ?…

Dans un article annoncé en Une, vendredi dernier, le Guardian affirmait que « les partisans de cette loi sont indubitablement motivés par un désir sincère de réparer une injustice nonagénaire ». J’aimerais partager cette certitude. Se concilier les faveurs d’électeurs franco-arméniens et mettre un obstacle supplémentaire devant l’intégration de la Turquie à l’Union européenne n’auraient-ils pas été, par hasard, d’autres motifs possibles ; mais la spéculation sur les motivations, c’est bon pour les poires.

Tout lecteur intelligent comprendra que ma critique n’a rien à voir avec la mise en doute des souffrances des Arméniens massacrés, chassés ou contraints à fuir, craignant pour leur vie, durant et après la Première guerre mondiale. Leur sort, entre les mains des Turcs, fut terrible, et il a été trop peu rappelé dans la mémoire historique consensuelle de l’Europe. Des historiens et des écrivains irréprochables ont plaidé fortement pour que ces événements soient considérés dignes d’être qualifiés de génocide, tel que celui-ci a été défini en 1945. De fait, Orhan Pamuk – lauréat, cette année, du prix Nobel de littérature – et d’autres écrivains turcs ont été poursuivis, sous l’empire de l’article 301 scélérat du code pénal turc, pour avoir osé suggérer exactement cela. C’est là quelque chose d’encore bien pire que les effets attendus du projet de loi français.

Mais deux torts ne font pas un droit

Personne ne peut légiférer en matière de vérité historique. Si tant est que la vérité historique puisse être établie un jour, elle ne peut être trouvée qu’à travers une recherche historique illimitée, les historiens discutant et argumentant sur les preuves et les faits, mettant à l’épreuve et remettant en cause mutuellement leurs affirmations, sans avoir à redouter d’être mis en examen ou poursuivis.



Dans le débat politique très tendu qui caractérise notre époque, cette proposition de loi est exactement un pas dans la mauvaise direction. Comment pouvons-nous critiquer de manière crédible la Turquie, l’Égypte ou d’autres pays pour porter atteinte à la liberté d’expression, à travers la protection légalisée de tabous historiques, nationaux ou religieux, si nous faisons pire nous-mêmes ? Ce week-end, à Venise, j’ai à nouveau entendu un universitaire musulman prestigieux protester contre notre deux poids – deux mesures. Nous leur demandons d’accepter que nous insultions les tabous musulmans, mais les juifs accepteraient-ils que quiconque soit libre de nier l’Holocauste ?

Bien loin de créer de nouveaux tabous imposés par la loi au sujet de l’histoire, de l’identité nationale ou de la religion, nous devrions nous atteler à démanteler ceux qui encombrent encore notre code pénal. Les pays européens qui en ont doivent non seulement abroger leurs lois sur le blasphème, mais aussi leurs lois condamnant le déni de l’Holocauste. Tant que cela n’aura pas été fait, il sera impossible de réfuter l’accusation de deux poids – deux mesure [portée contre eux]. Ce qui convient pour préparer la sauce de l’oie doit convenir aussi pour préparer la sauce du jars.

Dernièrement, j’ai entendu le philosophe français Bernard-Henri Lévy se livrer à d’impressionnantes contorsions intellectuelles afin d’expliquer pourquoi il s’opposait à toute loi restreignant les critiques envers la religion, tout en soutenant celles qui interdisent le négationnisme. Une chose est, disait-il, de remettre en question une croyance religieuse, mais nier un fait historique est une tout autre chose. Mais ça ne marche pas. Les faits historiques sont établis, précisément, grâce au fait qu’ils sont discutés et testés ab absurdo. Sans ce processus de mise à l’épreuve – allant jusqu’à, y compris, l’extrémité révisionniste du déni total – nous n’aurions jamais découvert quels faits sont véritablement incontestables.

Une telle nécessité requiert de prendre des décisions douloureuses. Ainsi, par exemple, je n’ai rien d’autre que de l’aversion à l’encontre de certaines des opinions déclarées de David Irving au sujet de la tentative d’exterminer les juifs qui fut celle de l’Allemagne nazie. Mais je suis persuadé qu’il ne devrait pas être enfermé dans une prison autrichienne pour cela. Vous pouvez répliquer que la fausseté de certaines de ses affirmations a été, de fait, établie par un procès devant un tribunal britannique. Certes. Mais ça n’était pas l’État britannique qui le poursuivait pour négationnisme. Non ; c’était Irving lui-même qui attaquait devant un tribunal un autre historien affirmant qu’il était négationniste. Il tentait, en cela, d’interdire un débat historique honnête et libre ; le tribunal britannique, quant à lui, défendait ce droit. Aujourd’hui, si nous voulons défendre la liberté d’expression dans nos pays respectifs et la soutenir là où elle est actuellement déniée, nous devons exiger que David Irving soit libéré de sa prison autrichienne. La loi autrichienne sur le négationnisme est bien plus compréhensible, historiquement, et moralement respectable, que le projet de loi français [sur l’interdiction du déni du génocide arménien] – au moins les Autrichiens font-ils face à leur propre passé difficile, plutôt que de pointer un index vengeur vers quelqu’un d’autre – mais dans l’intérêt supérieur de l’Europe, nous devons encourager les Autrichiens à l’abroger.

Ce n’est que lorsque nous serons prêts à admettre que quelqu’un puisse fourrer son doigt dans l’œil de nos vaches les plus sacrées que nous pourrons exiger avec quelque crédibilité que les islamistes, les Turcs et d’autres fassent de même. Il est grand temps de briser les tabous, et non d’en ériger de nouveaux. Nous devons mettre en pratique ce que nous prêchons.





The Guardian

L’auteur est historien, écrivain politique et chroniqueur au Guardian. Visitez son site web

Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier etrévisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l'intégrité et d'en mentionner sources et auteurs. URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1383&lg=fr



Mardi 24 Octobre 2006

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