Propagande médiatique, politique, idéologique

La liberté d’expression comme excuse : tir groupé contre Chavez


La polémique suscitée par la décision du président vénézuélien Hugo Chavez de ne pas renouveler la concession de la chaîne de télévision Radio Caracas Televisión (RCTV) est en train de montrer la manière d’opérer des droites latino-américaines qui consiste à répéter les mêmes arguments que ceux que produisent les usines globales des Etats-Unis et d’Europe.

par Raúl Zibechi


Raúl Zibechi
Mardi 5 Juin 2007

La liberté d’expression comme excuse : tir groupé contre Chavez
A peine fouille-t-on dans le magma informatif provoqué par le non renouvellement de la concession de RCTV que l’on constate que les opinions des médias et de nombreux « analystes » du Sud révèlent véritablement ce qu’ils sont : ils répètent des idées diffusées par les think tanks du Nord. Par conséquent, il convient d’aller partiellement voir qui conçoit les idées et ceux qui les diffusent, comme si la liberté d’expression n’avait pas une longue et triste histoire qui, sur ce continent au moins, inclut un large éventail de violations : des journalistes « disparus » à la persistante succession de licenciements de travailleurs des médias.

Ceux qui conçoivent les idées

Ce sont es usines de la pensée conservatrice étasuniennes et européennes qui sont derrière une bonne partie des arguments de la droite latino-américaine. Jusqu’à aujourd’hui, c’étaient les centres d’études des Etats-Unis qui avaient la plus grande influence dans la région. Mais cela semble être en train de changer. Un bon exemple est la Fondation d’Analyse et d’Etudes Sociales (FAES, Fundación de Análisis y Estudios Sociales), d’Espagne, depuis laquelle l’ex-président du gouvernement espagnol, José Maria Aznar - qui s’identifie au franquisme comme en a témoigné son parti au cours des derniers mois -, influe sur les partis de droite d’Amérique latine. « Un agenda de liberté » est le titre du dernier rapport de cette fondation pour la région. Il a été présenté à la fin du mois de mai à Buenos Aires (Argentine) et Saõ Paulo (Brésil). Le rapport définit les problèmes de ce continent : le « populisme révolutionnaire », le « néo-étatisme », l’« indigénisme raciste » et le « militarisme nationaliste ».

Le rapport d’Aznar soutient que les partis de la droite de notre continent (libéraux, démocrates-chrétiens et conservateurs) doivent se fixer « l’objectif commun de vaincre démocratiquement le projet de ‘socialisme du XXIe siècle’ ». En parallèle, il défend une présence plus active des Etats-Unis en Amérique latine. Les contacts locaux d’Aznar révèlent à quel point la voie qu’il propose est démocratique. En Argentine, il a présenté son rapport en compagnie de Rosendo Fraga, qui a appuyé la dernière dictature militaire, responsable du plus grand massacre dans l’histoire de ce pays. Au Brésil, il l’a fait avec Jorge Bornhausen, dirigeant du Parti démocrate (ex Parti du Front libéral), le plus proche de la dictature militaire des années 60. Telles sont les amitiés d’Aznar qui, malgré cela, qualifie le gouvernement de Chavez de « sinistre » et de « totalitaire ».

Au-delà des personnes, il est intéressant d’observer comment les médias reproduisent les analyses qu’émettent ces usines de la pensée conservatrice. Un des médias les plus influents du continent est le quotidien argentin La Nación, partisan de toutes les croisades antipopulaires et fidèle représentant des intérêts des multinationales. Le dimanche 27 mai, il a publié un rapport d’une page sur six colonnes intitulé « La presse d’Amérique du Sud dans la ligne de mire » [1]. La journaliste s’arrête sur ce qu’elle considère comme « une guerre entre presse et gouvernement » et le fait en révisant la situation dans sept des dix pays du sous-continent : l’Argentine, le Brésil, la Bolivie, le Chili, l’Equateur, l’Uruguay et le Venezuela. Elle laisse sur le côté trois pays dans lesquels tout indiquerait que la liberté de la presse n’est pas menacée : la Colombie, le Paraguay et le Pérou. En somme, elle a opté pour les gouvernements qui avec plus ou moins d’emphase font des reproches au modèle néolibéral.

La dureté avec laquelle est traitée Micelle Bachelet (Chili) attire l’attention. Sur base d’une « source » qui a préféré « rester dans l’anonymat », la journaliste conclut que « la présidente est obsédée par les fuites » du fait de « sa mentalité plus idéologique  » que son prédécesseur Ricardo Lagos, ce pourquoi « beaucoup de canaux d’information se sont fermés ». Elle parle aussi du fait que plusieurs correspondants étrangers se sont plaints du « mauvais traitement officiel » à cause de ses rares contacts avec les médias.

Luiz Inacio Lula da Silva (Brésil) ne s’en tire pas bien non plus. On l’accuse que sa relation avec la presse « n’a jamais été très intense », qu’ « il évite le contact avec les médias chaque fois qu’il le peut » et qu’ « à la différence de Bachelet, Lula a porté l’hermétisme encore plus loin ». Et d’avoir critiqué la presse pour le fait qu’elle ne publie « que de mauvaises nouvelles ». Dans ce crescendo de La Nación, Tabaré Vazquez (Uruguay) occupe la troisième place. « Son gouvernement a l’habitude d’accuser les médias de ’conspirations et de complots’ et le président en est même arrivé à diffuser en 2006 une liste noire des médias qu’il accuse de faire partie de l’ ‘opposition’ ». En reprenant un rapport de mars passé des patrons de presse - la Société Interaméricaine de Presse (SIP) [2] -, elle affirme qu’il existe un « harcèlement contre la liberté de la presse et contre la presse indépendante ». Avec Nestor Kirchner (Argentine), La Nación est implacable : « autoritaire » est le qualificatif le plus doux que le quotidien lui attribue.

Les gouvernements les plus durs avec Washington et les organismes financiers internationaux sont le plat de résistance. Selon le quotidien argentin, Chavez a ouvert la voie au « verrouillage de la liberté d’expression  » que Evo Morales (Bolivie) et Rafael Correa (Equateur) commencent à emprunter. La thèse qui soutient ces affirmations est intéressante : comme les partis politiques se sont vidés et qu’ils ne sont déjà plus représentatifs, les médias assument le rôle de prendre la tête de la critique et pour ce motif sont punis par ces gouvernements. La conclusion est quasi au début de l’article : « Méfiants, les gouvernements régionaux adoptent chaque fois plus la confrontation comme stratégie par rapport à la presse ». Autrement dit : maintenant que les néolibéraux ne contrôlent plus les États ni ne comptent sur des partis de masse, il n’ont d’autres solution que de s’appuyer sur les médias pour faire prévaloir leurs intérêts.

Un cas paradigmatique

Le journaliste espagnol David Carracedo vient de publier un rapport exhaustif dans lequel il montre qu’au cours des dernières années, 293 médias, au niveau mondial, ont été fermés ou ont vu leur licence révoquée ou non renouvelée : 77 chaînes de télévision et 159 radios dans 21 pays. Rien qu’en Colombie, 76 radios communautaires ont été fermées. En mars de cette année, TeleAsturias (Espagne) a vu sa licence révoquée pour des motifs techniques. Le rapport n’inclut pas la fermeture de Radio Panamericana d’Uruguay, ce pourquoi il vaut la peine de rappeler ce qui représente le plus grand attentat contre la liberté d’expression depuis le retour du régime électoral en 1985.

Le 26 août 1994, une résolution du gouvernement présidé par Luis Alberto Lacalle ordonne la fermeture pour 48 heures des radios Panamericana et Centenario pour avoir retransmis les événements de l’Hôpital Filtro du 24 août. Ce jour-là, avait lieu un rassemblement contre l’extradition [vers l’Espagne, ndlr] de plusieurs citoyens basques détenus dans cet hôpital et accusés de faire partie de l’ETA. La tentative des manifestants d’empêcher l’extradition provoqua une violente charge policière qui se solda par la mort d’une personne et des dizaines de blessés, certains gravement. Le jour même du décret des fermetures temporaires, une autre résolution révoquait l’autorisation octroyée à Panamericana.

Les partis Colorado et Nacional [3] soutinrent l’exécutif. L’association des propriétaires des médias ANDEBU eut de sérieuses difficultés pour arriver à un accord interne qui lui permettent de se prononcer publiquement. Deux semaines après la fermeture de Panamericana, ANDEBU exprima « sa préoccupation pour les procédures entamées par le pouvoir exécutif ». Mais elle n’a pas cessé de manifester, dans le même communiqué, sa « préoccupation pour le contenu des émissions de Radio Panamericana » qui avait convoqué les manifestations en solidarité avec les Basques, « pour être contraires aux principes qui régissent la conduite des membres de la radiodiffusion uruguayenne  ». Une déclaration, qui contraste vivement avec celle émise il y a quelques jours contre le non renouvellement du permis de RCTV, qui est qualifié ici comme « une très grave agression contre la liberté d’expression  ».

L’ex-président Julio María Sanguinetti a déclaré ces derniers jours que «  le Venezuela s’aventure sur un terrain très préoccupant de détérioration de la démocratie  » et soutient que le cas de RCTV signifie « un effondrement de la liberté ». Les nationalistes, qui étaient au gouvernement en 1994 quand Radio Panamericana a été fermée, ont affirmé que la décision de Chavez est « une violation des droits humains ». Le président de ce parti, Jorge Larrañaga, a déclaré qu’il s’agit d’ « une attaque contre la liberté de la presse, un attentat contre les libertés publiques, ce qui démontre que le régime de Monsieur Chavez est un régime boiteux du point de vue démocratique ».

Le contraste entre les événements de 1994 en Uruguay et les attitudes actuelles de la droite par rapport à RCTV montre noir sur blanc que la si souvent citée liberté d’expression est juste une excuse pour attaquer et démolir des gouvernements qui cherchent à sortir du modèle néolibéral. Et que, orpheline d’appui populaire, la droite ne peut le faire qu’en provoquant des situations de grande instabilité qui créent les conditions pour des coups d’État. C’est la stratégie dessinée par Aznar, fidèle ami de Bush, Blair et Sarkozy.

NOTES:

[1] [NDLR] Voir : http://www.lanacion.com.ar/912173

[2] [NDLR] Sur la SIP, lire Pascual Serrano, Le vrai visage de la Société interaméricaine de presse (SIP), RISAL, 30 octobre 2003.

[3] [NDLR] Les partis « blancos » (conservateurs) et « colorados » (libéraux) se sont partagés le pouvoir en Uruguay pendant 170 ans, jusqu’à l’élection de l’actuel gouvernement de centre gauche.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : ALAI, América Latina en Movimiento (http://alainet.org), 1er juin 2007.

Traduction : Frédéric Lévêque, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net)



Mardi 5 Juin 2007

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