Géopolitique et stratégie

La forteresse occidentale et le syndrome de Big Brother


« Une démocratie qui ne s´autocritique pas se condamne à la paralysie. (...) Le système appelé démocratique ressemble de plus en plus à un gouvernement des riches et de moins en moins à un gouvernement du peuple. La prétendue démocratie occidentale est entrée dans une étape de transformation rétrograde qu´elle est incapable d´arrêter et dont les conséquences prévisibles seront sa propre négation. Nul besoin que quiconque prenne la responsabilité de la liquider, elle-même se suicide tous les jours. »
José Saramago (Prix Nobel de littérature)


vdida2003@yahoo.fr
Jeudi 13 Novembre 2008

La forteresse occidentale et le syndrome de Big Brother
Pr Chems Eddine CHITOUR

Ecole Polytechnique Alger


La paranoïa envahit le monde, il n’y a pas un pays où "l’industrie de la peur "ne soit pas florissante, les miradors, les hauts murs, les caméras vidéo, la surveillance, les dobermans, tout ceci participe d’une suspicion généralisée. Le marché des armes dépassait les 1000 milliards de dollars en 2007, les pays des droits de l’homme sont les premiers marchands de canon. On dit même qu’Israël aurait plus de 100 bombes atomiques et que le réacteur de Dimona dans le désert du Néguev sert à fabriquer des armes atomiques. Qui peut l’en empêcher ? Partout dans le monde, les attentats du 11 septembre 2001 fournissent de nouvelles justifications à l’extension des pouvoirs de la police. Aux Etats-Unis, se multiplient les détentions secrètes et les projets délirants de surveillance « panoramique » de la population. L’Europe n’est pas en reste. La « mise à niveau », présentée comme technique, du système d’information Schengen, sert de paravent à un glissement de ses objectifs, de l’accompagnement de la liberté de circulation vers la constitution d’une base de données de surveillance et d’enquête.

« Dans le quartier du Neuhof, écrit Jelle Van Buuren, à Strasbourg, un bâtiment sous haute garde, de classe « antiterroriste », abrite l’ordinateur central du Système d’information Schengen (SIS). Les mémoires de ce serveur informatique, poumon numérique de la coopération policière européenne, stockent des millions d’informations sur les étrangers interdits de séjour en Europe, les criminels recherchés, les armes et les suspects à placer sous surveillance.(1)

« L’un des projets vise à enregistrer chacun des étrangers entrant dans l’Union européenne avec un visa. Les services nationaux de douane ou d’immigration veulent vérifier que les visiteurs ont bien quitté l’Union à la date d’expiration de leur visa. Dans le cas contraire, ceux-ci seraient signalés au SIS. L’étranger serait donc marqué comme « illégal » dans toute l’Europe, et pourrait être expulsé, de toute urgence, dès son arrestation. Une mesure que les autorités défendent comme une nécessité après les attentats du 11 septembre 2001 : des documents internes du groupe de Schengen estiment ainsi que « le meilleur contrôle des personnes entrant dans la zone Schengen conduira à améliorer la sécurité intérieure » (.....) Les listes de desiderata que les Etats membres font circuler à Bruxelles ne s’arrêtent pas là : ils souhaitent intégrer dans le fichier central les photographies, les empreintes digitales, les empreintes ADN et des données biométriques. En reliant aux fichiers des systèmes de reconnaissance faciale et de l’iris des yeux, le SIS-II permettrait une meilleure identification des personnes contrôlées. D’autant qu’une demande des polices serait de pouvoir consulter le fichier sur la base d’informations « incomplètes »... Mais c’est avec l’implication des services de renseignement que les objectifs du système Schengen pourraient changer de nature. Une visée en contradiction avec l’objectif initial de ce fichier, qui était d’accompagner et de contrôler la liberté de mouvement des personnes dans l’espace Schengen. Le détournement d’un fichier nominatif vers des usages non prévus lors de sa création est, on le constate une fois de plus, le péché capital des bases de données. (...) Les attaques du 11 septembre 2001 leur ont permis de mettre sur la table des revendications s’intégrant dans le climat sécuritaire sur la question des demandeurs d’asile et des droits des étrangers. L’inspiration vient des Etats-Unis, où l’amiral John Poindexter, malgré son implication dans le scandale de l’Irangate, a été chargé du projet « Total Information Awareness », qui vise à établir la « signature informationnelle » de chaque individu, pour permettre à l’Etat de cibler de potentiels terroristes. Un document interne du groupe de Schengen le souligne : « L’idée d’utiliser les données du SIS pour d’autres objectifs que ceux prévus initialement, et spécialement pour des buts d’information policière au sens large, fait maintenant l’objet d’un consensus large qui rejoint les conclusions du Conseil après les événements du 11 septembre ». » (1)

En France, la méthode de fichage des individus a toujours existé chez les forces de l’ordre. Avec plus ou moins de contrôle et d’efficacité... En 1990, Michel Rocard alors premier ministre entreprend d’officialiser et de rationaliser les pratiques existantes. Au motif qu’une bonne police est une police ayant une bonne mémoire et donc des archives bien ordonnées. Déjà, en janvier dernier, bien avant le fichier Edvige, le gouvernement français crée un fichier des étrangers expulsables baptisé Eloi. Pour Eric Fassin, sociologue à l’Ecole normale supérieure, dénonce la machine à expulser :« On rationalise la bureaucratie des expulsions, on l’« industrialise ». C’est la logique du chiffre. Mais il y a un emballement : plus on expulse, plus il faut expulser. La rationalisation devient folle. Pour la première fois avec Eloi, on fiche les enfants des sans-papiers. Pour quoi faire, puisqu’ils ne sont pas expulsables ? Ne serait-ce pas, l’actualité le suggère, pour faire partir les enfants avec leurs parents en les menaçant de séparation ? (..) Quant aux partis de gauche, ils ne jugent pas électoralement payant de s’indigner. Pour le PS en particulier, le « peuple » serait-il naturellement xénophobe ? N’est-ce pas donner raison au discours sur l’identité nationale ? Or nous sommes surtout tétanisés par l’énormité de ce qu’on fait en notre nom. Cette suspicion jetée sur les sans-papiers risque-t-elle de s’étendre à tous les immigrés.(..) Or qu’est-ce qui ressemble plus à un sans-papiers qu’un immigré légal ? Au-delà, qu’est-ce qui, pour la police et pour nos élus, ressemble plus à un étranger qu’un Français « issu des minorités visibles » ? La xénophobie d’Etat s’inscrit donc dans un continuum avec le racisme ordinaire ».(2)
L’émotion suscitée par "Edvige" tranche avec la relative indifférence qui régnait en France, jusqu’ici, en matière d’atteintes à la vie privée. « A qui appartient votre ADN ? », s’interrogeait Franz Manni. Les tests ADN permettent tout à la fois d’identifier, d’innocenter ou d’inculper, de contrôler une filiation biologique, d’établir des liens entre un gène et une maladie. Ils servent aussi à retracer l’histoire des migrations humaines. Mais leur banalisation ravive la crainte d’un fichage généralisé. « Ne nous y trompons pas, prévient Eric Fassin : si l’on développe aujourd’hui des fichiers comme "Edvige" c’est pour s’en servir demain. Le combat pour la démocratie commence dans nos frontières. C’est à juste titre qu’on s’inquiète des libertés politiques en Chine ; mais c’est à tort qu’on négligerait de s’en soucier en France - comme si la démocratie était une propriété inhérente à notre culture. Ainsi d’un fichier comme Edvige qui, selon le Journal officiel du 1er juillet, concerne des personnes physiques âgées de treize ans et plus : le Syndicat de la magistrature nous en avertit, l’enregistrement des données à caractère personnel n’a aucune limite, ni dans le temps ni dans son contenu, puisque pourront être répertoriées toutes les informations relatives aux fréquentations, au comportement, aux déplacements, à l’appartenance ethnique, à la vie sexuelle, aux opinions politiques, philosophiques et religieuses, au patrimoine, au véhicule, etc. Or il s’agit bien d’un fichier politique. On y trouvera non seulement ceux qui, en raison de leur activité individuelle ou collective, sont susceptibles de porter atteinte à l’ordre public, mais aussi les personnes ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou qui jouent un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif ».(3)

En fait, cette paranoïa occidentale alimente un marché juteux : le marché de la peur, évalué à des dizaines de milliards de dollars. Pour Denis Duclos, les attentats meurtriers de juillet à Londres s’inscrivent dans une suite d’actes visant surtout les nations impliquées dans l’occupation militaire au Proche-Orient. Ils sont les produits d’une guerre asymétrique qui laisse peu de choix à ceux qui - religieux ou non - pensent combattre une « croisade » menée pour contrôler des ressources plus que pour exporter la démocratie(..) A plus court terme, les Espagnols ont choisi une défense efficace après l’horrible attentat qui fit 186 morts le 11 mars 2004 à Madrid : le retrait de leurs troupes d’occupation d’Irak, couplé à une diligente enquête policière. Ce n’est pas la voie empruntée par les autres grands pays concernés : priorité a été plutôt donnée à une réponse « technocentrée », visant un grand nombre d’étrangers considérés - pour des raisons indépendantes du terrorisme - comme « indésirables », ainsi que l’ensemble des populations.Quatre ans après, la machine techno-sécuritaire tourne à plein régime. Tout spécialement dans les pays dits libres. On radiographie les voyageurs et le contenu de leurs bagages, on stocke les données biométriques, on surveille les portables, on archive des myriades de numéros de téléphone, on numérise les empreintes digitales, on croise les fichiers géants d’administrations ou d’entreprises.(..) Pourquoi, malgré son inefficacité avérée et sa disproportion par rapport à l’objectif, se maintient une fringale d’encartage, d’informatisation de données personnelles et de traces corporelles, de suivi tactile, visuel, thermique, olfactif et radiofréquentiel des êtres humains, partout ? Pourquoi photographier les Londoniens 300 fois par jour, et les filmer continuellement avec 2,5 millions de caméras disséminées, puisqu’on sait que cela n’a pas empêché les terroristes de déclencher leurs bombes le 7 juillet dernier ? » (4)

« Depuis le 11 Septembre, la politique de M.George W.Bush propose une solution plausible : remobiliser la planète entière autour de l’objectif sécuritaire. Une trouvaille. Contrairement au pétrole, le gisement d’angoisse, alimenté par la crise économique, le réchauffement climatique et le boom démographique, n’est pas près de tarir. L’urgence légitimant l’action sans garantie démocratique, les entreprises et les institutions qui vendent de la « sécurisation » peuvent s’engager à fond dans le business de la peur, sûres d’être soutenues par les Etats, bien qu’un climat d’inquiétude nuise ordinairement aux affaires. (..) Ainsi se construit, sous prétexte d’un danger protéiforme, une armada mondiale de la sécurité, dont les convergences rapides et fonctionnelles donnent à penser qu’il s’agit du noyau d’un nouveau capitalisme en gestation : un capitalisme de la peur. (...) Quelques exemples, au hasard. En France, une filiale de TF1, Visiowave, use de ses compétences télévisuelles pour détecter les comportements suspects sur les lieux publics (grâce à des logiciels d’interprétation des gestes) et produire des publireportages sur les écrans de métro et de bus. (...)Les grands de l’informatique et de l’électronique ne sont pas en reste, tels Microsoft et sa fameuse puce Palladium, capable de contrôler, de l’extérieur, la gestion des fichiers des PC. Déjà, plusieurs groupes recourent à des procédés similaires, comme la chaîne britannique Tesco qui expérimente un suivi radiofréquentiel de ses emballages ».(4)

« La petite entreprise américaine Applied Digital, a créé la puce Verichip - injectable sous la peau ! -, qui permet de pister les personnes... On peut encore citer ce grand trust pharmaceutique (Eli Lilly), inventeur entre autres du Prozac, qui développe des recherches sur le contrôle à distance des détenus à domicile, et met au point, par exemple, un bracelet-senseur repérant la consommation d’alcool et de cannabis, pourvu d’un déclencheur de substances inhibitrices ou de chocs électriques. (..) Face au danger, le consortium électronique Gixel suggère, dans son « livre bleu », de généraliser le pistage électronique dès la maternelle pour éduquer les jeunes esprits aux bienfaits de la biométrie... Ce climat encourage les attaques toujours moins scrupuleuses des principes de confidentialité établis par la Commission des droits de l’homme de l’ONU. (..) Au Danemark, la vertu démocratique n’empêche pas de voter une loi antiterroriste qui restreint les libertés. Aux Etats-Unis, le Foreign Intelligence Surveillance Act (Fisa) permet au gouvernement de surveiller les lectures en bibliothèque. La politique de la peur l’emportera- t-elle ? »

José Saramago, prix Nobel de littérature s’interroge : « Les Occidentaux sont-ils civilisés entre eux et barbares avec les autres ? Que reste-t-il alors des « valeurs » de l’Occident « Liberté, Démocratie et Justice » après le passage du cyclone Bush et des petites tempêtes de ses clones, vassaux et perroquets un peu partout dans le monde ? Où vont les fameuses « démocraties occidentales », missionnaires de leur « Liberté obligatoire » comme dirait l’écrivain et dramaturge italien Dario Fo ? Une « Liberté » aux saveurs du pétrole, de l’opium, du fouet et des bombes... ». (5)
Paul Valéry avait vu juste et tiré très tôt la sonnette d’alarme sur la précarité de toute civilisation et surtout de la civilisation occidentale : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » On l’aura compris après l’exemple américain avec le Patriotic Act et la cinquantaine de textes tout aussi plus liberticides les uns que les autres, l’Europe ne veut pas être en reste. Il y a une véritable compétition pour débusquer, en définitive, le basané au détour d’un contrôle de police musclé. La "Directive européenne "à l’initiative du commissaire européen Juan Manuel Barroso est encore plus drastique puisque les délais de rétention des immigrés en situation irrégulière peuvent aller jusqu’à 18 mois, même s’il s’agit d’enfants ! Qui dit mieux ? Pourtant l’égalité des droits reconnus à tous les membres de la famille humaine est le socle de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Non seulement la loi doit être égale pour tous, mais elle doit aussi assurer la protection contre des comportements qui porteraient atteinte à cette égalité.
Si dans les pays occidentaux les citoyens sont de plus en plus surveillés, qu’en est -ils alors, des "indus-habitants" appelés indifféremment : les immigrés illégaux, les sans papiers., les damnés de la terre.... Assurément c’est un sale temps pour les Arabes , les mélanodermes, bref tout ceux qui sortent de la "norme".

1.Jelle Van Buuren : Les tentacules du système Schengen. Le Monde Diplomatique. Mars 2003

2. Eric Fassin "On fiche même les enfants !" C. Boltanski. Le Nouvel Observateur. 10 01 2008

3. Eric Fassin : pour Regards (France) Le 01-09-2008

4. Denis Duclos : Terroristes ou citoyens, tous sous contrôle : Le Monde diplomatique. 09 2006

5.José Saramago " De la justice à la démocratie,... ". Le Monde diplomatique. Mars 2002



Pr Chems Eddine CHITOUR

Ecole Polytechnique Alger




Jeudi 13 Novembre 2008


Commentaires

1.Posté par ciborg le 13/11/2008 17:12 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler

Dans le stade imperialiste de l'economie capitaliste , les bourgoisies nationales de tous les etats deviennent solidaires entres elles, pour contenir les exigences democratiques des peuples . Bien sur dans les etats a democratie occidentale, l'aspiration aux libertés democratiques des peuples implique une meilleure repartition des richesses materielles produites dans tous les domaines. Justement le systeme politique devrait en principe permetre a cet objectif, mais malheureusement c'est là ou le bas blesse , le systeme au contraire favorise les elites ,les classes nouvellement apparues grace au systeme de la finance libre non controlée et aux speculateurs et predateurs financiers que le pouvoir politique craint . La representation democratique s'est erodeé a tel enseigne qu'elle ne parle plus et ne reagit qu'a ce qui pourrait lui nuire. De ce fait il n' y a rien d'etonnant que les situations se degrades , que le bas peuple s'entretu , que la pauperisation se generalise . C'est le systeme qui ne peut plus permetre a l'homme de s'epanouir , il arrive a son point de paroxisme avec la crise que nous vivons. Esperons que le coup mortel lui soit donné maintenant..le 15 novembre





2.Posté par Edouard73 le 18/11/2008 12:00 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler

En même temps c'est pas nouveau... vous avez déja vue un pauvre au pouvoir ?

Nouveau commentaire :

Géopolitique et stratégie | Diplomatie et relation internationale

Publicité

Brèves



Commentaires