Politique Nationale/Internationale

La démocratie russe quitte le sillon occidental


Ces derniers temps, le vice-président américain Dick Cheney, puis la Secrétaire d'Etat Condoleezza Rice, ont enseigné aux Russes la bonne façon de vivre. De plus, M.Cheney a choisi pour ses sermons un ton si "froid" que de nombreux politologues ont tout de suite parlé de perspectives d'une nouvelle "guerre froide". A mon avis, ils ont tous tort. Cheney n'est pas Churchill, il n'est pas à même de changer le cours de l'histoire. Qui plus est, la Russie est dirigée aujourd'hui non pas par Staline, mais par Poutine. Et la Russie de Poutine n'a pas l'intention d'ériger un nouveau mur de Berlin, au contraire, elle s'ouvre de plus en plus au monde occidental aussi bien sur le plan économique, ce dont témoignent les projets énergétiques russes, que sur le plan politique: la Russie ne partage pas toujours, loin s'en faut, l'avis de l'Occident, mais elle est prête à discuter sur n'importe quel sujet et à rechercher des compromis. Pour une bagarre, il faut au moins deux opposants. Autrement, il s'agit d'un combat contre une ombre.


Vendredi 12 Mai 2006


Par Piotr Romanov, RIA Novosti.


Mais il y a bien plus important. Selon les commentaires de la presse occidentale, la période précédant le sommet du G8 de Saint-Pétersbourg est celle qui convient le mieux pour faire pression sur la Russie, depuis sa position à l'égard du dossier nucléaire iranien jusqu'à ses affaires politiques intérieures. Ces propos montrent on ne peut mieux que l'élite politique des Etats-Unis a raté un moment très important: après s'être trouvée pendant près de vingt ans sur l'orbite de l'Occident, la Russie a partiellement récupéré ses forces et a retrouvé enfin, à l'instar d'une planète, sa propre trajectoire. Puisqu'il en est ainsi, l'Occident, et les Etats-Unis en particulier, doivent revoir sérieusement leur ton protecteur à l'égard de Moscou et leur manière de parler. Cela était surtout évident après les récents sermons prononcés par Condoleezza Rice et Dick Cheney qui ont essayé, pour une énième fois, d'apprendre aux Russes à devenir de véritables démocrates. Ils étaient un peu ridicules, comme quelqu'un qui crierait en direction d'un train qui s'éloigne.

D'ailleurs, Washington devait prévoir la situation actuelle, car elle est naturelle. Se rétablissant après les bouleversements subis, la Russie se lèvera et suivra sa propre voie. Moscou ne manque pas de problèmes, mais il est déjà en état (avant tout, psychologiquement) de les régler lui-même, en remerciant pour un conseil amical et une aide désintéressée parvenant de l'extérieur, mais en réfutant catégoriquement le ton de mentor et les recommandations d'autrui, surtout s'ils sont contraires à l'essence même de la Russie et du peuple russe. L'Occident a beau critiquer Moscou, regretter son incompréhension ou chercher la cause de l'originalité de la conception russe du monde (c'est la voie la plus constructive), il ne changera rien. De même que la Russie prérévolutionnaire qui se distinguait de l'Occident, et que la Russie issue pour un bref laps de temps de la révolution démocratique de février 1917, la Russie d'aujourd'hui et celle de demain ne deviendront pas une copie exacte de la démocratie occidentale.

Certes, on peut penser que les Russes sont incapables d'instaurer un véritable marché et de vivre dans les conditions de la liberté, mais cette analyse est loin d'être la plus intelligente. N'oublions pas que, de l'avis de nombreux experts occidentaux, la Russie prérévolutionnaire se développait impétueusement. Une commission gouvernementale allemande dirigée par le professeur Auhagen qui se rendit en Russie à la veille de la guerre de 1914 avait tiré une conclusion alarmante pour Guillaume II, selon laquelle, après la réforme foncière en Russie, personne ne serait à même de remporter une guerre contre les Russes. Par ses taux de croissance économique, la Russie était parmi les leaders mondiaux. Je tiens à le rappeler, car, malgré les multiples problèmes russes, certains experts prédisent, aujourd'hui aussi, que vers 2027-2030, la Russie se trouvera à nouveau parmi les leaders économiques mondiaux. Par conséquent, les propos selon lesquels les Russes ne peuvent pas vivre dans les conditions du marché sont un mythe.

En ce qui concerne la démocratie russe, la question n'est pas non plus aussi simple. Comme toute démocratie prospère, elle doit s'adapter aux usages traditionnels des Russes. C'est pourquoi la démocratie russe ne reprendra à la lettrer le modèle occidental: la Russie a sa propre histoire et sa vision sur le bien et le mal, sur la liberté et les droits de l'homme. Le Concile du peuple russe qui s'est tenu récemment à Moscou sous le patronage de l'Eglise orthodoxe russe, a critiqué sévèrement l'Occident pour l'oubli de la morale. Les libertés de l'individu et de parole, si elles ne s'appuient pas sur la morale, conduisent à la dégradation de la société, a-t-on déclaré au concile. D'ailleurs, la position de l'Eglise catholique va à peu près dans le même sens. Bien plus, je suis certain que les fondateurs de la démocratie américaine, qui étaient des gens profondément croyants, auraient réprouvé de nombreux aspects de la vie en Occident. Pourquoi donc exiger que les Russes suivent obligatoirement la voie occidentale?

La Russie a opté pour la démocratie. Et rien n'indique que cette orientation stratégique subisse des corrections. Quant aux nuances purement russes - renforcement de l'Etat, lutte pour le respect de la morale et certains autres aspects - elles se manifesteront certainement avec le temps. Enfin, la nouvelle Russie, de même que tout autre Etat souverain, défendra fermement ses intérêts nationaux dans l'arène internationale. Mais il ne faut pas en avoir peur. De la même manière que Condoleezza Rice affirme aujourd'hui que les Etats-Unis ont leurs intérêts nationaux à proximité des frontières russes, la Russie évoquera simplement ses propres intérêts stratégiques à proximité des frontières américaines, par exemple, en Amérique latine.

Comme le disent si bien les Etats-Unis: c'est la mondialisation!


Vendredi 12 Mai 2006

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