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La dégradation de l'ordre mondial actuel est irréversible


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Les rapports russo-américains traversent leur plus grave crise depuis la fin de la guerre froide. L'expansion stratégique américaine et l'absorption de l'héritage géopolitique de l'Union soviétique ont atteint une limite au-delà de laquelle la Russie, estimant que cela représente une menace pour son existence future, ne peut reculer. On est en présence d'une contradiction entre les ambitions géopolitiques toujours croissantes des Etats-Unis et une relative diminution de leurs possibilités. On l'a bien vu en Géorgie: Washington avait donné certains espoirs à Tbilissi, mais, au moment décisif, il n'a rien pu rien faire pour lui. Cela oblige aujourd'hui les Etats-Unis à entreprendre des actions démonstratives en vue de renforcer l'image de l'Amérique en tant que leader fiable pour les "jeunes démocraties".


Jeudi 11 Septembre 2008

La dégradation de l'ordre mondial actuel est irréversible
Interview de Fedor Loukianov, RIA Novosti

1. Comment définiriez-vous les rapports actuels entre la Russie et l'Occident? Comment évolueront, à votre avis, les rapports russo-américains?

Les rapports russo-américains traversent leur plus grave crise depuis la fin de la guerre froide. L'expansion stratégique américaine et l'absorption de l'héritage géopolitique de l'Union soviétique ont atteint une limite au-delà de laquelle la Russie, estimant que cela représente une menace pour son existence future, ne peut reculer. On est en présence d'une contradiction entre les ambitions géopolitiques toujours croissantes des Etats-Unis et une relative diminution de leurs possibilités. On l'a bien vu en Géorgie: Washington avait donné certains espoirs à Tbilissi, mais, au moment décisif, il n'a rien pu rien faire pour lui. Cela oblige aujourd'hui les Etats-Unis à entreprendre des actions démonstratives en vue de renforcer l'image de l'Amérique en tant que leader fiable pour les "jeunes démocraties".

La Russie, pour sa part, n'a pas l'intention de se résigner à revivre la situation qui s'était créée dans les années 1990, lorsque les vainqueurs de la guerre froide méprisaient l'avis et les intérêts de Moscou.

Dans l'ensemble, la situation s'apparente à un début de reconsidération de la politique russe. Elle ne sera pas antioccidentale, mais l'Occident ne sera plus sa priorité principale. Moscou cherchera à établir des rapports de partenariat avec divers pays et groupes de pays dans différentes parties du monde et dirigera ses principaux efforts vers la défense de ses positions dans sa sphère d'intérêts: l'espace postsoviétique. Ni les Etats-Unis, ni l'Europe n'ont l'intention de considérer cette sphère comme prioritairement russe, c'est pourquoi la tension ira probablement croissant.

2. Quelles mesures pratiques seront prises par la Russie en réponse au déploiement d'ouvrages de la défense antimissile américaine en Europe? Ces mesures seront-elles capables, d'une part, d'empêcher la défense antimissile américaine d'atteindre ses objectifs et, d'autre part, de perturber l'équilibre de la dissuasion nucléaire?

La Russie ne pourra pas empêcher le déploiement d'éléments de la défense antimissile en Europe centrale: cette décision a été prise par les Etats-Unis et deux pays européens qui en ont le droit. A mon avis, la réponse de la Russie se fera ailleurs: elle modernisera ses forces nucléaires en vue d'anticiper leur affaiblissement à la suite de la mise en service du système de défense antimissile américain. Par ailleurs, j'estime qu'il est trop tôt pour tirer des conclusions à propos de ce système, car le changement de pouvoir aux Etats-Unis pourrait influer sur les délais de sa conception, de son financement et sur les circonstances politiques.

3. Des sources officielles russes ont confirmé qu'Israël avait joué un rôle important dans la préparation de l'agression de la Géorgie contre l'Ossétie du Sud. Comment la Russie réagira-t-elle face à ces actions israéliennes? Certaines mesures sont-elles déjà envisagées?

Peu avant le début de la guerre en Ossétie du Sud, la Russie avait exprimé son profond mécontentement à Israël quant à sa participation à la préparation de l'armée géorgienne, à la suite de quoi Israël avait mis fin à sa présence en Géorgie, ce que Moscou avait bien noté. Je ne crois pas qu'à l'étape actuelle la Russie puisse prendre des mesures concrètes contre Israël.

4. Il n'y a pas si longtemps, la Russie avait proposé de créer un système de défense antimissile commun avec l'Europe et les Etats-Unis. Contre qui devait-il être dirigé? Contre quels ennemis communs?

Cette proposition a été faite à un moment où l'on parlait des menaces émanant de pays qui aspirent illégalement à détenir des armes nucléaires, ainsi que du terrorisme international. A mon avis, il s'agissait d'une proposition purement politique, destinée à engager un "grand marchandage" entre Moscou et les capitales occidentales. On ne savait pas clairement contre qui il allait être dirigé. La dernière décennie a été, en fait, une époque de discussions sur des initiatives étonnantes mais qui visaient davantage à maintenir l'illusion générale d'une compréhension qu'à atteindre des objectifs concrets. En tout cas, il est impossible aujourd'hui d'envisager une défense antimissile commune avec l'Europe et les Etats-Unis.

5. Comment se répercuteront les événements en Ossétie du Sud sur la situation au Proche-Orient et sur les rapports russo-arabes dans l'ensemble, et les rapports russo-syriens en particulier?

Je pense que la Russie manifestera un intérêt bien plus grand pour le monde arabe afin d'essayer, d'une part, de réactiver les contacts traditionnels existant depuis l'époque de l'URSS et, de l'autre, de rechercher de nouveaux contacts. Cependant, je ne vois pas aujourd'hui de véritable intention de réorienter entièrement le système des relations extérieures et de changer qualitativement de point de vue sur le monde arabe pour tenter d'en faire un partenaire important, et encore moins le partenaire principal.

6. Pensez-vous que les rapports russo-arabes possèdent les bases nécessaires à l'établissement de relations stratégiques? Quel avenir pour ces rapports?

A vrai dire, je ne crois pas qu'il soit possible à moyen terme pour n'importe quel pays d'établir des rapports stratégiques avec qui que ce soit. Nous sommes entrés dans une époque d'alliances instables et fragiles. Nous avons un monde véritablement multipolaire où règne une concurrence sur tous les plans. Le monde arabe se retrouve au centre d'un réseau très complexe d'influences extérieures et de contacts, la Russie aussi. Par conséquent, j'éviterais de parler de partenariat stratégique en tant que notion s'appliquant aux relations internationales.

7. Pensez-vous qu'une nouvelle guerre froide puisse avoir lieu? Ou une confrontation militaire entre la Russie et l'Occident? Ou bien estimez-vous que les événements qui se produisent actuellement contribuent à l'établissement d'un système nouveau, plus juste, de relations internationales, sans guerres ni affrontements?

Je ne crois pas que des affrontements armés soient possibles, mais malheureusement, on ne peut parler d'aucun nouveau système de relations internationales. Nous sommes entrés dans une période de dégradation irrévocable de l'ancien ordre mondial: une période de chute du prestige des institutions, qui mènera peut-être même à leur disparition. Tant que ce processus n'aboutira pas à quelque chose de logique, il n'y aura aucune raison de s'attendre à quelque chose de nouveau et de constructif. C'est une période très dangereuse et imprévisible.

Fedor Loukianov est rédacteur en chef de la revue "Rossiïa v globalnoï politike" (La Russie dans la politique globale).

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.


Jeudi 11 Septembre 2008

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