Conflits et guerres actuelles

La conspiration de Samarra


Les 72 000 plaques d'or de la coupole du sanctuaire chiite Al-Askariya de Samarra ont été pulvérisées par deux explosions successives mercredi 22 février vers 6h40 du matin (heure d'Irak). Des suspects ont été arrêtés, mais les véritables auteurs du forfait courent toujours. Ils ne seront sans doute jamais retrouvés. Leurs commanditaires non plus, bien que tout les désigne.


Mardi 21 Mars 2006








La Mosquée d'or avait été protégée pendant 1200 ans par ses habitants de la vindicte des conquérants de passage. L'invasion américaine lui a été fatale. En détruisant le mausolée, les terroristes ne s'en sont pas pris seulement à un lieu de culte où reposent deux descendants du Prophète : Ali al-Hadi (mort en 868 ) et Hassan al-Askari (mort en 873) , les 10 ème et 11 ème imams. Ils ont cherché à déclencher une guerre civile en frappant l'imaginaire sacré des chiites irakiens. C'est en effet dans ce sanctuaire que se trouve l'entrée du souterrain où a disparu le jeune Muhammad, 12 ème imam, « occulté » juste après la mort de son père. Selon la doctrine chiite duodécimaine, le Mahdi – l'Iman Caché - reviendra à la fin des temps, précédant Jésus le Messie, pour instaurer sur terre la société islamique idéale.

« Destruction contrôlée »

La plupart des médias occidentaux ont repris les communiqués du ministère irakien de l'Intérieur sans aller plus loin : quatre hommes, dont un en treillis de la Garde nationale, et trois autres habillés de noir et masqués ont pénétré dans l'édifice mercredi après la prière du matin. Ils ont ligoté les 5 gardes, placé des explosifs dans le sanctuaire et quitté les lieux mêlés aux pèlerins et aux habitants venus prier.

Au cours de la journée, il s'est pourtant avéré que la version ne tenait pas. Un témoin, Ahmad Al-Samarraï, qui possède un café-Internet devant le mausolée – et qui y dort de peur d'être volé - affirmait que, la veille, les autorités lui avaient intimé l'ordre de ne sortir de sa boutique sous aucun prétexte. Les forces US et irakiennes avaient fermé les accès au sanctuaire et patrouillé toute la nuit dans le quartier.

Le ministère de l'Intérieur finit par reconnaître que le commando s'était introduit dans le mausolée la veille au soir, puis Jassem Mohammad Jaafar, « Ministre » de la Construction, annonça après avoir inspecté les lieux, qu'il avait fallu 12 heures pour placer les explosifs – 2 heures par pilier et il y en avait 4 – que les charges étaient connectées entre elles, reliées à une autre placée sous le dôme, et commandées à distance. Pour lui, il ne pouvait s'agir que d'un travail de spécialistes, exécuté avec précision : le dôme était tombé, pas les minarets !

Arrivée rapidement à Samarra dont elle est originaire, la journaliste Atwar Bahjat de la chaîne de télévision Al-Arabiya a recueilli les premiers témoignages. Ils ne collaient pas avec la version officielle de l'attentat. Elle aurait même filmé l'arrestation de deux suspects iraniens et leur libération par le « ministre » de l'Intérieur Bayane Jabr Soulagh .

Quelques heures plus tard, le corps sans vie de la jeune journaliste, ceux de son cameraman et d'un technicien, ont été retrouvés à Dour, à quelques kilomètres de Samarra. Leur matériel et évidement la bande vidéo avec les interviews avaient disparu. Un journaliste turc a assisté à leur arrestation par des policiers en uniforme et a vu l'équipe d' Al Arabiya emmenée vers une destination inconnue. Pour terroriser encore plus la population, des inconnus ont mitraillé à titre d'avertissement la foule présente aux obsèques de Atwar Bahjat.

Par ailleurs, on a appris que les forces de l'ordre ont confisqué les téléphones portables avec appareil photo des riverains du sanctuaire et des personnes quittant la ville. Ils craignaient, paraît-il, de retrouver des photos gênantes sur Internet ou dans les médias.

Comme l'a déclaré le « Président de la République » Jalal Talabani - qui est orfèvre en la matière – l'attentat contre le sanctuaire de Samarra fait partie d' «une grande conspiration ».

Samarra, ville rebelle

Samarra et sa région sont considérées par les Américains comme une « zone hors-la-loi ». Ils ont dû évacuer deux bases militaires sous la pression de la résistance. En octobre 2003, l'armée US a lancé l'opération Iron Fist ( Main de fer, du nom donné par les nazis à celle dirigée contre Stalingrad !). La ville a été bombardée massivement. Appuyés par des blindés et des hélicoptères, 5000 militaires – dont 2000 Gardes nationaux irakiens - ont mis Samarra à feu et à sang. La principale usine de médicaments d'Irak et ses environs ont été pilonnés pendant des heures. Des chars ont écrasé des voitures avec leurs occupants.

A l'époque, le bilan des combats avait été présenté comme un succès par Falah Al-Nakib, le « ministre » de l'Intérieur, et par Iyad Allaoui, « Premier ministre » ; tandis que le Comité des oulémas avait dénoncé un massacre.

Depuis, Samarra n'est toujours pas « pacifiée ». Les rives du Tigre qui la borde sont sous haute surveillance et elle est entourée d'un mur de sable pour empêcher les « infiltrations terroristes ». Un couvre feu y est imposé de 20 heures à 6 heures du matin. Des arrestations préventives y sont effectuées quotidiennement. On voit mal comment un groupe terroriste s'y est pris pour introduire dans la ville des explosifs, passer 12 heures dans le sanctuaire sans attirer l'attention, et quitter les lieux après l'explosion sans difficulté.

Le bourbier irakien

Pour comprendre ce qui s'est passé et pourquoi, il est nécessaire de se rappeler les circonstances dans lesquelles l'attentat s'est produit.

En décembre dernier, l'Irak s'était doté d'une « constitution » contestée aussi bien par la résistance que par une partie non négligeable de ceux ayant participé au scrutin. Deux mois plus tard, le pays était toujours sans gouvernement. Plusieurs élus réclamaient sa révision, en particulier l'imam Moqtada Al-Sadr pour qui l'article instituant le fédéralisme est une étape vers à la partition du pays.

Dans la perspective du bombardement de sites nucléaires en Iran, l'ambassadeur US Zalmay Khalilzad – tentait d'amadouer les sunnites et de convaincre Abdul Aziz Al-Hakim, chef du Conseil suprême pour la révolution islamique en Irak (SCIRI), de l'aider à former un gouvernement de coalition, c'est-à-dire comprenant Iyad Allaoui, ancien « Premier ministre » et « chouchou » de la CIA, ou Ahmed Chalabi.

La désobéissance politique prenait des formes imprévues : le chef du Conseil de la région de Misan, Abdul Jabbar Waheed, avait levé l'immunité des forces britanniques et des « contractors », les mercenaires étrangers. Il refusait d'augmenter le prix du pétrole à la pompe et exigeait de visiter les camps d'internement. A Bassora et à Kerballa, ses homologues étaient tentés de faire de même.

Bayane Jabr Soulagh , « ministre » de l'Intérieur était sur la sellette, accusé de diriger des escadrons de la mort. Des chambres de torture et des cellules remplies de prisonniers avaient été découvertes dans les caves du ministère et la police routière était accusée d'enlèvements. Zalmay Khalilzad accusait l'Iran de soutenir le terrorisme tandis que Téhéran réclamait le départ des troupes britanniques du sud du pays.

Jack Straw, ministre des Affaires étrangères britannique, venait d'effectuer une visite surprise à Bagdad pour Ibrahim Al-Jaafari, et Condoleezza Rice en tournée au Proche-Orient pour relancer le projet « Grand Moyen-Orient ». Enfin, Moqtada al-Sadr avait assuré l'Iran de son soutien en cas d'attaque américaine ou israélienne. En voyage en Syrie et au Liban, il avait fait de même en rencontrant le président Bachar Al-Assad et le Cheikh Hassan Nasrallah, Secrétaire général du Hezbollah.

Un « coup tordu » des forces spéciales

Personne n'a revendiqué la destruction du mausolée. Comme il fallait s'y attendre, Zalmay Khalilzad l'a attribuée à « Zarqaoui », mais personne ne le croit. L'individu, s'il existe, aurait choisi une heure d'affluence. Il aurait attendu la prière du vendredi.

Le Comité des oulémas et plusieurs mouvements de résistance ont condamné l'attentat. Le 22 février, le parti Baas clandestin a accusé les Etats-Unis d'être « les responsables n°1 » du crime et désigné l'Iran comme complice. Le groupe Ansar Al-Sunna considéré comme proche d'Al Qaïda, et les Brigades de la Révolution de 1920 , ont également condamné la destruction du mausolée.

En Iran, l'ayatollah Khameini, guide suprême de la Révolution islamique iranienne, a accusé Israël d'être l'auteur de l'attentat et a demandé aux chiites de ne pas se venger sur les sunnites, car la Sharia interdit aux musulmans d'aider les ennemis de l'islam.

A qui profite le crime, ou à qui devait-il profiter ? Le principal suspect est Abdul Aziz Al Hakim en raison de ses liens avec la Brigade Badr qu'il a longtemps dirigée, et de ses relations avec certains services secrets iraniens et les forces spéciales US. Il veut s'adjuger une grande partie des ressources pétrolières irakiennes en créant une région autonome chiite dans le sud du pays. Pour parvenir à ses fins, il est prêt à négocier son soutien ou sa neutralité avec les Kurdes de Massoud Barzani et de Jalal Talabani qui veulent s'emparer de Kirkouk. Sa déclaration attribuant la responsabilité des attentats aux « déclarations irresponsables qui renforcent le terrorisme » de Zalmay Khalilzad n'a pas convaincu grand monde.

De nombreux observateurs américains - et notamment Ray McGovern, ancien analyste de la CIA du Vice-président Bush dans les années 80 - pensent que la destruction de la Mosquée d'or est un « coup tordu » monté par les forces spéciales britanniques et US. Ils donnent pour exemple les tentatives d'attentats déjouées à Bassora où deux SAS, déguisés en Arabes, ont été appréhendés en septembre 2005, alors qu'ils s'apprêtaient à faire sauter des objectifs civils ; ou l'arrestation le 11 octobre 2005, de deux individus au comportement suspect par des habitants du quartier Al-Ghazaliyah à Bagdad. Vérification faite, il s'agissait d'Américains, déguisés eux aussi, apparemment en train de piéger une voiture. A chaque fois, les terroristes ont été sauvés in extremis par les forces de la Coalition.

On ne peut s'empêcher de penser que la destruction du sanctuaire de Samarra, comme les centaines d'attentats aveugles, les meurtres d'intellectuels, sont la réplique de l' « Option El Salvador » lancée dans ce pays dans les années 80 par John Negroponte, remise au goût du jour lorsqu'il était ambassadeur à Bagdad. Comme en Amérique latine, on cherche à susciter des clivages entre communautés religieuses ou ethniques, à générer la haine et la vengeance. Dans l'esprit de certains néo conservateurs américains et de leurs alliés irakiens, le fédéralisme est passé de mode, ils parlent maintenant de confédéralisme, comme le fait justement Abdul Aziz Al Hakim .

Certes, l'idée que des « musulmans » ont fait sauter le sanctuaire de deux descendants du Prophète est difficilement concevable, mais font remarquer ceux qui soutiennent cette hypothèse : on a peut être dit aux spécialistes en explosifs d u « ministre » de l'Intérieur Bayane Jabr Soulagh que les dégâts ne seraient que matériels et partiels, et les tombes des imams préservées. Et, c'est bien ce qui s'est passé.

En s'attaquant à la Mosquée d'or, les conspirateurs espéraient sans doute déstabiliser Moqtada Al-Sadr et le président iranien Mahmoud Ahmadinejad – et leurs partisans - qui ont placé leur action politique sous la haute protection de l'Imam Caché. Si c'est le cas, c'est raté !

« Destruction créatrice » et « Big Bang »

La destruction de lieux de mémoire, comme le pillage du musée de Bagdad et des archives historiques, la détérioration des sites archéologiques et l'attaque de mosquées - notamment celles où sont enterrés des compagnons du Prophète - font partie d'une stratégie. Juste après l'attentat de Samarra, ce sont les mausolées de Talha datant du VIIème siècle, près de Bassora, et celui de Salman Al Farsi au sud de Bagdad qui ont été attaqués.

Michael Ledeen, un des plus influents penseurs néo conservateurs, est de ceux qui préconisent clairement ce genre de destructions. Dans La liberté trahie, livre paru en 1996, il appelle cela la « guerre totale » pour imposer la volonté des Etats-Unis à ses ennemis. Pour lui, il ne faut pas seulement « détruire les forces militaires ennemies », mais « bouleverser la société ennemie au point de renverser ses tendances culturelles ». « Epargner les populations civiles », écrit-il, « ne peut pas être la préoccupation principale de la guerre totale » Dans un autre ouvrage , il parle de « destruction créatrice ». On ne peut s'empêcher de penser à ce qui s'est passé à Samarra.

Dans un pays comme l'Irak, une guerre civile ne se décrète pas. On voit mal pourquoi les chiites et les sunnites qui ont vécu sans problème pendant des siècles se mettraient brusquement à s'étriper. Les forces d'occupation, les escadrons de la mort et la Brigade Badr y parviendront-ils avec leurs provocations sanglantes ? Samarra était en tout cas pour eux une cible parfaite : c'est un bastion de la résistance à mettre au pas, et un exemple de cohabitation normale entre communautés religieuses à faire disparaître. Alors, on y a « stimulé le terrorisme » comme le conseillait Donald Rumsfeld en créant le P2OG ( Proactive Preemptive Operation Group ), un organisme qui n'a jamais été réellement dissout.

Les conspirateurs de Samarra ont prévenu qu'ils ne s'arrêteront pas en si bon chemin. Ils ont annoncé pour bientôt le « Big Bang », c'est-à-dire une série d'attentats terroristes spectaculaires qui – selon eux – feront basculer définitivement l'Irak dans la guerre civile. Des « officiels US » ont d'ores et déjà informé la chaîne CBS qu'ils seront signés « Zarqaoui » ou « Al-Qaïda ». Il pourrait s'agir d'attentats simultanés contre des édifices religieux, ou de l'assassinat de l'ayatollah Ali Sistani ou de Moqtada Al-Sadr.



Gilles Munier
20 mars 2006



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Mardi 21 Mars 2006

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