Tribune libre

La condition d’Algérien, quel enfer!



Kamel Khelifa
Dimanche 31 Mars 2019

La condition d’Algérien, quel enfer!

Par Kamel Khelifa*        

       

Vox populi a transcodé la condition de l’Algérien dans une figure de style parfaitement évocatrice du nihilisme potentiellement déstabilisateur de notre vie commune: ‘’Taga 3ala men tag’’ (voulant dire grosso modo ‘’la loi du plus fort est la meilleure’’)… Gageons que l’enfer vécu par les Algériens pendant plus d’un demi-siècle ne sera plus qu’un vague et lointain souvenir: le peuple algérien est dans la rue, vivifiant nos espérances déçues!  
Projection sommaire
Le vice-ministre de la défense propose l’application de l’article 102 de la constitution, alors que la vacance du pouvoir est effective depuis 2013 (6 ans!), si l’Algérie était un Etat véritablement démocratique. Il aurait fallu le faire en temps utile. Cette ficelle, grosse comme une amarre, est visiblement destinée à permettre au système de gagner du temps. C’est trop tard, le peuple est déjà dans la transition politique, songeant à donner un contenu démocratique à la révolution en cours.                            
A mon humble avis, cette période de transition nécessite une entente de la société civile pour réunir les conditions de désignation d’un gouvernement de technocrates intègres, pour gérer les affaires courantes du pays, parallèlement à la préparation de l’avènement d’une assemblée constituante. Cette tâche de choisir des hommes avec des profils déterminés incombe à un noyau restreint de personnalités ayant un parcours politique ne prêtant pas à discussion, à l’exemple de l’ex, Président Lamine Zeroual... En même temps que fonctionnent ces deux institutions intérimaires, s’impose la nécessité de poser le diagnostic du mal qui ronge notre pays, depuis 57 ans. En attendant, voici présentés d’un trait les grandes lignes d’un livre blanc, évoqué dans mon précédent article dans Le Quotidien d’Oran, du 21/03/19, intitulé ‘’ Du système politique algérien, basta ! Mille fois Basta !’’
Du contrôle des gouvernants et des administrations
Il apparait qu’en Algérie la lacune principale tient à l’absence de contrepouvoirs forts. Les Algériens souffrent de la disparition d’espaces où exprimer leurs doléances, comme les: ombudsmans dans les pays scandinaves; médiateurs de la république (France); défenseurs des droits (Canada); arbitres des litiges (Chine), etc. Dans sa culture primaire le pouvoir algérien a amalgamé gouvernance et sinécure, accompagnée de: privilèges, passe-droits, passepasses… Or assumer une responsabilité d’Etat, c’est-soumettre sa conscience au jugement du peuple, en rendant des comptes si nécessaire, au même titre qu’une administration doit subir des contrôles de son action par des parlementaires, de la Cour des comptes, des médiateurs…
Nos compatriotes apprécièrent le travail des médiateurs de la république, n’en déplaise à leurs détracteurs qui considéraient l’instauration de cette institution comme un crime de ‘’lèse-bureaucratie’’. Ainsi, après seulement trois ans d’existence (96-99), cette organisation ne put survivre à la démission de son auteur, Lamine Zeroual. Apparemment la célérité dans les règlements des conflits, entre citoyens et bureaucrates, n’eut pas l’heur de plaire à Ahmed Ouyahia, le meilleur garde-chiourme du système, dont une des missions sacrées fut d’encombrer l’esprit de l’Algérien de faux problèmes pour qu’il oublie la politique... A peine nommé ministre de la justice du gouvernement Bouteflika, il fit un sort à la médiation. Cette décision expéditive explique l’éphémère  existence de ce corps dont l’abrogation intentionnelle a renvoyé les citoyens à la jungle bureaucratique où ils végétaient. Cet apparatchik sait pertinemment que le sbire n’est pas ‘’moulé’’ dans la culture de la neutralité à l’égard du régime politique et que l’administration devient bureaucratie lorsqu’aucun contrôle institutionnel neutre ne s’exerce sur le pouvoir dont elle s’est emparée… Des milliers de dossiers à traiter seraient placés sous le coude des bureaucrates, dont certains depuis des années, dans l’impunité totale, malgré les réclamations désespérées des citoyens…                                                                                                                                                                
Le peuple algérien méprisé
Les Algériens savent qu’en dehors des lois relatives à la sécurité, à la perception fiscale par le trésor public et les symboles institutionnels, sur lesquels tout un système veille l’arme au poing, le reste du dispositif législatif s’applique virtuellement... D’ailleurs, les interminables lamentations des Algériens ne tournent-elle pas constamment autour du mépris (hogra) et de l’absence d’application de la Loi? Pendant ce temps le peuple est gavé d’images télévisuelles, présentant des vizirs ‘’besogneux’’ sur des chantiers à la Potemkine, à faire des promesses itératives... Pourtant, leurs faits et gestes jurent absolument avec leurs annonces devant la presse; certains méprisent tellement ce peuple qu’ils semblent voir en nous de simples mineurs inciviques, congénitalement rebelles à tout ordre établi, qu’il faut ‘’mater pour leur bien’’ (dixit Houari Boumediene).
Et lorsque le système veut agiter la  carotte, il a recours à l’assistanat corrupteur, tel le panier du ramadhan, l’Ansej, les locaux du président qui ne servent à rien, etc. Avec ces expédients destinés à acheter la paix sociale, le système se donne bonne conscience d’avoir rempli sa mission et les tubes digestifs de nos compatriotes, avant de les pousser repu dans un sommeil politique profond. Si la politique faisait appel à l’intelligence, au cœur et à la raison de l’Algérien, celui-ci se mettrait à l’ouvrage, il deviendrait compétitif, créatif... L’indice d’innovation place l’Algérie en 2018 au 110ème rang sur 126 pays, loin derrière la Tunisie (66ème) et le Maroc (78ème)…                                                                                                                                                       
Les Algériens ne sont pas plus tarés que d’autres peuples
Le peuple algérien n’est pas plus frappé d’une tare de moralité ou d’intelligence que d’autres peuples. En effet, environ 7 millions de ressortissants Algériens dans le monde le démontrent indubitablement. Ils vivent comme leurs semblables dans les pays où ils ont élu domicile, en créant de la richesse; en prouvant qu’ils peuvent être de bons citoyens respectueux des lois du pays d’accueil; en bons contribuables ils s’acquittent de leurs impôts; en voisins ils jettent leurs sachets poubelles dans les conteneurs réservés à cet effet; comme piétons, ils empruntent le trottoir et traversent la chaussée sur un passage protégé…                                                                                                                                                  
Pourquoi, les nationaux ne font pas de même en Algérie? Force est d’admettre l’influence et le poids du milieu ambiant. Face à un tel dilemme, faut-il jeter la pierre à l’Algérien ou au système dans lequel il évolue?  La réponse coulant de source, tous les faux problèmes, dont je livre ici quelques échantillons, n’auraient jamais dû exister si l’Algérien vivait sous l’empire d’un Etat le considérant comme adulte, capable d’être associé à son devenir politique et à la gestion de la chose publique.
Tel n’est pas le cas et les exemples cités ci-après l’attestent incontestablement. Et aux ‘’biens pensants’’ de nous expliquer qu’il faut encore plus d’interdits à des Algériens peu en phase avec l’ordre et la loi, au lieu de commencer par interdire les passe-droits, à l’origine des attitudes négatives des «laissés pour compte…»
La discipline et la valeur de l’exemple des Algériens
Les marches pacifiques et dans un ordre impeccable démontrent que les Algériens peuvent être disciplinés et civilisés, soit du côté du peuple soit des forces de l’ordre; attitude ayant forcé l’admiration et le respect du monde entier… Pour prouver que ce comportement n’est pas circonstanciel, les mesures relatives au port de la ceinture de sécurité et l’usage du téléphone portable au volant de sa voiture furent bien observées pendant des années par l’Algérien, à l’exception des pistonnés du système. Tous les peuples de la terre, sont originellement indisciplinés, paresseux et répugnent à travailler. C’est au système politique et aux gouvernants clairvoyants de corriger ces inconvénients…                
Gabegie et corruption naissent des pouvoirs incontrôlés
Notre pays est géré par des sortes d’impulsions irraisonnées... L’exemple du crédit documentaire rendu obligatoire dans les importations de l’Algérie à l’étranger, en tant que mode de paiement international, illustre bien le niveau d’approximation du gouvernement de ce pays, pour lequel il faut dépenser 2 dinars pour en gagner 1... ; Faute grave commise par Ahmed Ouyahia, propre à appauvrir notre pays au lieu de l’enrichir... Quand un gouvernement ignore les règles élémentaires de l’économie et du commerce, il lui est impossible de créer de la richesse. Cf. ma contribution sur le crédit documentaire, In El Watan du 07/02/2012.
Pourquoi soumettre le peuple à tant d’austérité quand on enregistre annuellement 4 à 5 milliards Usd de manques à gagner (constitués en grande partie de pertes sèches), en raison d’une gestion chaotique du commerce extérieur et de la chaine logistique; au moins la moitié de ces sommes est récupérable, pour peu que la bureaucratie laisse place à l’expertise algérienne… Avec de simples mesures de facilitation et de contrôles compétents et honnêtes, notre pays peut se passer des interdits fondés sur la défiance et la suspicion des Algériens… Les années de prohibition aux Usa n’ont-ils pas suffisamment mis en évidence cette vérité basique que les interdits attirent la corruption comme un aimant aspire la limaille?                                                                                                                                                                        Il me plait de citer parfois l’exemple de l’’’autorisation de sortie du territoire national’’, instaurée à la fin de l’année 67, sous un prétexte des plus burlesques dont la délivrance par la daïra, finira par être l’objet de bakchichs, suivant un barème variant de 500 à 1000 DA; somme énorme pour l’époque. Voici comment la corruption à grande échelle s’installa en Algérie, alors qu’à l’époque gratifier un garçon de café d’un simple pourboire, pour manifester sa satisfaction, était perçu comme une atteinte à sa fierté d’Algérien.
Du mauvais gouvernement et des coûts sociaux
Les Algériens ont fait preuve de résilience, pendant au moins deux générations, face aux privations et pénuries de toutes natures, allant des coupures d’électricité et de l’eau, rivalisant avec les sempiternels dérangements du téléphone, auxquelles s’ajoutent aujourd’hui les perturbations chroniques d’Internet. Que dire alors des pénuries cycliques de médicaments dans une médecine aussi gratuite que l’acte qui lui a donné le jour? Les nerfs des Algériens entrent en ébullition, à la simple évocation du mauvais gouvernement du pays qui les sollicite sans répit avec des problèmes au lieu d’apporter des solutions à leur existence. Les maux sociaux dus aux nuisances de la mauvaise gouvernance ont un coût économique mesurable, notamment par la facture des importations de médicaments avoisinant les 2 milliards d’Euros, dont une part conséquente est consacrée à la consommation de psychotropes et autres antidépresseurs…                                                                                                                                                     
On se surprend parfois à implorer le ciel résigné: ‘’Allah ghaleb’’, ‘’c’est ça l’Algérie!’’ A force de dire Amen, l’Algérien en est arrivé à se faire maltraiter verbalement, voire physiquement. Les frasques d’Air Algérie sur le net, nous montrent des agents (majoritairement pistonnés) d’une compagnie commerçante vociférer contre des passagers, lever la main sur eux… Et un député des Amériques-Asie de dire dans les années 2000: ‘’quand on va au consulat d’Algérie (…) on a l’impression d’entrer dans un commissariat…’’ Qu’a fait au Ciel ce peuple, pour souffrir ces tourments démoralisants pour les individus et affligeants pour l’Etat? Un pays dont la devise accrochée sur les frontons d’édifices publics est: ‘’Par le peuple et pour le peuple’’.                                                                                                        
Un exemple criant de dérives législatives et réglementaires
Ainsi, les tenants du pouvoir vont, par leur mode de gouvernance aléatoire, jusqu’à laisser supposer que l’Algérien est par essence un mauvais sujet… A cet égard, la meilleure preuve nous est fournie par le recours obligatoire et systématique au notaire, après avoir escamoté l’acte sous seing privé... Ce geste d’établir un acte notarié, pour tout et n’importe quoi, a significativement dévalorisé la fonction de notaire. Le recours et le choix du notaire sont censés relever de la volonté individuelle (droit supplétif) et non de l’obligation administrative (droit impératif). Cela signifie que l’Etat n’a nullement confiance en ses administrés. Dans tous les pays, on a recours à l’acte notarié lorsque les rapports de confiance ne présentent pas de garanties suffisantes, lors de transactions. Ici, le caractère obligatoire n’a aucun sens, d’autant que l’étude notariale exige en outre la présence obligatoire de deux témoins. Dans ces conditions à quoi sert l’assermentation du notaire?
L’attestation sur l’honneur sur papier timbré, héritée de l’administration française, ne paraissait pas suffisante aux yeux des décideurs pour soumettre encore ce document à notarisation. Que reste-t-il comme principe moral à l’Algérien s’il doit encore soumettre sa parole d’honneur à authentification chez le notaire? Douter systématiquement du citoyen, n’est-ce pas la meilleure façon d’installer la suspicion dans l’esprit de tout le corps social et de créer par conséquent de mauvais citoyens? Si ceux-ci ne sont pas loyaux, il doit exister une faille dans le milieu social et éducatif et corolairement dans la gestion de la chose publique. Dans ce cas, il appartient à la politique (n’est-ce pas l’art du possible?) de le refaçonner, comme Atatürk s’est employé à policer les Turcs, Bourguiba les Tunisiens...                                                                             
Des Lois et des activités d’utilité publique
Il fut un temps où les annonces portant enquêtes ‘’commodo-incommodo’’ étaient un préalable à la construction d’un édifice ou la création d’activités porteuses de nuisances et pour l’obtention du registre de commerce et/ou du permis de construire. L’absence de ces enquêtes légales a livré nos villes et villages à une anarchie urbanistique totale: des quartiers résidentiels sont transformés en autant de zones de nuisances; résidence à étages multiples (exit le R+1 réglementaire); dépôts de stockage et d’approvisionnement; ateliers de mécanique, tôlerie, installation d’alarme, menuiserie, découpe de marbre, etc.; outre des fabriques où ces activités s’accompagnent des inévitables livraisons de matières premières et de distribution de produits finis, à toute heure du jour et de la nuit. Que dire des nuisances sonores exaspérantes des: chignoles, scies à métaux, marteaux piqueurs, pelles mécaniques pour d’incessants travaux dans des constructions mixtes (habitat et doukan)…
On vient de rajouter dans une ville hyper bruyante comme Alger (à l’ère des drones silencieux dans la plupart des villes), des hélicoptères de surveillance tournoyant au dessus de nos têtes avec des vrombissements assourdissants. Il y a deux mille ans, Jules César interdit à Rome la circulation des chars entre 12h et 16h, pour permettre aux Romains de se restaurer et de se reposer... Je passe sous silence les bruits des pétards et fumigènes (interdits!?) à longueur d’années et tard dans la nuit, à l’occasion de mariages, de matchs de foot, de fêtes religieuses, outre le tintamarre des motos à échappement libre.
La devise du pouvoir est simple: pourvu que le peuple ne se mêle pas de politique, liberté lui est laissée de faire ce qui lui plait…; l’ochlocratie (pouvoir de la foule) arrange ce système démagogue dans la mesure où les citoyens produisent des nuisances à eux-mêmes.
 Des règles de conduite dans la Cité
En l’absence de l’Etat, les trottoirs et les chaussées ont perdu leur vocation première. En effet, tandis que voitures et commerces en tous genres envahissent les trottoirs, les piétons défilent en tous sens sur la chaussée, se livrant à une véritable gymnastique pour se frayer un chemin dans ce désordre inextricable. Les stationnements, suivant les jours pairs et impairs, n’existent plus, outre que ces espaces sont accaparés par des commerçants qui font leur loi en se réservant ‘’à l’œil’’ des emplacements devant leur magasin, sous formes d’obstacles: piquets avec chaines, triangles métalliques cadenassés, chaises, etc. Les espaces restants sont livrés à des margoulins (‘’parkingueurs’’), qui ont trouvé le moyen de s’assurer une ‘’aumône obligatoire’’, consentie par l’automobiliste pour ne pas en arriver aux mains…                                                                                          
Que penser de ces ‘’dos d’ânes’’ sauvages, hors de toutes normes légales? Ce spectacle, autant lamentable que dangereux, fait partie du décor des villes et villages algériens. Même les autoroutes et autres rocades n’y échappent pas, comme si les nombreux ‘’nids de poules’’ et affaissement des chaussées ne remplaçaient pas avantageusement ces ‘’dodanates ‘’ (maltraitance lexicale du français); chaque Algérien se sent, le laisser-faire aidant, en droit d’installer son ‘’ralentisseur’’ devant chez lui,  soit autant de désagréments de nature à entraver la fluidité de la circulation routière et d’abimer les véhicules des gens…                                                                                                                                                      Apparemment on n’a pas compris que l’économie d’un pays, pour être dynamique, ne peut s’accommoder de ralentisseurs quelconques. A cela s’ajoutent les barrages fixes et mobiles, où parfois ceux des gendarmes rivalisent avec ceux des policiers (?!), aux entrées et sorties de villes et villages, y compris sur les voies dites rapides…  On appelle cela de l’anti-économie.                                
On peut ainsi écrire des thèses sur le laxisme public ambiant et les nuisances sociales, du fait d’une gouvernance calamiteuse…


K.K Essayiste, expert en transports-logistique, consultant international
 


Dimanche 31 Mars 2019


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