Palestine occupée

La complicité du gouvernement Siniora : Le Grand Fric-Frac de Tripoli


« Si vous pensez piger quelque chose à la politique libanaise, c’est sûrement qu’on ne vous a pas tout dit… » Un Anonyme.

Cela a commencé très simplement. Un groupe d’hommes a dévalisé une banque, dans la ville d’Amyoun, dans le Nord du Liban, après quoi ce groupe s’est fondu dans le camp grouillant de réfugiés palestiniens de Nahr al-Bared, à Tripoli, la police à ses trousses. L’armée libanaise s’est rapidement retrouvée mêlée à l’affaire, et sans crier gare, une bataille acharnée contre un groupe activiste se dénommant lui-même Fatah al-Islam, retranché à l’intérieur du camp, s’en est ensuivie. Tout aussi rapidement, une dizaine de soldats libanais ont été tués.

Par Rannie Amiri > rbamiri@yahoo.com


Rannie Amiri
Vendredi 25 Mai 2007

Photo de gauche à droite : Samir Geagea, Fouad Siniora, Saas Hariri & Walid Jumblat, le clan pro américain du Liban
Photo de gauche à droite : Samir Geagea, Fouad Siniora, Saas Hariri & Walid Jumblat, le clan pro américain du Liban
Que s’est-il passé ?

Comme toutes les rumeurs circulant au Liban, les détails exacts restent nébuleux. Mais la conflagration résultante est très claire : il s’agit des journées les plus sanglantes d’affrontements entre Libanais, Palestiniens et tutti quanti, depuis la guerre civile.

Le chef du Fatah al-Islam, une formation salafiste / jihadiste, est Shaker al-Absi, un collègue de feu Abu Musab al-Zarqawi.

Ayant passé un certain nombre d’années en tôle en Syrie, il fut condamné à mort par contumace en Jordanie, en 2004, pour l’assassinat (en 2002) d’un diplomate américain : Laurence Foley.

Le programme de son organisation, apparemment composée de seulement quelques centaines d’hommes et bénéficiant du maigre soutien d’autres factions palestiniennes résidentes, est tout à fait typique d’Al-Qa’ida.

Localement, il s’agit d’instaurer la loi islamique dans le camp, plus largement, il est question de s’en prendre aux intérêts américains dans la région et de chasser toutes les troupes étrangères (en particulier l’Unafil) du Liban.

Sans surprise, on trouve parmi ses membres beaucoup de combattants étrangers ayant effectué récemment des périodes de "service" en Irak.


Cette histoire a ouvert bien des fenêtres intéressantes.

Une d’entre elles concerne la manière dont beaucoup de Libanais, d’une manière quasi pavlovienne, ont fait retomber la responsabilité des événements à Tripoli sur la Syrie.

Qu’importe, si un régime laïc baathiste comme celui de la Syrie haïsse plus que tout les radicaux salafistes, qu’il considère essentiellement et avant tout comme une menace pour sa propre existence (j’en veux pour preuve l’écrasement par feu le président syrien Hafez al-Asad de la rébellion de la ville de Hama, tuant 10 000 membres sur les 25 000 du mouvement des Frères musulmans).
Certes, la Syrie a fermé sa frontière avec le Liban peu après le début des combats à Tripoli…

Une autre fenêtre (sur le Liban) est celle des conditions absolument déplorables dans lesquelles survivent les Palestiniens dans les camps de réfugiés, totalement isolés du reste du pays, plongés dans une misère abjecte et dont le voisinage est aux mains de tel ou tel gang de malfrats. Le désespoir est toujours un terreau fertile dans lequel des organisations telle Al-Qa’ida s’enracinent très facilement.

Toutefois, l’aspect le plus dérangeant des combats à Tripoli a été omis – ou a été délibérément occulté – dans les commentaires sur les points précédents.

A savoir : la complicité absolue du Premier ministre Fouad Siniora et de ses alliés, à l’instar de Saad Hariri, le chef de la majorité parlementaire libanaise, dans l’importation et l’implantation d’organisations telles Fatah al-Islam au Liban, où ils les ont laissées délibérément opérer en toute liberté, et ce, dans une sorte de grand pari, de va-tout sur leur capacité à saper la prééminence du Hezbollah.

Le Fatah al-Islam, et plus largement Al-Qa’ida, après tout, nourrissent une haine viscérale pour les musulmans chiites, qu’ils considèrent hérétiques.

Qui de mieux indiqué pourrait-on amener au Liban via les sordides camps de réfugiés palestiniens que ces types-là ?

C’est le journaliste Seymour Hersh, qui a décelé, dans un article du New Yorker (publié en mars de cette année) un tournant dans la politique des Etats-Unis et de leurs protégés (gouvernement Siniora, Jordanie, Arabie saoudite) dans le sens d’une utilisation d’organisations sunnites en tant que rempart contre une influence iranienne croissante perçue comme menaçante.

En quoi l’article de Hersh était-il prémonitoire ?

Alastair Crooke, qui a passé près de trente années de sa vie au service du MI6, les services de renseignement britanniques, et qui travaille aujourd’hui à Conflicts Forum, m’a dit ceci : « Le gouvernement libanais est en train d’ouvrir un espace, pour introduire des gens (à sa botte). Cela risque de s’avérer extrêmement dangereux ».

Crooke m’a expliqué qu’une formation sunnite extrémiste, le Fatah al-Islam, avait scissionné de sa formation d’origine, le Fatah al-Intifada, dans le camp de réfugiés de Nahr al-Bared, dans le nord du Liban.

A l’époque, le Fatah al-Islam ne comptait pas plus de deux cents membres. « On m’a dit que pas plus de vingt-quatre heures [après leur sécession], ils se sont vu offrir des armes et de l’argent par des gens se disant représentants des intérêts du gouvernement libanais – sans doute pour les utiliser contre le Hezbollah », m’a dit Crooke.

Au cours d’une interview de Hassan Naçrallah [le chef du Hezbollah libanais, ndt], Hersh lui ayant demandé si ce qu’il redoutait le plus n’était pas d’être assassiné par Israël, Naçrallah avait répondu que non : ceux qu’il redoutait par-dessus tout, c’étaient d’autres Arabes : ceux des renseignements jordaniens, et des jihadistes salafistes / wahhabites.

La mission suprême du Fatah al-Islam et de ses affiliés consistait-elle à assassiner Hassan Naçrallah, sur commande du gouvernement Siniora ?

Le fait que l’armée libanaise soit en train de livrer bataille au Fatah al-Islam est quelque peu déroutant : c’est là quelque chose qui suscite même la perplexité d’un intrépide reporter vétéran, spécialiste du Liban, qui en a vu bien d’autres : Robert Fisk.

Les voies de la politique libanaise peuvent être tout à fait mystérieuses, et nul ne doute qu’il y ait derrière toute cette histoire bien plus d’éléments que l’œil ne peut en découvrir.

Quoi qu’il en soit, Fouad Siniora et Saad Hariri l’ont appris à leurs dépens : les porte-flingues stipendiés tirent souvent dans la main qui les paie. Conséquence de l’aventurisme calamiteux [des deux très chers amis de Jacques Chirac] : des innocents continuent à le payer de leur vie.

Mais revenons au journaliste américain Seymour Hersh :

A Beyrouth, au cours d’une interview, un haut responsable du gouvernement Siniora avait reconnu qu’il y avait bien des jihadistes sunnites opérant en territoire libanais : « Nous avons une attitude libérale, qui permet aux types d’Al-Qa’ida d’avoir une présence ici », avait-il déclaré.

Tout comme le Fatah al-Islam, le gouvernement Siniora a le sang de dizaines de soldats libanais et de civils libanais et palestiniens sur les mains.

Et ça, c’est quelque chose qui nous atteint directement, entre les deux yeux.

Source : CounterPunch
Traduction : Marcel Charbonnier


Dimanche 27 Mai 2007

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