Philosophie politique

La clé de la guérison, Miftāḥ al-Shifā'



Paul Lestrem
Samedi 25 Août 2012

La clé de la guérison, Miftāḥ al-Shifā'

Le modèle tripartite de la cité platonicienne mis en parallèle avec le conflit syrien.

Pour faire suite à l'article intitulé Méditations sur la guerre civile syrienne, et pour répondre à certaines attentes de lecteurs qui trouvaient l'article trop court, nous nous proposons de développer l'idée de « tripartition » à propos de la Syrie, à la fois pour l'étude des causes de ce conflit mais également pour proposer une solution à cette crise, qui ne passerait pas par la violence.

Il y a aujourd'hui une guerre civile en Syrie : sur quoi peut-on se baser pour montrer qu'il y a trois types d'acteurs, quelles sont les causes de cette tripartition et quelle issue peut être proposée pour guérir ce mal ?

I/ La tripartition de la cité : exposé platonicien

La République de Platon peut être à la fois considérée comme une œuvre de philosophie morale et de philosophie politique. Ce n'est pas l'objet de cet article que de la présenter intégralement mais pour en résumer les grands traits, Platon cherche à examiner les différentes composantes d'une cité parfaite ayant à sa tête un philosophe.

Une des idées les plus connues de la République est le principe de la tripartition de l'âme : la raison est la partie supérieure de l'âme alors que la partie irascible et la partie désirante sont ses parties inférieures [Rép.IV 435A-B]. Un peu plus loin, il établit une analogie entre la tripartition de l'âme et la tripartition de la cité [Rép.IV 441c].

À la classe des artisans correspond dans l'âme la concupiscence dont la vertu est la tempérance. À la classe des guerriers correspond la passion de la colère dont la vertu est le courage. Enfin, à la classe des archontes correspond l'intelligence dont la vertu est la sagesse. (Berthou, 2005, p.16)

Est-il possible d'appliquer ce modèle à un État ? Nous partirons du principe que oui, bien que cette opinion puisse être discutée, mais cela n'est pas de l'ordre de cet article.

Un autre auteur peut être mobilisé ici : il s'agit de celui que les philosophes arabes appelaient le Second Maître : al-Fârâbî, né en 872 et décédé en 950 à Damas. Il a commenté Platon et Aristote et a apporté leurs pensées dans le monde musulman. Un de ses principaux intérêts était la philosophie politique et c'est un de ses ouvrages qui servira pour répondre à la problématique générale : il s'agit de son essai intitulé de l'obtention du bonheur, qui est une sorte d'introduction à deux autres textes : la philosophie de Platon et la philosophie d'Aristote.

II/ Les quatre causes et la situation actuelle en Syrie

En quoi le modèle tripartite de Platon peut-il s'assimiler au modèle actuel syrien ? L'affirmation suivante a été posée dans Méditations sur la guerre civile syrienne : il y a actuellement trois « clans » en Syrie : les partisans de Bachar al-Assad, ceux que les occidentaux appellent « les rebelles » et ceux qui étaient appelés « les civils » dans l'article précédent.

La sagesse consiste en l'étude des causes : ceci est l'opinion d'Aristote et des aristotéliciens. La théorie aristotélicienne de la causalité est présentée principalement dans le livre A de la Métaphysique d'Aristote [981b]. Pour autant, le philosophe a une utilité lorsqu'il apporte quelque chose : c'est ce que le Philosophe appelle l'enseignement [Mét. A.981b5-10].

Les quatre causes sont présentées par al-Fârâbî comme tel :

Les principes de l'être sont au nombre de quatre : 1) Ce qu'est telle chose, ce par quoi et comment elle est – ces trois questions ont la même signification (dans la mesure où elles désignent la cause formelle) ; 2-3) D'où elle est tirée (la cause matérielle) 4) En vue de quoi elle est (la cause finale) (car pour la question d'où elle est nous désignons à la fois les principes actifs et les principes matériels ; par là les causes et les principes de l'être sont quatre). (Fârâbî, 2010, p.23)

C'est sur ces questions que l'analyse va se baser pour comprendre les causes de cette tripartition de la Syrie.

Examiner ce qu'est la tripartition vient d'être fait et il n'est pas utile de revenir dessus. De même, se demander ce par quoi est cette tripartition est plutôt vain et revient à étudier sa définition. Enfin, se demander comment est la tripartition de la crise syrienne revient à examiner ce qui a été précisé dans les méditations sur la guerre civile syrienne.

Dans un sens, on a précisé ici ce qu'était la cause formelle de la tripartition. Il convient maintenant de se demander d'où elle est tirée, c'est-à-dire d'étudier la cause matérielle.


Le Monde, dans son édition du 23 novembre 2011, laisse apparaître des conflits religieux en Syrie :

Si les alaouites détiennent la plupart des postes-clés dans l'administration, les sunnites majoritaires nourrissent un fort ressentiment contre ces derniers, tandis que les Kurdes ont bénéficié de nombreuses concessions de la part du régime. Les villes les plus pauvres se soulèvent, tandis que les principaux pôles économiques sont dans l'expectative. (Anonyme, 2011)

Mais à la religion se mêle des conflits économiques qui sont précisés dans ce même article : besoin de richesses pour les plus pauvres par exemple.

En aparté, il nous semble utile d'évoquer cette formule d'al-Fârâbî extraite de son Livre de la religion :

Une religion, ce sont des opinions et des actions réglementées et rattachées à des clauses, que prescrit le premier gouvernant d'un groupe de gens, en revendiquant d'acquérir, à la faveur de leur adoption par eux, un objectif défini qu'il a sur eux ou grâce à eux. Ce groupe peut être un clan, ce peut être une cité ou un district, ce peut être une nation immense, ce peut être une pluralité de nations. (Al-Fârâbi, 2007, p.43)

Le modèle tripartite peut alors s'appliquer par rapport à la religion : les alaouites sont plus proches de Bachar al-Assad, les sunnites peuvent se retrouver parmi les rebelles et ceux qui ne sont ni l'un ni l'autre peuvent se retrouver parmi les civils.

Cette crise semble alors tirée d'un problème religieux : il s'agit de sa cause matérielle. Ici vient d'être montré quel était le principe actif de cette crise, c'est-à-dire quelle forme avait le conflit.

Passons maintenant à l'étude de son principe matériel, c'est-à-dire de ce qui constitue le « réceptacle » de cette crise.

Il faut comprendre réceptacle dans un sens imagé, mais cette question est loin d'être facile à cause de nombreux facteurs. Pour rappel historique, la Syrie était isolée du monde depuis 2005 suite à l'assassinat de Rafiq Hariri. Le Printemps Arabe débute en décembre 2010 avec des protestations contre le chef de l'état tunisien, puis il gagne l'Algérie, le Yémen, le Liban... jusqu'aux premières manifestations en Syrie le 26 janvier 2011.


On peut donc comprendre par « réceptacle » l'ensemble du territoire syrien, qui est lui-même inclus dans un réceptacle plus grand : celui du monde arabe. C'est pour cela qu'on peut rappeler les propos de Bachar el-Assad parlant d'un complot venu de l'étranger. (Basbous, 2012)

Le réceptacle, en août 2012, semble également être à la fois la Syrie et le Liban : l'édition du 22 août 2012 explique que la crise syrienne contamine le Liban. (Stephan, 2012)

Cette tripartition du peuple syrien peut donc également trouver sa cause dans cet élargissement de la crise, dans le sens où d'autres (tels les libanais) peuvent s'en imprégner.

Voici détaillés les causes matérielles de cette tripartition de la Syrie, il conviendrait d'étudier sa cause finale, ce qui consiste à comprendre ce en vue de quoi elle est. Pourtant, la crise syrienne n'est pas encore terminée et il nous semble difficile d'étudier le but de cette tripartition, si ce n'est en évoquant la formule « diviser pour régner » mais sans preuve, une affirmation n'a aucune valeur.

Après avoir exposé ce qu'était la tripartition de la cité platonicienne et trois des quatre causes du conflit syrien, voyons maintenant quelle est une des clés de la guérison pour que la Syrie puisse retrouver son harmonie.

III/ La clé de la guérison - Miftāḥ al-Shifā' :

Le titre la clé de la guérison est inspirée par le titre d'un ouvrage du commentateur d'Avicenne : Sayyed Aḥmad ‘Alawī. Il a été montré que les trois parties de la tripartition de la cité sont les artisans, les guerriers et les philosophes et que chacune correspond à une partie de l'âme. Pourtant, il a aussi été montré qu'un des problèmes en Syrie était la religion : intéressons-nous alors, en écartant la religion, à la place que chacun doit avoir pour qu'un équilibre réel existe.

Si le dirigeant est philosophe il établit un équilibre au sein de la population, comme la raison équilibre l'irascibilité et le désir. Par philosophe, il faut comprendre un dirigeant qui soit capable de discernement et qui fait un milieu (médiété) entre deux vices : l'un par excès et l'autre par défaut [Eth. Nic, II, 1107a]
Le dirigeant serait le modèle de l'homme vertueux proposé par le Philosophe, capable de suivre la voie du juste milieu.

La place du gouvernant étant posée, quelle serait la place du militaire ? Manifestement, dans la plupart des sociétés, le militaire a un rôle défensif, mais est également soumis aux décisions du gouvernement. Pour autant, dans certains états, les militaires détiennent à la fois le pouvoir politique et défensif.

Dans l'idéal, le militaire doit retrouver la place proposée dans la cité idéale platonicienne, c'est-à-dire un rôle défensif.

Enfin, le civil doit pouvoir s'exprimer sur celui qu'il veut à sa tête : c'est le principe de la démocratie.

Mais pour cela, il a besoin de la société civile: c'est ce qui a été dit dans l'article précédent.

La démarche de cet article était de montrer en quoi la Syrie pouvait connaître une tripartition de son état, étudier les causes de cette tripartition et voir comment un équilibre pouvait revenir.

Cela a été fait sur un modèle philosophique classique, mais pourrait être discuté sur un autre modèle basé sur un système de gouvernance internationale, qui pourrait faire partie d'un nouvel article.

Paul Lestrem, 23 août 2012

***

Bibliographie :

Anonyme (2011) Syrie : des contestations pour raisons économiques et communautaires on http://www.lemonde.fr/proche-orient/infographie/2011/11/23/syrie-des-contestations-pour-raisons-economiques-et-communautaires_1607769_3218.html [en ligne], page consultée le 22 août 2012

Aristote (2008) Métaphysique, trad.par M-P Duminil et A.Jaulin, Barcelone : G.F Flammarion

Aristote (1990) Ethique à Nicomaque, trad.par J.Tricot, Saint-Amand : Librairie Vrin

Basbous (2012) Le discours de Bachar el-Assad laisse présager la poursuite de la répression en Syrie, on http://www.rfi.fr/moyen-orient/20120603syrie-bachar-el-assad-discours-presager-poursuite-repression [en ligne], page consultée le 23 août 2012

Berthou (2005) Classes préparatoires aux écoles de commerce - Problématiques essentielles - Conseils de méthode - 300 sujets, Levallois-Perret : Studyrama

Fârâbî (2010) De l'obtention du bonheur traduit par O.Seyden et N.Lévy, éd.Allia : Paris

Fârâbî (2007) Philosopher à Bagdad au Xe siècle, trad.par S.Diebler Points : Villeneuve d'Ascq

Lestrem (2012) Méditations sur la guerre civile syrienne on http://www.alterinfo.net/Meditations-sur-la-guerre-civile-syrienne_a80259.html [en ligne] page consultée le 24 août 2012

Stephan (2012) La crise syrienne contamine le Liban on http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/08/22/la-crise-syrienne-contamine-le-liban_1748468_3218.html [en ligne], page consultée le 23 août 2012



Samedi 25 Août 2012


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