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La classe moyenne et la fausse démocratie


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On dit qu'Aristote fut le premier à évoquer l'existence d'une "classe intermédiaire" entre les riches et les pauvres. Il ne s'agit pas de la découverte la plus sage du grand philosophe. En effet, même à son époque, il était facile de se rendre compte de l'existence d'une couche intermédiaire entre les élites et les misérables. Il est cependant curieux de constater que la science n'a pas beaucoup progressé en la matière depuis l'époque aristotélicienne.


Mardi 14 Octobre 2008

La classe moyenne et la fausse démocratie
Par Piotr Romanov, RIA Novosti



Quelques dizaines de méthodes seulement ont vu le jour depuis pour définir la classe moyenne, et celles-ci, en raison de leur caractère contradictoire, n'ont fait que susciter des doutes quant à son existence, ou du moins à la précision de ce terme. C'est que tout homme normal comprend que la classe moyenne existe, mais les sociologues, eux, ont certains doutes à cet égard. Ils sont incapables, par exemple, de définir le niveau de revenus qui permettrait d'affirmer que telle ou telle personne appartient à la classe moyenne.

Il est encore plus difficile de définir le caractère de la classe moyenne. En effet, ses représentants manifestent deux tendances opposées, à savoir l'amour du libéralisme et du conservatisme. C'est-à-dire qu'une même personne peut préconiser à la fois la liberté et la stabilité, alors que ces deux phénomènes, malheureusement, ne vont pas toujours ensemble. La notion même de stabilité est souvent étrangement interprétée par la classe moyenne. Au nom de cette stabilité, celle-ci a soutenu toutes sortes de régimes.

Qu'en est-il en Russie? Lev Goudkov, directeur du Centre Levada, évoqua un jour dans un cours les études que son établissement avait réalisées à la demande d'un client particulier et qui étaient consacrées à la classe moyenne naissante en Russie. Dans le cadre de ce sondage, le centre avait questionné des managers trentenaires ayant fait carrière et atteint le "bien-être" uniquement grâce à leur formation, leurs capacités intellectuelles et leur énergie, et non des fonctionnaires corrompus de la période eltsinienne.

Cependant, à la question de savoir quelle était le principal acquis de la période poutinienne, la quasi-totalité des personnes interrogées ont donné la même réponse - "la stabilité" - ce qui est d'ailleurs tout à fait prévisible aujourd'hui. Mais la question suivante - celle de savoir à quel point leur actuel bien-être social et matériel est stable - a obtenu des réponses surprenantes. La période de stabilité garantie a été évaluée entre deux et six mois. Notons que ce sondage a été réalisé bien avant l'actuelle crise financière.

De toutes les caractéristiques existantes de la classe moyenne, la plus éloquente est sans doute la suivante: une personne appartenant à cette classe estime être un pilier de l'Etat, définir le sort de son pays et assurer sa prospérité et sa sécurité. Mais elle pense aussi que ce sont les représentants de la classe moyenne et non les élites qui élisent et contrôlent le pouvoir. Ils peuvent, si nécessaire, remplacer une équipe de gestionnaires de l'Etat défaillante grâce à un système électoral clair et transparent. Dans de telles conditions, plus large est la classe moyenne, mieux c'est pour le pays: la classe moyenne garantit alors la stabilité de l'Etat. Or, la classe moyenne russe a un autre mode de pensée. D'ailleurs, dans les conditions actuelles, il lui est impossible de se percevoir d'une telle façon.

Le président Dmitri Medvedev a récemment prononcé un discours devant les représentants de l'opinion publique dans lequel il a formulé cinq principes qu'il envisageait de suivre en matière de politique intérieure.

Medvedev a commencé par rejeter catégoriquement les espoirs de certains partenaires étrangers de la Russie souhaitant la repousser en arrière, lui imposer un état de forteresse assiégée, à l'intérieur de laquelle règnerait, comme souvent dans ce cas, l'autoritarisme voir le despotisme. Lors de la rencontre, on a beaucoup parlé de la liberté de la personne, de la démocratie, et ce, en lien avec d'autres tâches urgentes pour la société russe: la modernisation, la promotion des technologies innovantes, etc. Bref, le président a donné à entendre que la Russie ne reculerait pas d'un seul pas dans sa voie démocratique.

Cela se veut rassurant. Mais pas tant que ça, car pas un seul mot n'a été prononcé à propos de la nécessité de moderniser le système politique actuel. Celui-ci semble pleinement satisfaire le pouvoir. Ce qui signifie que la Russie, certes, ne reculera pas d'un seul pas, mais qu'elle n'avancera pas non plus.

Or, dans les conditions politiques actuelles, la classe moyenne russe ne pourra jamais être le pilier de l'Etat. Il importe de comprendre et de reconnaître finalement que l'architecture politique érigée d'après les recettes de Vladislav Sourkov [proche collaborateur de Poutine] ne s'appuie pas sur les personnes, ni sur la classe moyenne, quelle qu'elle soit, ni même sur les élites, mais exclusivement sur le numéro un du pays. En défendant, lors d'une rencontre, l'idée de la "démocratie souveraine", M. Sourkov a résumé: "Le texte portant sur la démocratie souveraine est personnifié, parce qu'il reflète la politique du président Poutine".

Aujourd'hui, la Russie a un autre président, mais sa démocratie factice est toujours la même. Le parti du pouvoir, conduit désormais par un "leader national" [Poutine - ndlr.] n'en est pas devenu plus efficace. En revanche, il ne cesse de gonfler, ressemblant de plus en plus à un large "front national". Ceci peut s'avérer bien pratique dans le domaine de la lutte électorale, mais absolument impropre au travail quotidien. Par exemple, Russie unie vient d'absorber le Parti agraire. Le fait que la majorité des membres de ce parti partagent les idées de gauche n'a gêné personne. Parallèlement, le SPS (Union des forces de droite) a, semble-t-il, définitivement disparu. Donc, de fait, la Russie est en train de passer à un système de parti unique.

La citation susmentionnée de Sourkov illustre comment il est possible, en décelant l'un des vices fondamentaux de la vie russe (qui consiste notamment dans la tradition de miser sur le leader, le tsar, le "Superman" et non sur le peuple), d'utiliser cette grave maladie à des fins politiques au lieu de la traiter.

En effet, les personnalités fortes, comme l'affirme Vladislav Sourkov, sont souvent capables de compenser l'inefficacité des collectifs, le manque de confiance mutuelle et les défauts d'organisation. Mais l'Histoire montre que de plus en plus souvent, ces personnalités fortes ne font que saper l'efficacité des collectifs (et même des individus) et aggraver le manque de confiance réciproque. Autrement dit, il s'agit du principal obstacle sur la voie de la création d'une société normale en Russie. La "démocratie souveraine" est donc loin d'être un système qui tient compte des particularités et des traditions du peuple russe, comme l'affirment ses auteurs. C'est tout simplement une "anti-démocratie".

C'est pourquoi elle ne fait que nuire à la classe moyenne russe, qui vient seulement de voir le jour. Elle nuit aussi à la lutte proclamée par le président contre la corruption et les abus des tribunaux, et même à la mise en oeuvre des projets d'innovation, dont on fait tant la publicité, car ces projets sont impossibles à réaliser sans des personnes vraiment libres, à l'esprit affranchi. Ou alors il faudrait revenir à la pratique stalinienne des "charachki" (laboratoires secrets soviétiques, appartenant au système du goulag), mais dans les établissements de ce genre, les collaborateurs sont motivés par des facteurs tout à fait autres.

La conclusion qu'on peut en tirer est tout à fait simple. La réforme politique ne doit pas s'arrêter alors que le pays fait face à des tâches aussi ambitieuses que celles formulées par Medvedev. Il est donc grand temps de se tourner vers les gens.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.


Mardi 14 Octobre 2008


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