Politique Nationale/Internationale

La cinquième étoile du Mercosur


L’entrée du Venezuela comme membre à part entière du Mercosur s’est accélérée à la suite du sommet de Mar del Plata [1], où les quatre membres de l’alliance régionale (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) plus Caracas ont été les seuls à rejeter la Zone de libre-échange des Amériques (ALCA, sigles en espagnol [2]). D’autre part, cette bonne nouvelle est peut-être la dernière occasion de renforcer l’intégration régionale, qui souffre d’un fort blocage, voire qui a des tendances à la désagrégation.


Vendredi 23 Décembre 2005





Quatorze ans après la signature du Traité d’Asunción [capitale du Paraguay] qui a créé le Mercosur, l’alliance n’a pas su aller au-delà d’une union douanière imparfaite, dans laquelle abondent les exceptions au tarif externe commun (qui unifie les taxes douanières). Il n’existe pas de libre circulation de marchandises et les obstacles commerciaux entre les partenaires prolifèrent. Le sommet d’Ouro Preto (Brésil, décembre 2004) s’est clôturé sur un échec au moment d’avancer dans l’institutionnalisation du bloc, qui aurait dû se doter d’un parlement et d’un programme commun. Après la réunion de fin de novembre entre Luiz Inacio Lula da Silva et Nestor Kirchner à Port Iguazú, pour commémorer les 20 ans du premier accord d’intégration entre l’Argentine et le Brésil, ils se proposent de relancer l’alliance régionale et de l’approfondir avec l’intégration du Venezuela.

Lula a mis le doigt sur le fond des problèmes : « Notre intégration ne peut pas signifier une spécialisation où un pays croît au niveau industriel et un autre dans le rôle de fournisseur de produits agricoles ». La phrase semblait être formulée à l’attention à la fédération industrielle de Sao Paulo, le secteur le plus intransigeant dans le conflit commercial avec l’Argentine. Le problème est que le commerce entre les deux pays accumule 30 mois de déficit pour l’Argentine, pays qui est inondé par des appareils électroménagers brésiliens. Cette année le déficit est deux fois plus élevé que celui de 2004, puisque les exportations brésiliennes vers son partenaire ont augmenté six fois plus que ses importations. Pire encore : le Brésil exporte vers l’Argentine des voitures, des téléphones cellulaires, des tracteurs et du fer, et importe du blé, du pétrole, des oignons et de la farine.

Les asymétries sont les conséquences de la crise qui a soufflé sur la région entre 1999 et 2001. Le commerce bilatéral a été multiplié par 4,5 entre 1991 et 1998, mais entre 1999 et 2003, il est revenu à son niveau du début de la décennie : en 1997-1998, les exportations du Brésil vers le Mercosur représentaient 17,2% de son commerce extérieur. Elles sont passées à 5,5 % en 2002. A l’inverse, les exportations vers le Brésil des trois pays partenaires représentaient dans la première période 31,3% de leurs exportations totales ; en 2004, elles ne représentaient que 16,4%. Dans ce réajustement, l’industrie argentine est la grande perdante : en 1998, 13% de machines à laver et 11% des réfrigérateurs à deux portes vendus en Argentine provenaient du Brésil ; en 2003, les chiffres étaient montés respectivement à 41 et 63 %.

En 1980, l’économie du Brésil était 1,1 fois plus importante que celle de l’Argentine. En 2002, elle l’était de 4,9. Entre 1991 et 1999, le Brésil avait capté 60% des investissements étrangers directs dans la région, et en 2003 cela représentait 95,5% du total, mais dans l’industrie manufacturière ces investissements ont été 23 fois plus élevés que pour l’Argentine. Tandis que l’industrie automobile argentine s’est décapitalisée pendant la crise et a réduit sa production, celle du Brésil a continué de croître à des rythmes vertigineux.

Le principal problème est que les gouvernements se sont montrés incapables d’atténuer les dommages du libre-échange, une sorte de monstre qui défigure les économies en introduisant des déséquilibres et des désajustements structurels qui rendent l’intégration non viable. Le conflit relatif aux importations argentines d’appareils électroménagers brésiliens a été en réalité une lutte entre la multinationale argentine Techint et les industriels de São Paulo, deux secteurs qui font pression sur leurs gouvernements respectifs et les menacent de créer des situations d’ingouvernabilité.

Ce sont les raisons de fond qui entravent l’approfondissement du [processus d’intégration des pays du] Mercosur et engendrent des situations que les Etats nationaux ne peuvent pas contrôler. L’entrée à part entière du Venezuela, qui doit encore surmonter de sérieux obstacles, peut équilibrer les relations tant politiques que commerciales. Kirchner, qui a le plus d’intérêts dans cette entrée, aspire à ce que la présence de Caracas dans le bloc contribue à contrecarrer l’hégémonie de Brasilia dans la région, qui prétend dessiner un processus d’intégration à sa mesure. En ce sens, la présence de Chavez va contribuer à accélérer le rythme de la Communauté sud-américaine de nations (CSN), projet qui jusqu’à présent opposait les présidents du Brésil et d’Argentine pour des questions de leadership.

L’alliance avec le Venezuela peut être clef pour que l’Argentine surmonte sa situation critique en matière d’hydrocarbures, alors qu’approche la récolte de céréales - entre mars et juillet prochains -, principal produit d’exportation argentin. En parallèle, Chavez s’est engagé à acquérir au moins 500 millions de dollars de la dette argentine, ce qui peut contribuer à surmonter l’étranglement qu’imposent les 1,7 milliards de dollars qu’elle doit payer au FMI avant la fin de l’année [3]. Pour le Brésil, le Venezuela offre d’excellentes opportunités pour l’expansion de sa principale entreprise, Petrobrás, qui a un œil tourné vers les gisements régionaux. Parmi les accords signés par Kirchner et Chavez à la mi-novembre, il faut noter la construction d’un gazoduc qui unira le Venezuela à l’Argentine en passant par le Brésil, ce qui peut être considéré comme une pièce stratégique de l’intégration.

Finalement, avec l’entrée du Venezuela, le rôle de la région dans les organismes internationaux sera plus significatif. La prochaine réunion de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Hong-Kong [4] peut être une bonne occasion pour que le bloc montre une plus grande capacité d’initiative et de négociation. L’opportunité de rattraper le temps perdu, en particulier depuis la signature du Consensus de Buenos Aires, entre Lula et Kirchner, il y a déjà deux ans, est à portée de main, si les Etats se décident à mettre des limites au libre-échange.




par Raúl Zibechi





NOTES:

[1] [NDLR] Sommet des Amériques de Mar del Plata, en Argentine, les 4 et 5 novembre 2005.
Consultez le dossier « L’ALCA en panne » sur RISAL.

[2] [NDLR] Área de Libre Comercio de las Américas - ALCA ; Free Trade Area of the Americas - FTAA ; Zone de libre-échange des Amériques - ZLEA.

[3] [NDLR] Le 15 décembre, l’Argentine annonçait le remboursement de 9,8 milliards de dollars, ce qui permet au gouvernement de Nestor Kirchner d’économiser environ 900 millions de dollars sur les intérêts.

[4] [NDLR] Cet article a été rédigé avant la réalisation du sommet de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), du 13 au 18 décembre, à Hong-Kong.

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), Mexique, 9 décembre 2005.

Traduction : Estelle et Carlos Debiasi, pour El Correo (www.elcorreo.eu.org). Traduction revue et corrigée par l’équipe de RISAL.


Vendredi 23 Décembre 2005

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