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La centrale nucléaire de Bouchehr ne serait-elle qu'une mise en scène?


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Le projet de centrale nucléaire de Bouchehr est à nouveau au centre d'un scandale. La compagnie russe Atomstroyexport, maître d'oeuvre du chantier, a annoncé l'ajournement du démarrage physique du réacteur en invoquant des retards de paiements iraniens. Cela signifie que les livraisons de combustible nucléaire (uranium enrichi) à l'Iran seront également ajournées. Certains observateurs considèrent déjà le report des livraisons d'uranium par Moscou comme une monnaie d'échange offerte en réponse aux concessions faites par les Etats-Unis sur l'élargissement de l'OTAN à l'Est, le règlement du problème du Kosovo, l'expansion énergétique de la Russie sur les marchés européens, l'adhésion de la Russie à l'OMC, la levée de l'amendement Jackson-Vanik et la garantie d'une compensation pour le manque à gagner en cas de départ du marché iranien.


Piotr Gontcharov
Lundi 2 Avril 2007

La centrale nucléaire de Bouchehr ne serait-elle qu'une mise en scène?
Par Piotr Gontcharov, RIA Novosti



Effectivement, le Conseil de sécurité de l'ONU qui a voté samedi dernier à l'unanimité la résolution 1747 durcissant les sanctions contre l'Iran a donné 60 jours à ce dernier pour régler ses problèmes avec l'AIEA.

Selon les responsables d'Atomstroyexport, en raison de la violation par l'Iran de ses engagements pris pour le financement du projet de Bouchehr, tout le cycle de construction sera prolongé d'au moins deux mois, si toutefois le problème de la livraison d'équipements en provenance de pays tiers est réglé. Autrement dit, il s'agit également de 60 jours.

Une coïncidence commode. A présent, les livraisons de combustible nucléaire pour la centrale de Bouchehr doivent commencer (bien entendu, si Téhéran n'enfreint pas de nouveau ses engagements en matière de financement) après l'adoption par le Conseil de sécurité de l'ONU d'une nouvelle résolution sur l'Iran.

Certes, dans cette coïncidence des délais des livraisons d'uranium et de l'adoption d'une nouvelle résolution sur l'Iran, on peut voir, si l'on veut, une entente entre Moscou et Washington. Mais on peut voir également de fines intelligences entre Moscou et Téhéran.

Au cours de sa visite à Téhéran effectuée en décembre dernier, le président de Rosatom (Agence fédérale russe de l'énergie atomique) a prévenu la partie iranienne, sous forme d'ultimatum, que l'achèvement de la construction de la centrale nucléaire dépendait directement du financement et des livraisons à temps d'équipements en provenance de pays tiers. Le fait que Téhéran ait financé insuffisamment en janvier et en février les travaux dans le cadre du projet et qu'il ait repris les paiements au lendemain du durcissement unanime des sanctions du Conseil de sécurité de l'ONU n'est certainement pas non plus fortuit. De plus, les paiements rétablis n'ont représenté qu'une partie des engagements financiers pris dans le cadre du projet.

Il reste à deviner pourquoi l'Iran a jugé nécessaire de freiner l'achèvement du projet. Tout cela - aussi bien l'indignation de Téhéran à propos de l'ajournement du lancement du réacteur que l'ultimatum de Sergueï Kirienko au sujet du "sous-financement chronique" de la part de l'Iran - ne serait-il pas qu'une simple mise en scène? En effet, les délais du démarrage physique du réacteur sont liés à ceux des livraisons de l'uranium enrichi (dans six mois), principale source d'irritation pour les Etats-Unis. Enfin, en présence dans le golfe Persique, juste en face de Bouchehr, d'un puissant groupement de porte-avions de frappe des Etats-Unis, ne serait-il pas plus raisonnable de tarder à livrer l'uranium?

Il y a un autre scénario, également assez intéressant. Téhéran est indigné par la non-livraison d'uranium en mars. Cependant, l'Iran ne finance pas entièrement les travaux précédant le démarrage physique du réacteur. Une question se pose: comment sera employé l'uranium enrichi fourni, si le réacteur n'est pas prêt à l'accueillir? Peut-être, dans les 3.000 centrifugeuses que le président iranien Mahmoud Ahmadinejad avait promis de mettre en route aux alentours du Nouvel An iranien (21 mars)?

En fait, la centrale nucléaire de Bouchehr a depuis longtemps dépassé le cadre du projet purement commercial, pour beaucoup, par la faute de la partie iranienne. Il suffit de rappeler que Moscou avait dû longuement expliquer à Téhéran la nécessité de signer l'accord bilatéral sur la restitution du combustible nucléaire usagé, comme cela est admis dans la pratique internationale. Si le contrat sur l'achèvement du projet fut signé en janvier 1995, l'accord sur la restitution du combustible nucléaire usagé n'avait été signé qu'en novembre 2003. D'ailleurs, cela n'avait eu lieu qu'après une déclaration russe précisant que Moscou ne voyait "pas d'obstacles" à la coopération entre la Russie et l'Iran dans le nucléaire civil.

D'ailleurs, c'est une question de principe pour les deux parties. En fait, l'Iran a laissé pour les observateurs internationaux des raisons de douter de son intention de restituer le combustible nucléaire usagé à la Russie. En ce qui concerne la Russie, il lui faudra faire un choix difficile concernant l'envoi de l'uranium enrichi, d'ailleurs, elle devra pour cela tenir compte de l'avis de communauté internationale en la personne du Conseil de sécurité de l'ONU. En effet, rien ne garantit, compte tenu du caractère impulsif du président iranien, que le protocole sur la restitution du combustible nucléaire usagé signé dans le cadre d'un accord intergouvernemental ne soit pas qualifié par Téhéran de "morceau de papier", comme cela a été le cas des deux dernières résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU sur l'Iran.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.


Mardi 3 Avril 2007

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