Le
21 de la Lune de Maharram
Uzbek à Rhedi,
Les journaux de ce matin répandent une grande nouvelle dans Paris
: comme il est prescrit par le rituel français qui valide le passage
solennel du sceptre d'un chef de cette nation à son successeur,
le premier remet entre les mains du second le code secret de la
puissance politique et militaire du pays. Cette cérémonie est
entourée du plus grand mystère. L'emblème mythique de la démocratie
est un exploit semi religieux capable d'épouvanter l'univers.
La transmission sacerdotale du flambeau de la terreur sonne l'heure
où le partant officie en grand prêtre de la France éternelle.
Alors, l'arme suprême symbolise l'âme même de toute la politique
et de toute l'histoire simiohumaines . Du coup, la foudre exterminatrice
se révèle également la parole de vérité de l'idole. La lumière
chasse les ténèbres. L'éclat du dieu paraît dans la fulguration
sacrée qui couronne la bonté et la justice du créateur du ciel
et de la terre.
Les simianthropologues français observent les nations dans le
miroir de ces solennités . Que pensent-ils d'une espèce agenouillée
aux pieds d'un génocidaire entouré de ses séraphins ? Pourquoi
la glorification dans le ciel d'un organisateur des tortures éternelles
sous la terre est-elle la clé de la politique luciférienne et
divine et quel est le secret de leur collaboration angélique ?
Sur ce point, les travaux de l'Ecole me paraissent tellement décisifs
que ma plume te paraîtra quelquefois hésitante. En vérité, le
souci constant des simianthropologues d'informer des progrès de
leurs travaux un modeste serviteur de la Perse de Montesquieu
n'est pas proportionné à la faiblesse de mon esprit .
Voici ce que je viens d'apprendre de leurs méthodes de travail.
Il leur serait facile, disent-ils, de mettre en lumière le caractère
semi animal de l'incohérence mentale dont témoigne une stratégie
militaire aveugle. Car ou bien les deux adversaires se font face
sous le bouclier percé d'une seule et même théologie de l'apocalypse,
et l'arme de la pulvérisation massive de l'ennemi n'est utilisable
sur aucun champ de bataille, puisque l'expéditeur de la foudre
la recevra sur la tête en retour, ou bien l'adversaire demeure
un petit artilleur , de sorte que le colosse surarmé paraîtra
ridicule de se défendre contre un puceron .
Mais
la réflexion de l'Ecole de Paris se moque bien des raisonneurs
ordinaires dont tu sais qu'ils s'efforcent, depuis un siècle et
demi, de comparer l'ossature des deux espèces afin de détecter
des signes anatomiques avant-coureurs de la seconde dans les modestes
exploits de la première. Mais, aux yeux de la simianthropologie
française, c'est l'animalité spécifique des semi évadés de la
zoologie qu'il s'agit de déchiffrer, ce qui présente l'immense
difficulté de radiographier un animal devenu invisible à l'œil
nu . Cette espèce, disent-ils, ne se situe pas dans un entre-deux
visible entre " l'ange " et la bête. Elle a beau se vanter d'une
sorte de science de l'évolution de son encéphale , elle n'en présente
pas moins des traits autonomes ; or, car si tu mélanges certains
produits chimiques de diverses natures, tu pourras voir paraître
un corps étranger à ses composantes.
C'est ainsi que la transmission rituelle, donc sacralisée dans
l'inconscient, de la foudre nucléaire temporelle entre deux chefs
d'Etat appelés par le sacerdoce laïc à sceller la continuité d'une
prêtrise dans l'ordre politique n'enfante pas une idole tutélaire
dont la composition chimique serait décryptée d'avance, bien que
l'arme atomique soit fidèlement calquée sur celle de la divinité
fulminante à laquelle les simianthropes attribuent la sainteté
de leur origine et qu'ils appellent leur créateur. Certes, ce
personnage terrifiant reproduit l'encéphale terrifié de sa créature,
puisque, comme tu le sais, elle se scinde entre le ciel de ses
grâces toujours précaires et l'empire des orages exterminateurs
dans lequel elle se complaît. Mais précisément, la dichotomie
du cerveau de l'idole et de sa miniature sur la terre n'est pas
une clé de la simianthropologie qu'il suffirait d'introduire dans
la serrure de la politique et de l'histoire de cet animal pour
connaître le produit chimique nouveau qui résulterait du simple
mélange de l'épouvante avec la vénération.
Tu
n'arriverais donc à rien si tu te contentais de comparer le cérémonial
qu'évoquent les journaux de Paris de ce matin avec les liturgies
des Eglises, dans lesquelles le simianthrope adore sa copie nucléaire
et se prosterne devant sa foudre débarquée sur la terre, parce
que seuls les paramètres d'une tout autre problématique te permettront
d'interpréter ce spectacle. Quelles sont les coordonnées nouvelles
qui te conduiront à observer la substance entièrement nouvelle
qui résulte de la rencontre de l'idole protectrice et menaçante
avec ses copies effarées et titubantes sur la terre ?
Renonce
donc d'emblée à observer seulement le chaos cérébral dont témoigne
une science de la guerre tour à tour inapplicable sur notre astéroïde
et grotesque contre un adversaire désarmé ; renonce également
à rire de deux sottises dont les plus grands peintres du singe
spéculaire ont fait un usage proportionné à leur modeste champ
de vision ; renonce enfin à te gausser d'un animal qui se serait
contenté de perfectionner la dissuasion réciproque qui neutralisait
à l'origine la masse musculaire de deux gorilles armés de massues.
Mais si tu dépasses les exploits d'un observateur talentueux de
nos congénères, tu feras un grand pas en direction de la véritable
simianthropologie , parce que tu entreras dans le temple d'une
espèce née précisément, de son embarras politique de disposer
désormais réellement de l'arme imaginaire dont elle avait doté
son idole et de découvrir, à l'école de l'expérience que ni "
Dieu ", ni lui-même ne sauraient s'en servir .
Le
ciel intemporel du simianthrope se trouve donc exactement dans
le même embarras que sa copie terrestre, puisque l'idole du déluge
serait devenue veuve de sa création si elle n'avait recouru au
subterfuge trempeur de faire construire l'arche de Noé. Quant
à la vengeance monstrueuse d'un furieux des nues dont tu sais
qu'elle s'est délocalisée dans les souterrains de son éternité,
elle témoigne seulement de la criante inutilité d'une rage posthume.
Mais
alors, les mythes sacrés se changent en témoins privilégiés de
l'encéphale du simianthrope, et cela précisément de se révéler
des instruments irremplaçables de la réflexion post darwinienne
sur l'évolution des espèces; car il suffira maintenant d'observer
comment les Etats simiohumains se comportentau sein de leur théologie
pour que tu accèdes à une science de l'animal irréductible à "
l'ange " et irréductible au chimpanzé ; car la démonstration éclatante
de l'impuissance militaire inavouable des Etats désormais armés
d'une théologie de l'apocalypse dûment démythifiée s'appuie sur
le spectacle de leurs faux-fuyants, de leurs dérobades, de leur
forfanterie , de leur tartuffisme, de leur affichage d'un matamorisme
tout de parade et dont ils ne parviennent pas à cacher la vanité.
C'est cela , le théâtre dont s'alimente la documentation de l'Ecole.
Mais il y faut un regard trans animal sur l'idole des demi singes.
Ne crois pas, cependant que la simianthropologie soit exclusivement
fondée sur la mise hors d'usage de la fausse armure cérébrale
d'un animal autodivinisé. Cette voie serait non seulement à courte
vue, mais elle interdirait toute connaissance transanimale d'une
espèce bancale et qui obéit, dit l'Ecole, à une signalétique générale;
car le simianthrope est un acteur dédoublé en ce qu'il adresse
tant à lui-même qu'à ses congénères des signaux qui s'emmêlent
ou se complètent , se renforcent ou s'entredéchirent selon des
lois de la chimie dont l'observation conjuguée de l'idole et de
sa créature fournit la manne la plus précieuse à l'Ecole.
Ici
encore, sache que les chimpanzés sont non seulement hiérarchisés
entre eux, mais que leurs hordes disposent de statuts inégaux,
de sorte que tous les spécimens d'une horde s'inclinent devant
les spécimens d'une autre . Mais les marques de respect ou de
vénération sont des signes. Il existe donc une signalétique générale
des chimpanzés et une autre, non moins générale, du simianthrope
; et l'idole se révèle un concentré saisissant de la signalétique
générale, tant politique que sociétale des nations. Mais que rappelle
la signalétique de l'espèce, sinon que la puissance des peuples
n'est d'ordre corporel qu'à titre occasionnel , notamment quand
le pouvoir est à prendre par le recours à la force physique. Sitôt
conquise, l'autorité publique fonctionne exclusivement par la
transmission à bon entendeur de signes jugés contraignants, donc
par la communication de messages codés. C'est pourquoi mai 1968
a été le signal du naufrage des signes, notamment vestimentaires
; puis l'oubli de l'événement s'est exprimé par la réapparition
des cravates.
La transmission d'un feu apocalyptique illusoire d'un chef d'Etat
à son successeur est donc un signe elle aussi. A ce titre, elle
s'inscrit dans la signalétique générale de l'espèce simiohumaine
. Mais la vie onirique prend des formes nouvelles et spécifiques
chez le simianthrope ; et c'est précisément l'étude du non usage
physique de l'arme thermonucléaire qui conduit la simianthropologie
française à une connaissance de son objet inaccessible aux méthodes
actuelles des sciences humaines.
Car
l'école de Paris a eu l'idée de génie, donc sacrilège par définition,
d'étudier les documents simianthropologiques qu'on appelle des
théologies. Tu me diras qu'il n'y a pas de génie à mettre en évidence
une conséquence aussi logique qu'inévitable du siècle français
des Lumières. Mais songe que la croyance en l'efficacité guerrière
de la dissuasion thermonucléaire est de même nature que la croyance
en l'efficacité physique de l'excommunication majeure autrefois
censée précipiter l'excommunié dans les ténèbres éternelles .
Les deux dissuasions reposent donc sur une seule et même signalétique
. C'est pourquoi la transmission d'un Président à l'autre du secret
chiffré d'une apocalypse militaire onirique par définition est
un signe construit sur le même modèle guerrier que celui de la
transmission du pouvoir théologique d'excommunier les incroyants
qu'un pape remet entre les mains de son successeur ; et la transmission
de ce signe témoigne de la même continuité de la terreur religieuse
qui fonde la notion d'autorité divine dans l'Eglise que de celle
qui fonde la continuité du pouvoir d'épouvanter dont l'Etat s'est
armé dans l'univers onirique qui lui est propre et qu'on appelle
la " politique " de la dissuasion nucléaire . Aussi, la simianthropologie
observe-t-elle les mutations psychogénétiques dont l'espèce simiohumaine
est le théâtre et qui résultent de la prise de conscience progressive
du fonctionnement fictif du pouvoir dans les deux univers, puisque
le simianthrope devenu relativement réflexif use des signes de
son pouvoir dont il sait désormais que l'efficacité propre résulte
précisément de leur caractère onirique.
Quelle est la spécificité psychobiologique d'une espèce dans laquelle
une fraction de plus en plus importante des cerveaux use en pleine
connaissance de cause de signes dont le pouvoir politique réel
repose sur leur fondement dans l'imagination onirique ? Certes,
le successeur actuel de saint Pierre ne sait peut-être pas encore
que l'excommunication majeure ne fonctionne qu'à la condition
expresse de trouver son fondement réel dans la seule imagination
religieuse de croyants ; certes, les chefs d'Etat actuels ne sont
pas encore tous informés de ce que l'arme thermonucléaire n'est
nullement militaire, mais exclusivement psychologique, donc politique.
Mais
les dirigeants qui le savent font face à une donne simianthropologique
vieille comme la politique - à savoir que s'ils renonçaient à
une défense thermonucléaire mythique, ils affaibliraient le crédit
de la nation dont ils ont le devoir de servir le prestige, donc
le rang sur la scène internationale . De même, le Vatican n'ignore
en rien qu'il affaiblirait la croyance en la religion chrétienne
qu'il est appelé à défendre sur le théâtre des songes s'il abandonnait
le dogme de l'éternité des tortures infernales et du pouvoir de
la curie romaine de précipiter les pécheurs dans un four crématoire
aussi éternel qu'indispensable à la crédibilité de la politique
simiohumaine . Aussi l'Ecole de Paris étudie-t-elle la nature
et les ressorts psychopolitiques d'une espèce au sein de laquelle
quelques têtes sont devenues relativement pensantes, et cela au
point de se placer dans le dos d'un Dieu de la terreur et dans
le dos de son corollaire politico-militaire - la bombe de l'épouvante
apocalyptique.
Comment le cerveau simiohumain majoritaire vit-il le dédoublement
de son infirmité cérébrale entre deux irréalismes et deux ingénuités
? Naturellement, longtemps encore la plupart des chefs d'Etat
n'auront pas davantage que le Vatican l'intelligence et la tournure
d'esprit qui leur donneraient la connaissance du fondement de
la nature chimérique de leur autorité. Mais l'Ecole de Paris se
demande ce qu'il adviendra d'une espèce dont le cerveau se nourrit
de représentations sauvages du monde; car il ne fait pas de doute
que Grégoire VII n'a pas hésité un instant à précipiter les armées
d'Henri IV dans la fournaise infernale, et cela du seul fait que
l'essentiel, à ses yeux, n'étaient pas de s'apitoyer sur les tortures
épouvantables qu'il croyait sincèrement infliger aux damnés, mais
d'obtenir la débandade des armées de l'empereur livrées aux sortilèges
de Lucifer à l'occasion la querelle des investitures.
De
même la dissuasion atomique repose sur un pouvoir politique censé
doter le simianthrope onirique des moyens de soumettre ses ennemis
aux tortures d'une lente agonie ou de les pulvériser. S'il est
donc révélé que cette puissance n'est utilisable dans aucune guerre
réelle, il faudra infiniment moins de temps pour qu'elle se désagrège
dans les cerveaux qu'il n'en a fallu au dogme de l'excommunication
majeure pour perdre la plus grande partie de sa crédibilité. Il
en résulte qu'un chef d'Etat qui ne connaîtra pas davantage la
véritable nature du mythe de l'extermination de l'espèce qu'un
pape ne connaît la véritable nature de l'excommunication majeure
se trouvera rapidement réfuté par la politique et par l'histoire
réelle.
Cette situation extraordinaire se trouve illustrée de manière
exemplaire par le mécanisme même censé déclencher une auto-pulvérisation
du genre simiohumain réputée crédible ; car le logiciel que le
Président de la République a fait connaître en grand secret à
son successeur est construit sur l'ambiguïté actuelle de la problématique
semi animale qui sous-tend toute la mythologie moderne de l'apocalypse
. D'un côté, la bombe théologico-politique est censée exploser
automatiquement; mais, dans le même temps, une mécanique astucieuse
lui permet de désobéir non moins automatiquement à l'ordre qui
lui serait donné par un Président devenu fou. Comment interpréter
un baromètre aussi embarrassé que ses fabricants ?
Pour
l'Ecole de Paris, qui est experte dans le décryptage des signes
sur lesquels repose le pouvoir simianthropologique, ce signe-là
est précisément révélateur de la problématique de la déraison
introduite d'avance dans le logiciel - la déraison de soumettre
la politique et de l'histoire à une pesée mécanique. Ce subterfuge
et cette échappatoire signifient que le simianthrope actuel se
méfie de son cogito mais savoir pourquoi ; cela signifie qu'il
se sent convié en secret à percer l'énigme de sa démence au plus
profond de la vie onirique; cela signifie qu'il est angoissé de
ne pas connaître la pierre philosophale dont la découverte est
devenue indispensable à sa science du politique.
Tu vois, mon cher Rhedi, que la condition simiohumaine n'échappera
pas à la malédiction de courir sur les chemins d'un "Connais-toi"
devenu prospectif. L'Ecole de Paris soutient que notre espèce
a pris rendez-vous avec la ciguë de la pensée . Ce poison-là est-il
demeuré mortel ?