Propagande médiatique, politique, idéologique

« La belle et le kamikaze » ou les stéréotypes des maisons d’édition françaises


Entretien réalisé par Brahim Hadj Slimane


Mardi 18 Décembre 2007

« La belle et le kamikaze » ou les stéréotypes des maisons d’édition françaises

Ecrire sur un kamikaze ou sur l’image fantasmée de la femme orientale sensuelle : c’est l’obsession des maisons d’édition françaises qui conditionnent l’accès à une publication par l’exigence de témoigner sur la décennie noire, les attentats, le terrorisme ou sur la condition de la femme…Une écrivaine avoue que. La sociologue Christine Detrez explique dans un entretien au Jeune Indépendant comment la stratégie des éditeurs français consistait à faire écrire à l’auteur un roman sur une kamikaze pour pouvoir ensuite publier ce qu’il voudrait. « C’est comme une sorte de cheval de Troie. La fascination d’être publiées en France les pousse à être prêtes à tout pour y arriver… »

Le Jeune Indépendant : Dans votre communication, en abordant la question de l’insertion des écrivaines algériennes dans le système éditorial français et leur réception par le lectorat, vous avez parlé d’un néo-orientalisme. Qu’entendez-vous par-là ?

Christine Detrez : En fait, une chose m’a frappée : lorsqu’on regarde les textes publiés en France et l’éclairage donné par les romancières, on se rend compte qu’on est souvent dans ce que j’appellerai des situations de quiproquo culturel. Par exemple, des situations de subversion d’écriture qui peuvent l’être en Algérie, lorsque le texte y est publié, mais qui, en France, deviennent quelque chose d’attendu et de commun. Cela est visible lorsqu’il est question d’un témoignage ou d’une expression de soi, de son corps ou d’expériences privées, où ces questions deviennent des détours par lesquels la romancière reste confinée. Je dis ceci en référence aux travaux d’Edouard Saïd qui a montré comment l’imaginaire occidental a créé une image fantasmée de la femme orientale sensuelle, etc… Il me semble que lorsqu’on regarde ce qui se passe en ce moment dans l’édition française pour ce qui est du plus attendu et du plus vendu, ce sont des témoignages sur la femme voilée, opprimée, enfermée… C’est ce qu’on trouve souvent sur les couvertures de livres avec des titres du genre Mariée de force. C’est pourquoi je dis qu’il y a un néo-orientalisme qui consiste à enfermer la femme dans une image figée, ce qui a des implications politiques. La littérature, ce n’est pas que du détail et de l’imaginaire, mais elle est ancrée dans une situation sociale et politique et avec des impératifs culturels. L’une des implications de cette construction c’est la perpétuation d’une relation conflictuelle entre l’homme et la femme et d’un racisme contre l’homme arabe et sa société patriarcale. Ce n’est pas récent. Cette question remonte au colonialisme. Le corps de la femme et son image sont toujours un enjeu de pouvoir de nature politique. Je ne suis pas seule à avoir cette perception, d’autres sociologues ont aussi travaillé sur cette question.

Ceci nous a conduit à la question de l’espace éditorial offert en France aux écrivaines algériennes. Pourriez-vous développer votre propos là-dessus ?

Il me semble nécessaire d’ajouter que dans mes entretiens avec les romancières, beaucoup d’entre elles insistent sur le fait qu’on leur commande des textes. Il y a beaucoup de maisons d’édition qui conditionnent l’accès à une publication par l’exigence de témoigner sur la décennie noire, les attentats, le terrorisme. C’est le premier type de commande. Le deuxième, c’est celui de parler de la condition de la femme… Lorsqu’on est une femme qui écrit, il vous faut forcément parler de votre identité sexuelle. En dépit du fait que le but de la littérature est d’être universelle et qu’on peut être une romancière et ne pas parler des femmes.

Ce qui est gênant, c’est que souvent ces commandes sont implicites. Mais, ne pensez-vous pas qu’elles ne peuvent se réaliser qu’avec une sorte de complicité ? Il faut que les écrivaines acceptent de jouer le jeu.

Une des écrivaines rencontrées à Alger m’a dit que pour elle c’était une stratégie parce qu’elle voulait publier en France… Ça aussi, c’est un problème : pourquoi faudrait-il publier en France pour être une « vraie » écrivaine ? Comme s’il y avait un besoin de reconnaissance par une maison d’édition française. Mon enquêtée m’a dit que sa stratégie consistait à écrire un roman sur une kamikaze pour pouvoir ensuite publier ce qu’elle voudrait. C’est comme une sorte de cheval de Troie. La fascination d’être publiées en France les pousse à être prêtes à tout pour y arriver. Il y a également des situations de manipulations à but commercial par des maisons d’édition. Par exemple, mettre une couverture représentant une femme voilée sur un roman où il n’en est nullement question. C’est le cas, par exemple, pour L’Interdite de Malika Mokaddem et d’ajouter sur la 4e la mention « autobiographique » sur la vie de l’auteur, pour un texte qui ne l’est pas. Ce sont des manières de ramener des textes vers des stéréotypes.

Comment expliquez-vous que la vision que vous développez soit aussi marginale en ce sens qu’on ne la trouve pas dans les milieux de la critique littéraire, dans les grands médias ou dans les émissions littéraires ?

Pour moi, cela provient surtout de ma formation de sociologue. Il faut revenir à ce que dit Pierre Bourdieu sur le champ éditorial. Il y a des champs autonomes. Dans la critique universitaire ou celle de la presse, on va plus parler du texte que de tout ce qu’il y a autour de celui-ci, de tout ce qui concerne les structures éditoriales, de ce qui fait qu’un texte devient un livre. Comme s’il ne fallait s’occuper que du produit publié et pas de tout ce cheminement par lequel celui-ci est passé pour être un livre sur le marché. D’un autre côté, les romancières algériennes ne sont pas perçues comme des écrivaines d’abord, mais comme des Algériennes. Donc, pas encore un objet de critique littéraire. Derrière les commentaires autour de la nomination d’Assia Djebar à l’Académie française, il y avait l’idée que c’est la première femme maghrébine à être élue à cette instance. C’est peut-être important de le signaler, mais à un moment, il faudrait dire que c’est aussi parce qu’elle est véritablement une grande romancière.

Entretien réalisé par Brahim Hadj Slimane

 
Post Scriptum :
Source : http://www.lematindz.net/news/540.html

http://www.indigenes-republique.org/spip.php?article1165 http://www.indigenes-republique.org/spip.php?article1165



Mardi 18 Décembre 2007

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